Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

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Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas episodes

  • #105 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (2)
    En plateau

    Masha Cerovic, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), membre du Centre d’études du monde russe, caucasien et centre européen (CERCEC), associée au Centre Marc Bloch à Berlin, a publié Les Enfants de Staline aux éditions du Seuil. Normalienne, ancienne directrice adjointe du Centre d’études franco-russe à Moscou, elle travaille sur les violences de guerre et la guerre irrégulière en Russie et en URSS.

    Contexte

    La guerre de Poutine en Ukraine, déclenchée le 24 février 2022, ébranle aussi la communauté scientifique des chercheurs, liée par une coopération féconde, des échanges multiples menés dans un esprit de dialogue. Que se passe-t-il quand la guerre éclate dans l’un des espaces de la recherche européenne, ukrainienne, russe, centre européenne et internationale ?

    Masha Cerovic témoigne de la stupeur et sidération qu’elle partage avec ses collègues. Ses principaux terrains de recherche portent sur les guerres irrégulières (guerre de partisans en russe) et leurs acteurs dans l’espace impérial russe et post-impérial, de la fin du 19ème siècle aux années 1930, sur les années 1940 et la confrontation germano-soviétique, ainsi que sur l’utilisation de la guerre irrégulière comme instrument de la politique impériale sur les marges de l’Empire dans la longue durée.

    Pourquoi dit-on que la guerre en cours est une guerre fratricide ? Il existe une proximité forte, liée à l’histoire. Des relations complexes et étroites existent entre Ukrainiens et Russes. Elles sont d’ordre culturel, social, scientifique, familial. Onze millions de Russes auraient ainsi de la famille en Ukraine, sans compter la présence d’une communauté ukrainienne en Russie et russe en Ukraine. D’où l’expression de guerre fratricide qui renvoie à Abel et Caïn, mais qui néanmoins ne doit pas faire oublier que dans cette représentation de la relation dite fraternelle, le Russe est le grand frère et l’Ukrainien, le petit frère.

    Plus que jamais, il est indispensable de se plonger dans l’histoire pour être en mesure de la distinguer de son instrumentalisation. Car Poutine se présente aussi comme un historien de la Russie et de l’URSS. Il a écrit au sujet de l’unité historique des Russes et des Ukrainiens, thèse qu’il soutient et fait reposer sur le mythe de la Russie kiévienne, berceau de la civilisation russe et du monde slave. Qu’en est-il ? Un berceau ne peut-il accueillir plusieurs enfants ? Et comment Poutine justifie-t-il la guerre au nom de cette fraternité ?

    S’agissant des buts de guerre proclamés par Poutine (démilitarisation, dénazification, libération), que signifient-ils ? S’il demeure une grande part d’inconnu, il est en revanche manifeste que le dirigeant russe ancre sa guerre dans l’héritage de l’Europe de Yalta et celui de l’Allemagne nazie vaincue en 1945 quand les Alliés décidèrent de son sort. Par démilitarisation, il faut entendre destruction des infrastructures militaires ukrainiennes, de son armée, de son industrie d’armement, de ses entrepôts militaires, de ses services de renseignement, leur contrôle et la mainmise sur ces derniers par la Russie. Si l’objectif officiel proclamé reste celui de la « démilitarisation », le terme de « neutralité » est apparu récemment. D’une tout autre portée, il pourrait acter le refus de l’Otan d’intégrer l’Ukraine, et être acceptable pour les Ukrainiens.

    Le terme de « dénazification » renvoie quant à lui aux enquêtes et procès, auxquels furent soumis les anciens membres du Parti national-socialiste (afin de vérifier leur degré de renoncement au nazisme), et qui se poursuivirent jusque dans les années 1980, de l’autre côté du rideau de fer. Or, la lecture moscovite de l’Euromaïdan, appelée aussi la Révolution de la dignité (survenue en 2013 et 2014, en Ukraine, ayant provoqué la chute du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014), est celle d’une prise de pouvoir illégale par une « junte nazie », pilotée par des forces extérieures hostiles à la Russie. Pour mémoire, c’est le revirement de dernière minute et le refus du président Ianoukovitch (en échange d’une offre financière russe) de signer l’Accord d’association, négocié durant 5 ans, avec l’Union européenne, qui a provoqué la mobilisation historique de la population contre le pouvoir en place et sa corruption, Place Maïdan. Bien entendu, l’Ukraine n’est pas dirigée depuis 2014 par des nazis. S’il existe une extrême droite en Ukraine, entretenant du reste des liens avec l’extrême droite russe, elle ne dépasse pas les 5% aux élections, soit un score bien plus faible que celui de l’extrême droite dans plusieurs des Etats membres de l’Union européenne. Quand Poutine parle de dénazifier l’Ukraine, il cherche par conséquent à justifier son agression et sa politique expansionniste, en mobilisant la mémoire vive de la Grande Guerre patriotique, en interne surtout et à l’international, en réveillant certains préjugés anti-ukrainiens, et en réduisant l’aspiration nationale des Ukrainiens à un nationalisme fasciste et fascisant qui a existé, à un certain moment de l’histoire. Mais, Poutine ne voit pas ou ne veut pas voir l’évolution du pays depuis son indépendance retrouvée en 1991, les profondes mutations de la société, ses aspirations démocratiques et plurielles, explicites depuis la révolution du Maïdan. Si, en Ukraine comme en Russie, on a par exemple conservé vive la mémoire de la Grande Guerre patriotique, cela n’empêche pas les Ukrainiens de se souvenir aussi de la violence de la soviétisation de leur pays dans les années 1920 et au-delà, et de commémorer la résistance à l’occupation soviétique de 1944 aux années 1950. Quelle serait alors l’ampleur de la « dénazification » à laquelle Poutine souhaiterait procéder en Ukraine ? Changement de gouvernement, changement de régime, assurément, mais aussi des purges et une répression politique : jusqu’où ?

    Quels territoires enfin sont supposés être libérés dans cette guerre ? Le terme de « libération », troisième but de guerre proclamé par Poutine, est une allusion claire aux démocraties populaires qui furent libérées de l’occupant nazi. Quels territoires sont visés par Poutine ? Il a reconnu, le 21 février 2022, l’indépendance des républiques séparatistes pro-russes de Louhansk et Donetsk. L’ensemble du bassin minier du Donbass? Il a annexé la Crimée en 2014. Vise-t-il tout le sud de l’Ukraine jusqu’à Odessa ?  Ou jusqu’à la Transnistrie et la Moldavie ? Assiste-t-on à la mise en place d’une « Nouvelle Russie » qui pourrait laisser subsister un Etat croupion ukrainien autour de Lviv ? Lviv, une ville qui n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucun bombardement, où se sont réfugiées les ambassades étrangères quittant Kiev bombardée et assiégée, et qui n’a jamais fait partie de l’Empire russe ?

    Odes. Odesa. Odessa. Trois noms, yiddish, ukrainien et russe, pour désigner une ville mythique, un port légendaire, une ville fondée par Catherine II de Russie pour ouvrir l’Empire russe sur la mer Noire, après la conquête de la région sur l’Empire ottoman. Un Français, le duc de Richelieu, nommé gouverneur de la ville en 1803, fut l’artisan du développement spectaculaire d’Odessa qui, en retour, lui érige une statue, tout en haut du célèbre escalier dominant le port. Odessa, un monde cosmopolite et exubérant d’écrivains, de poètes, de marins, de voleurs et de trafiquants, où se déroulèrent pourtant les pires pogroms perpétrés contre les juifs dans l’Empire russe. La révolution de 1905. La révolte du Cuirassé Potemkine. Les 192 marches de l’escalier filmées par Eisenstein. Odessa la Rouge. Odessa dont la communauté juive fut anéantie durant la Shoah par la puissance occupante d’alors, la Roumanie alliée de l’Allemagne nazie. Odessa, ville emblématique à plus d’un égard de la fragilité du patrimoine commun de l’humanité, d’un héritage universel, de la puissance des associations émotionnelles partagées, survivra-t-elle à l’impensable, sa destruction par la guerre de Poutine ?

    À l’oreille
    • Dzidzio – Molitva za Ukraïny (Prière pour l’Ukraine)
    • L’hymne, composé et rédigé à la fin du 19e siècle en Galicie, est ici repris par Dzidzio, un groupe de pop contemporain très populaire en Ukraine aujourd’hui.
    • Olga Mieleszczuk et son Yiddish Tango band – Goodbye Odessa
    • Une chanson yiddish sur Odessa, datant du début du 20e siècle, ici interprétée par une chanteuse israélo-polonaise originaire de Varsovie. Goodbye Odessa est restée une chanson populaire et célèbre (dont on trouvera notamment une reprise en russe dans un film soviétique de 1984)
    • Chanson du Dniepr. Une très célèbre chanson soviétique datant de la Seconde guerre mondiale
    • LiapisTrubetskoy – Soldats de la lumière
    • Un des groupes de rock les plus populaires en Russie / Ukraine / Belarus au début du 21ème siècle. Le groupe biélorusse qui chantait en russe et biélorusse s’est séparé en 2015.
      Cette chanson, chantée par Liapis Trubetskoy lors d’un mythique concert qui s’est tenue sur la place Maïdan durant la révolution fin 2013, est un des hymnes de la révolution Maïdan
      Pour aller plus loin

      Masha Cerovic, Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944), Seuil, 2018

      1 hr 22 min
    • #104 – Le murmure des âmes perdues
      En plateau

      Georges Salinas, contrôleur général, ancien chef adjoint de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), durant les attentats de 2015 à Paris, directeur de la sécurité de la Présidence de la République et Chef du Groupe de Sécurité du Président de la République (GSPR), publie Le murmure des âmes perdues aux éditions Mareuil.

      Contexte

      Et si le polar ne se contentait pas d’ausculter le corps malade de la société, ni même seulement de sonder les âmes, mais explorait aussi le vaste monde, nous invitant à décrypter la réalité géopolitique d’un monde globalisé en perpétuel mouvement ? Partons donc à l’aventure avec le polar géopolitique, loin des préjugés, et à rebours des stéréotypes et lieux communs dont est souvent accusé le genre.

      Georges Salinas publie Le murmure des âmes perdues aux éditions Mareuil. Un polar haletant, comme il se doit, mais aussi décapant, plein d’émotion contenue, de grandeur et d’humanité, dans lequel le commissaire François Delarocha, chef de la brigade de répression du proxénétisme au 36, quai des orfèvres, s’intéresse à une bien étrange affaire, qui sur fond de trafic humain, de drogue et de terrorisme, va le mener sur les traces de son père, « le chat d’Oran », de son histoire familiale, mais aussi de l’histoire mondiale du XXème, de la décolonisation au 11 septembre.

      Qu’est-ce qui pousse Georges Salinas, ancien chef adjoint de la BRI (l’antigang) durant les attentats de 2015, et qui dirige depuis août 2021 la sécurité de la Présidence de la République, à écrire des polars ? Il a toujours écrit, fait-il observer. Mais encore ? Une façon de mettre à distance ses activités professionnelles ou bien, au contraire, une façon de réfléchir sa pratique ? Une volonté, un besoin de transmettre ?

      Dans la peau d’un grand flic qui pense en homme d’action et agit en homme de pensée, mais pour qui la vie est une ruse (qui rusera vivra, dit le proverbe), quels sont les craintes, les doutes, les espoirs, les déceptions du commissaire François Delarocha ? Quel type de relation entre celui qui est désigné comme l’ennemi et celui qui le traque ? « On combat des ennemis et le jour où on apprend à les connaître, on s’aperçoit qu’ils sont comme toi et moi, des êtres humains ». Ruse de l’histoire ? Ruse de la raison ?

      À l'oreille
      • Franck Sinatra – I’ve Got The World On a String
      • Michel Delpech – Chez Lorette
      • Johnny Cash – Hurt
      Pour aller plus loin
      • Georges Salinas, Le murmure des âmes perdues, éditions Mareuil, 2022
      • Georges Salinas, Le Chat d’Oran, éditions Mareuil, 2019
      1 hr 4 min
    • #103 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (1)
      En plateau

      Hamit Bozarslan, historien et sociologue du fait politique, spécialiste du Moyen Orient, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur de L’anti-démocratie au XXIème siècle. Iran, Russie, Turquie, publié aux éditions du CNRS.

      Contexte

      En attaquant et envahissant l’Ukraine sur plusieurs fronts, au nord, à l’est et au sud, le 24 février 2022, Poutine a sidéré une grande partie du monde par son passage à l’acte. En basculant d’une stratégie de la tension maximale (au seuil de la guerre) à la guerre totale, il a osé faire ce qui paraissait improbable ou ce qu’on a refusé de croire possible jusqu’à la dernière minute. Erreur d’appréciation, selon l’historien et sociologue Hamit Bozarslan, car le discours guerrier du dirigeant russe n’est pas métaphorique, il mène à la guerre. Le Président russe agit conformément à ce qu’il a dit ou écrit. Son régime antidémocratique se pense et se pose comme « une réponse nationale, anti-universaliste, virile et guerrière » face à la menace existentielle que représente à ses yeux le système démocratique perçu comme « cosmopolite », « efféminé » et « corrompu », assimilé au mal absolu. Au prix de distorsions du réel et d’un révisionnisme historique, il se croit investi de la mission historique de restaurer la puissance perdue de la grande Russie, sa grandeur trahie par ses propres élites intellectuelles et politiques occidentalisées, et contaminées par les idées européennes de révolution, de libertés civiles et politiques, de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’Ukraine est punie pour avoir voulu maintenir le cap de l’indépendance proclamée en 1991, et pour juger la perspective européenne plus attractive que celle d’une intégration dans une union regroupant l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie, sous l’hégémonie de cette dernière. Car aux yeux de Poutine, l’Ukraine est une terre russe, tout au plus une entité folklorique.

      Passé l’effet de sidération, on notera en tout premier lieu l’émergence d’une résistance ukrainienne à laquelle personne ne s’attendait, ni côté russe ni côté occidental. Le pays de 44 millions d’habitants n’a pas plié face au chantage et la terreur, y compris nucléaire. La population choisit de se défendre et de se battre, avec les moyens du bord. La résistance s’installe dans la durée. En second lieu, l’offensive militaire russe n’est pas parvenue à progresser aussi vite que prévu, ce qui a empêché la Russie de placer la communauté internationale devant le fait accompli, comme elle le fit en 2014, avec l’annexion éclair de la Crimée. Troisième constat : la réaction sans précédent de l’Europe, des États-Unis, du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations unies (sanctions inédites contre la Russie, fournitures d’équipements, de matériels de défense à l’Ukraine), et une mobilisation de l’opinion publique internationale face à laquelle la Russie mise au ban est désormais confrontée. Enfin, en Russie même, malgré l’intense répression à l’encontre des opposants et de la société civile et la réduction au silence des médias indépendants, la protestation contre la guerre en Ukraine se fait entendre, qu’elle émane de simples citoyens ou de personnalités du monde culturel, voire d’oligarques tentés de prendre leurs distances vis-à-vis du régime poutinien. Par encontre, aucune manifestation pro-Poutine d’envergure et en soutien à la guerre ne semble se dérouler, contrairement à ce qui s’était passé en 2014.

      Le régime anti-démocratique obsédé par la peur du changement, des réformes et de toutes formes de contestation pouvant provoquer sa chute, est-il aveuglé au point de ne pas se rendre compte que la guerre en Ukraine est une fuite en avant qui pourrait lui être fatale ? Comment et à quel prix peut-il continuer à se maintenir en place ? Comment fera-t-il face à ses contradictions (rêve de puissance, nostalgie néo-impériale, grandeur retrouvée d’une part ; effondrement du pacte social de relative stabilité économique et financière ainsi que statut de nouveau paria de la communauté internationale d’autre part ?) Comment faire la guerre (état d’alerte maximale) tout en la niant, et la qualifier d’opération spéciale ?

      Le monde de demain ne sera plus ce qu’on pensait qu’il était. Nouvelle guerre froide ? En tout état de cause, il convient de prendre en compte la coexistence de plusieurs temporalités, à court et moyen termes. En Ukraine, les villes bombardées, assiégées, sous blocus, tomberont aux mains des troupes russes, sans renversement du rapport des forces sur le terrain, sans engagement occidental dans le ciel et sur terre. Mais la résistance civile s’organise et se renforcera contre l’occupation, l’oppression et la répression ; la guerre se poursuivra de façon hybride et asymétrique. En Russie, la mobilisation contre la guerre et contre l’autocratie pourrait donner naissance à une nouvelle ère de la dissidence, débarrassée du nationalisme grand-russe. La mobilisation de l’opinion publique internationale contre la guerre et l’autocratie, dénoncées comme menaces à la paix et sécurité internationales, amplifiera la contestation et la résistance ; elle pourrait également en plaçant l’engagement au cœur de l’actualité, contribuer à l’amélioration de la qualité du débat dans les démocraties en crise.

      À l’oreille
      • John Lennon – Give Peace a chance
      • Okean Elzy – Extrait du Concert donné à l’occasion du 25ème anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine.
      • Boris Vian – Le déserteur
      • Pour aller plus loin
        • Hamit Bozarslan, L’anti-démocratie au XXIème siècle. Iran, Russie, Turquie, éditions du CNRS, 2021
        • Hamit Bozarslan, Crise, violence, dé-civilisation : essai sur les angles morts de la cité, CNRS éditions, 2019
        • Hamit Bozarslan, Histoire de la violence au Moyen-Orient, de la fin de l’Empire ottoman à Al-Qaïda, Paris, La Découverte, 2008
        • ET :

          • Radio Cause commune, Le monde en questions n°15, n°26 (avec une bibliographie plus complète de l’auteur) et n°96
          • 1 hr 5 min
          • #102 – Comment l’université broie les jeunes chercheurs
            En plateau

            Adèle B. Combes, docteure en neurobiologie, initiatrice du projet « Vies de thèse », publie Comment l’université broie les jeunes chercheurs. Précarité, harcèlement, loi du silence, aux éditions Autrement.

            Contexte

            Initiatrice du projet « Vies de thèse », elle-même docteure, Adèle B. Combes a enquêté sur le quotidien de jeunes apprentis-chercheurs inscrits en doctorat, le plus haut diplôme universitaire. Qu’est-ce qui l’a conduite à se lancer dans un tel projet, elle qui n’est pas sociologue, et à porter à la connaissance du grand public le résultat de ses recherches ?

            Chaque année 15 000 doctorants se lancent avec passion dans une thèse, mais certains sont confrontés au cours de leur cursus à des dysfonctionnements, déviances, abus de pouvoir, compétition féroce, toute-puissance de certains directeurs de recherches, dont ils ne sortent pas indemnes. Afin de documenter son propos, Adèle B. Combes a élaboré un questionnaire complété par un échantillon de plus de 1800 personnes, permettant d’étoffer par des éléments quantitatifs (chiffres et statistiques), les témoignages recueillis par ses soins. Elle révèle l’existence d’un mal-être certain, à des degrés variés, chez de nombreux doctorants aux statuts divers, rémunérés ou non. Si la plupart d’entre ceux qui sont inscrits dans des disciplines scientifiques bénéficient d’un contrat, c’est loin d’être le cas de la majorité des doctorants en sciences humaines. Pour autant, la détention d’un contrat de travail/recherche ne signifie pas nécessairement l’excellence des conditions de travail, l’absence de sollicitations sans limites de la part d’encadrants ou la non-dévalorisation du travail effectué.

            Ainsi, le tableau qu’elle dresse des conditions de travail de jeunes apprentis chercheurs est consternant : 20% des personnes ayant répondu à son questionnaire disent avoir subi un harcèlement moral, une personne sur deux déclare avoir subi une violence psychologique durant ses années de doctorants (au minimum trois ans), et 21% des personnes interrogées ont vu le fruit de leur travail confisqué par d’autres. A cela s’ajoute des cas de harcèlement sexuel et violences sexuelles, des discriminations, sans oublier la précarité et la solitude de certains d’entre eux. Comment de telles conditions dégradées d’études et de recherche peuvent-elles avoir cours dans le système universitaire, conduisant certaines personnes au suicide ou les détournant définitivement de la recherche alors qu’elles en avaient au départ le goût et l’aptitude ? Quelle formation à l’encadrement reçoivent les personnes habilitées à diriger des recherches ?

            Sans généraliser son propos, Adèle B. Combes suggère que la pression de la publication des travaux peut expliquer une part des dysfonctionnements et déviances, de même que l’insuffisance des moyens. Si certains directeurs de recherche sont plein de bienveillance et de respect envers leurs étudiants, d’autres abusent manifestement de leur pouvoir considérable pouvant aller jusqu’à empêcher ou ruiner la carrière de futurs chercheurs et futurs collègues.

            Bénéficiant du contexte favorable de la libération de la parole, l’enquête d’Adèle B. Combes contribue à une prise de conscience dans les universités de l’existence d’un environnement discriminatoire (sexisme décomplexé, homophobie, racisme, exploitation des jeunes chercheurs étrangers, etc.) et brise la loi du silence. Comment lutter contre les abus de pouvoirs, la souffrance morale, voire physique qu’ils engendrent, l’altération de la santé mentale et physique de certains qui en résultent ? Comment mesurer l’ampleur du phénomène ?

            À l’oreille
            • Muse – Won’t stand down
            • Léo Elso – Il pleut toujours autant
            • Jeune groupe français de Pop – Rock à découvrir
            • The Marmozets – Play
            • Pour aller plus loin

              Adèle B. Combes, Comment l’université broie les jeunes chercheurs. Précarité, harcèlement, loi du silence, éditions Autrement

              1 hr 8 min
            • #101 – A comme Amour, D comme Dictionnaire, I comme Istanbul
              En plateau

              Metin Arditi, écrivain francophone d’origine turque, auteur d’essais et de romans, parmi lesquels Le Turquetto (Actes Sud, 2011, prix Jean Giono) et L’enfant qui mesurait le monde (Grasset, 2016, prix Méditerranée), publie le Dictionnaire amoureux d’Istanbul aux éditions Plon-Grasset.

              Contexte

              L’écrivain Metin Arditi a pris l’habitude de déclarer sa flamme sous forme de dictionnaire. Avec la publication du Dictionnaire amoureux d’Istanbul, il signe en effet son troisième de la série, après Dictionnaire amoureux de la Suisse et Dictionnaire amoureux de l’esprit français. Il considère du reste que ces trois volumes forment une trilogie, se complètent harmonieusement et contribuent à saisir sur le vif et dans le détail sa manière d’être au monde. Avec amour. Et bonheur. Un fil rouge relie entre eux Istanbul, l’esprit français et la Suisse. Il naît à Istanbul, vit en Suisse et écrit en français.

              J’ai passé à Istanbul une petite enfance tendre et douce, comme seule, sans doute, une ville aussi riche et cosmopolite pouvait me l’offrir ». Une ville éblouissante, à ses yeux d’enfant, déjà, et qui continue de le bouleverser à chacun de ses retours. « Il fallait cligner des paupières plusieurs fois pour se retrouver au milieu de multitudes de toutes sortes, les gens que l’on croisait dans la rue – Turcs, évidemment, mais aussi Grecs, juifs sépharades, juifs ashkénazes, Arméniens, Russes, Levantins -, les langues que l’on y entendait – grec, judéo-espagnol, allemand, arménien, russe, français, italien et naturellement le turc, si différent à l’oreille selon qu’il est parlé par un homme ou une femme, guttural et imposant dans le premier cas, délicat et chantant dans le second […].

              La ville cosmopolite aux racines plurielles s’est construite par strates et par intégration. Byzance, Constantinople et Istanbul. Mais, comment en parler ? C’est par le biais du discours amoureux que Metin Arditi part à la conquête de la ville qui fut par trois fois capitale d’empire, et demeure sa ville natale. Sur les traces de deux mille ans d’histoire comme sur celles de sa famille descendant des juifs chassés d’Espagne au XVème siècle et qui trouvèrent refuge dans l’Empire ottoman. De l’antiquité païenne au christianisme grec puis latin, puis de nouveau grec, jusqu’à l’islam. Du sac de Byzance à la prise de Constantinople. Il souligne le pragmatisme de l’Empire ottoman à son apogée, avant son lent déclin. L’avènement de la République. A la géographie exceptionnelle d’une ville située en Europe et en Asie, position stratégique et militaire du détroit, il mêle une géographie du cœur nous faisant cheminer du quartier de Makça où il est né, jusqu’aux 7 collines, en longeant le Bosphore, la rive gauche et la rive droite de la Corne d’Or, la mer Noire, la mer de Marmara, les îles des Princes. Sans oublier le quartier de Pera, devenu Beyoğlu dès 1925, ni la rue des Fabricants d’encre ! Pourquoi Sainte-Sophie fascine ? Qui est l’architecte Sinan ? Pluralité des musiques, des parfums, des saveurs stambouliotes, raffinement de sa cuisine, palette chromatique aux couleurs éclatantes et nuances de gris feutré, tout attire le flâneur à la recherche du hüzün, cette forme de mélancolie qui pourrait bien être à Istanbul ce que la madeleine est à Proust. Qui habite qui ? A Istanbul, Metin Arditi est dans son élément, chez lui, dans sa demeure, dans son œuvre et son univers romanesque.

              Pas d’amour sans chagrin, dit aussi Metin Arditi. Le pogrom de septembre 1955. Le Varlık Vergisi. On n’esquivera pas certains des sujets qui fâchent et que l’on retrouvera sous formes d’entrées ou bien dispersés çà et là, au gré des pages, dans le dédale des rues et ruelles d’Istanbul et le labyrinthe de nos vies.

              À l’oreille
              • Ezgi Köker · Bora Ebeoğlu · Incesaz – Üsküdar’a Gider Ïken
              • Yves Montand – Les feuilles mortes (1980)
              • Nat King Cole – Quizas quizas quizas (remixed by Lenny Ibizarre)
              • Pour aller plus loin
                • Metin Arditi, Dictionnaire amoureux d’Istanbul, Plon-Grasset, 2022
                • Metin Arditi, L’homme qui peignait les âmes, Grasset, 2021
                • Metin Arditi, Rachel et les siens, Grasset et Fasquelle, 2020
                • Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de l’esprit français, Plon-Grasset, 2019
                • Metin Arditi, Mon père sur mes épaules, Grasset, 2017
                • Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017
                • Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde, Grasset, 2016, Prix Méditerranée
                • Metin Arditi, Le Turquetto, Actes Sud, 2011, Prix Jean Giono
                • 1 hr
                • #100 – Le temps des guépards
                  En plateau

                  Michel GOYA, historien, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, a enseigné à Sciences-Po et l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), en parallèle de sa carrière opérationnelle. Auteur de nombreux ouvrages dont Le temps des guépards. La guerre mondiale de la France, de 1961 à nos jours, qui vient de paraître aux éditions Tallandier, il tient également un blog consacré aux questions stratégiques, intitulé La voie de l’épée.

                  Contexte

                  Spécialiste des questions militaires et des conflits, Michel Goya analyse la période actuelle de tensions et crises internationales en rappelant d’une part que la guerre ou la menace de guerre, est une forme de dialogue, certes violent, destinée à faire plier l’adversaire. Ce qui suppose d’avoir au préalable clairement défini son objectif. Il note d’autre part à quel point le besoin de précision et de nuances sont de rigueur dans l’analyse pour une juste évaluation de la situation. Deux exemples à l’appui avec les crises ukrainienne et malienne.

                  La Russie organise-t-elle une opération militaire contre l’Ukraine ? Oui, c’est évident. Se prépare-t-elle pour autant à envahir le pays ? Pas forcément ! Ce serait en tout cas aller à l’encontre de sa pratique habituelle. Non pas que la Russie n’ait historiquement jamais envahi de pays, mais quand elle décide de le faire, elle agit généralement par surprise.

                  Depuis la destitution de Victor Ianoukovytch, en 2014, la Russie a mené six opérations militaires contre l’Ukraine. Une opération froide, sans combat, consistant à un déploiement rapide de forces militaires à la frontière de l’Ukraine, laquelle permit ensuite la réalisation de cinq autres opérations, chaudes cette fois, mais limitées, dont la saisie-éclair de la Crimée et le soutien masqué aux mouvements séparatistes du Donbass. Ces opérations, restées sous le seuil de la guerre ouverte, relèvent de « la guerre avant la guerre » selon l’expression du chef d’état-major des armées, le général Burkhard.

                  L’Ukraine essaya de reprendre le contrôle de l’ensemble de son territoire et d’y affirmer sa souveraineté, conformément aux garanties d’intégrité et de sécurité posées par le mémorandum de Budapest du 5 décembre 1994. Après un premier succès relatif, cette tentative provoqua en retour une escalade des tensions se traduisant finalement en 2014 et 2015 par deux cuisantes défaites des forces militaires ukrainiennes. L’Ukraine fut alors stratégiquement neutralisée avec l’annexion de la Crimée, reliée ensuite à la Russie par un pont automobile et ferroviaire, et le placement de facto sous protectorat russe des deux républiques du Donetsk et de Louhansk autoproclamées, suivie ensuite de la distribution massive de passeports russes aux populations locales. Quant aux pays occidentaux, ils n’ont pas bougé, par crainte et/ou impuissance.

                  Pourquoi 7 ans plus tard, en 2022, assiste-t-on à une montée en puissance des tensions ? Que signifie, à court terme et à long terme, la mobilisation visible des forces russes aux frontières ukrainiennes ? Empêcher toute remise en cause du statu quo par l’Ukraine ? Obtenir un gain diplomatique par une finlandisation du pays, à défaut d’une orientation politique et stratégique pro-russe ? Quel rôle a joué le départ précipité et chaotique des Etats-Unis d’Afghanistan dans l’appréciation de la situation globale et du rapport de forces mondial par la Russie ? Sur le terrain, le rapport des forces est bien plus favorable aujourd’hui à la Russie qu’en 2014, et elle bénéficie en outre des acquis de son expérience militaire en Syrie, tandis que l’Ukraine est restée militairement faible, malgré quelques efforts d’amélioration et sans aide extérieure massive, de nature à renverser la donne. Comment réagissent les pays de l’Est devenus membres de l’OTAN et de l’UE ? L’Otan sortira-t-elle renforcée de la crise ? La présence militaire américaine dans la région augmentera-t-elle paradoxalement, en cas de neutralisation de l’Ukraine ?

                  S’agissant des tensions entre le Mali et la France, Michel Goya distingue l’opération Serval de l’opération Barkhane. Il rappelle les erreurs commises, les maladresses diplomatiques ayant conduit à la crise actuelle, les difficultés et impasses du redéploiement des forces françaises dans la région (au Niger notamment) et les considérables difficultés logistiques que pose concrètement le désengagement de forces armées envoyées au loin. Il constate l’absence de profondeur historique des décisions politico-stratégiques. L’opération Barkhane est lancée en août 2014 dans l’euphorie de la victoire de l’opération Serval quelque mois plus tôt, mais sans tenir compte du fait qu’on se lance alors dans quelque chose que l’on n’a pratiquement jamais réussi jusque-là. Suprême inconséquence, souligne Michel Goya, non seulement on se lançait avec Barkhane dans une opération très hasardeuse au Mali et au Sahel, mais avec une dispersion et une diminution des moyens, puisqu’on s’engluait en même temps en Centrafrique, on s’engageait en Irak et quelques mois plus tard, on lançait même 10 000 soldats dans les rues de France avec l’opération Sentinelle, le tout en poursuivant les réductions d’effectifs et de budget.

                  Or, précise Michel Goya, le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs fois, du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une seule fois, au Tchad avec les opérations Manta et Epervier, de 1983 à 1987, car la faiblesse de l’État qui demanda alors l’aide de la France, était conjoncturelle, et non pas structurelle, comme c’est le cas au Mali.

                  Dans le livre qu’il vient de publier, Le temps des guépards. La guerre mondiale de la France depuis 1961, Michel Goya précise le constat. Sur les 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation menées par la France depuis 1961, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On a su doser à chaque fois ce qui suffisait, sans aller trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie.

                  Quant au titre de l’ouvrage, Le temps des guépards, rappel du livre d’Yves Courrière, Le temps des léopards, il renvoie aussi au félin symbole des unités terrestres en alerte d’intervention.

                  À l’oreille
                  • Sting – Russians
                  • Santana – Waves within (Caravansérail)
                  • Myles Kennedy – The year of tiger
                  • Pour aller plus loin
                    • Michel Goya, Le temps des guépards. La guerre mondiale de la France, de 1961 à nos jours, Tallandier, 2022
                    • Michel Goya, Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2015
                    • Michel Goya, Les Vainqueurs. Comment la France a gagné la Grande Guerre, Tallandier, 2018
                    • Michel Goya, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent, Perrin, 2019
                    • Et

                      • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°53, Michel Goya, La guerre, hier et aujourd’hui : retour d’expériences
                      • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°57, Michel Goya, La mort comme hypothèse de travail
                      • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°82, Michel Goya, Du retrait américain d’Afghanistan au redéploiement de l’opération Barkhane au Sahel : quels enseignements ?
                      • 1 hr 26 min
                      • #99 – La Chine aujourd’hui : puissance et failles
                        En plateau (virtuel)

                        Valérie Niquet, spécialiste des relations internationales et des questions stratégiques en Asie, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) depuis 2010, publie La Chine en 100 questions, aux éditions Tallandier.

                        Contexte

                        La Chine fascine, ce n’est pas nouveau, mais elle inquiète aussi, et c’est un phénomène plus récent. Hier comme aujourd’hui, elle reste largement méconnue, souligne Valérie Niquet. Ce qui nuit à la juste évaluation de sa puissance, dans tous les domaines, de l’économique au stratégique, mais encore à la perception de ses failles. L’analyse s’en trouve parfois biaisée. Pour diverses raisons et à diverses fins, la menace est plus souvent exagérée que minimisée, même si cela ne signifie pas que la Chine n’est pas une menace ou qu’elle n’est pas perçue comme telle dans son environnement proche et plus lointain. Qu’en est-il de la stratégie de puissance de la Chine aujourd’hui et cette dernière a-t-elle les moyens de son ambition ?

                        Le Parti communiste chinois a célébré en 2021 son centenaire et il tiendra son XXème Congrès à l’automne 2022. Pour l’heure, le Président chinois Xi Jinping, après vingt-trois mois d’isolement dû à la pandémie, a profité de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver, boycottée par Washington, pour rencontrer les principaux dirigeants présents, dont Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie. Les deux hommes d’État visent-ils vraiment ensemble le leadership d’un « monde post-occidental » ? La Russie et la Chine, deux puissances nucléaires, partageant l’objectif de repousser loin de leurs frontières respectives la présence ou l’influence américaine. Mais, observe Valérie Niquet, pour la Chine, la relation bilatérale avec les États-Unis domine toutes les autres, structurant ainsi sa vision du monde. La Chine souhaiterait qu’ils lui reconnaissent un statut de superpuissance, qui en ferait en quelque sorte l’égal des États-Unis, reléguant le reste du monde, à commencer par les partenaires régionaux des États-Unis, au second plan. Si la stratégie américaine faisant de l’Asie un pivot déplaît à Pékin (qui lui préfère de beaucoup l’attitude isolationniste des États-Unis), c’est que la puissance américaine est perçue comme la seule capable d’empêcher la Chine d’exercer une hégémonie régionale.

                        Du côté américain, l’élection de Joe Biden n’a pas modifié la perception de la Chine comme une menace. D’où le soutien américain au Japon, sur la question des îles Senkaku, ou aux Philippines, sur la question de la mer de Chine. La mise au pas de Hong Kong par la Chine, mettant brutalement fin au statut « un pays, deux régimes », inquiète Taïwan, indépendante de facto depuis 1949, avec une incontestable évolution démocratique depuis les années 1980. Que signifient les mesures d’intimidation chinoises vis-à-vis de l’île de Taïwan qui, prudente, se garde de proclamer son indépendance ?

                        Quelles sont aujourd’hui les capacités militaires de la Chine, laquelle, afin de combler son retard technologique, a considérablement modernisé son armée, renforcé sa force de frappe, s’est dotée d’une force navale qu’elle n’avait pas jusqu’alors ? Si l’armée chinoise est bien la deuxième au monde, Valérie Niquet rappelle que cette armée n’a livré aucun combat depuis 1979, lors du conflit qui l’a opposée au Vietnam et dont l’issue ne fut pas des plus glorieuses pour la Chine. En conséquence, et à ce jour, les Etats-Unis demeurent les garants de la sécurité pour ses alliés au Japon et en Asie. La capacité nucléaire et balistique de la Chine lui permet certes de mettre en œuvre une stratégie de dissuasion et d’intimidation efficace, mais contreproductive à certains égards, et ne remettant pas en cause la supériorité des Etats-Unis dans ce domaine aussi.

                        Sur le plan intérieur, quels sont les obstacles et les difficultés auxquels le régime est confronté ? A l’occasion du Nouvel An chinois, le autorités chinoises ont autorisé cette année la circulation et le déplacement de ses ressortissants désireux de rejoindre leurs familles pour les fêtes. La forte croissance économique dont a bénéficié jusqu’à maintenant le pays, a contribué à garantir la stabilité sociale. Mais, qu’adviendra-t-il en cas de stagnation ou recul dans les prochaines années ? La méritocratie, la politique égalitaire et soucieuse du développement durable, objectifs proclamés du régime, sont dans les faits contrariés par la corruption, les réseaux et les clans. Il devient de plus en plus difficile de maintenir un fort taux de croissance et de préserver l’environnement à la fois. Or les questions environnementales constituent également un potentiel facteur de déstabilisation et de contestation qui mobilise localement les gens. Par ailleurs, la faiblesse du système légal décourage l’initiative, l’esprit d’entreprise et nuit à terme à l’innovation.

                        La pandémie, partie de Chine (et de la ville de Wuhan), a révélé les forces et les faiblesses du régime, au-delà de la propagande. Le maintien du passeport intérieur imposé en 1958, pendant le Grand Bond, instauré pour empêcher l’exode rural, a instauré une grande inégalité entre population rurale et citadine. Les migrants intérieurs, ayant quitté les zones rurales, ne bénéficient pas en ville, de la protection sociale ou d’un accès aux écoles pour leurs enfants. Officiellement, en vertu de leur passeport intérieur, ils sont toujours des « ruraux ». Le régime craint de perdre le contrôle de la population, en cas d’abrogation de ce document. Toute réforme du système est en effet perçue comme une mise en danger possible du régime, lequel est fortement traumatisé par l’épisode Gorbatchev et il fait de sa survie une priorité. La répression religieuse, culturelle, politique, sociétale n’a cessé de se renforcer depuis la consécration de Xi Jinping comme leader suprême.

                        La thématique nationaliste de plus en plus présente depuis Tienanmen, le processus de légitimation permanente dans lequel est engagé le régime voulant en finir avec le siècle d’humiliations qu’a connu la Chine avant la Révolution, et cherchant à convaincre de sa supériorité, peuvent-ils amener la Chine à succomber à la tentation aventuriste, en cas d’aggravation de difficultés économiques ou autres ?

                        À l’oreille
                        • Li Daiguo – On a Bench with Pipa
                        • Li Daiguo – live in La Plantation Beijing
                        • Li Daiguo – Be nice
                        • Pour aller plus loin
                          • Valérie Niquet, La Chine en 100 questions. La puissance et les failles, éditions Tallandier,
                          • 2017 et 2021

                            • Valérie Niquet, Le Japon en 100 questions. Un modèle en déclin ?, éditions Tallandier, 2020
                            • Valérie Niquet, Chine/Japon. L’affrontement, Perrin, 2006
                            • 1 hr 6 min
                            • #98 – Le Journal d’Alix
                              En plateau (virtuel)

                              Iegor Gran, écrivain, publie Le Journal d’Alix, un roman, et le seizième livre de cet auteur phare des éditions P.O.L.

                              Contexte

                              Après avoir observé durant la crise sanitaire la fragilité de la démocratie, de la civilisation, de l’humanité, après avoir dénoncé la bêtise de la technocratie sanitaire perdant la tête à propos d’un virus dont les conséquences ne sont en rien comparables à celles de la grippe espagnole ni à celles d’une guerre, grande ou petite, Iegor Gran publie un roman, Le Journal d’Alix, dans lequel il décrit une obsession. Alix, une jeune femme de 35 ans, a un fantasme androphage. « Quand l’homme est mangé cru, il est moelleux sous la dent, sa chair est délicate, et je ne sais jamais quel vin choisir. »

                              Sujet tabou et fantasme inavouable ! Alix n’est jamais passée à l’acte, mais s’en approche dangereusement. Si elle ne se définit pas comme féministe au départ, elle masque sa pulsion androphage sous les traits d’un féminisme radical en lutte contre la domination du patriarcat. Juste retour des choses, les femmes ne sont-elles pas mangées à toutes les sauces depuis des lustres ? Et puis, l’homme n’est-il pas naturellement bon ?

                              Toujours afin de canaliser sa pulsion androphage virant à l’obsession, Alix entreprend la rédaction d’un journal intime, auquel elle confie tout, sans détour, s’appliquant comme une écolière dans une démarche narrative au point de suivre un atelier d’écriture, elle dont écrire n’est pas le métier. Il était une fois… Alix au pays des merveilles ? C’est l’histoire d’une nana chelou, ogresse sur les bords, prédatrice ou castratrice d’un genre spécial ? Comment son carnet Moleskine se retrouve-t-il dans les mains d’un juge d’instruction en tant que pièce à conviction, alors qu’il n’était destiné à aucune publicité ? Quel lien entretiendrait-il avec une affaire judiciaire en cours, un fait divers, devenant un sujet de débat public ?

                              Et puis, quel rapport avec le projet éco-végétarien d’une cantine 100% sans dioxines (tolérance zéro pour la viande bovine, ovine, porcine, ou la volaille, quand bien même son étiquetage mentionnerait le pays d’élevage et celui d’abattage) ? Ce projet est porté par le département Prospection, dans lequel travaille Alix, au sein d’un Institut sous la tutelle du ministère de la Culture. Dûment validé par le département Consolidation, puis par les stratosphères de la direction générale, conformément à la chaîne hiérarchique, la mise en œuvre d’un tel projet joue-t-elle un rôle catalyseur dans la mobilisation de tout un département entièrement féminisé, à l’exception de son chef ? Comment ce dernier parvient-il à cristalliser contre lui le potentiel de révolte de son équipe qui se radicalisant chaque jour davantage se métamorphoserait presque en meute ?

                              En quoi la cantine, lieu stratégique, emblématique, ou non, d’une certaine qualité de vie au travail, devient le lieu où chacun pointe son nez pour afficher, par conviction ou mimétisme, son éco-responsabilité solidaire ? Le rendez-vous à ne pas manquer des ruminants de tout poil ! Les absents ont toujours tort.

                              Mais qui est donc Alix ? Iegor Gran, grand prix de l’humour noir pour son roman O.N.G. en 2003, signe un roman dont l’ironie délicieuse, le loufoque et le rocambolesque nous délestent de la pesanteur des carcans, libérant un espace-temps pour penser librement et sourire, jaune parfois. Quant au langage, entre androphagie, autofiction, autotest et autophagie, il est assurément à la fête !

                              À l’oreille
                              • Hugues Le Bars – J’en ai marre
                              • Screamin Jay Hawkins – I Put A Spell on You
                              • Hugues Le Bars – Arepo
                              • Pour aller plus loin
                                • Iegor Gran, Le Journal d’Alix, P.O.L., 2022
                                • Iegor Gran, La marche du canard sans tête, P.O.L. 2021
                                • Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L., 2020
                                • Iegor Gran, Les services compétents, P.O.L., 2020
                                • Iegor Gran, N. G ! P.O.L., 2003, puis Folio Gallimard. Grand Prix de l’humour noir 2003 et prix RD-RG/Paris Première
                                • ET

                                  • Andreï Siniavski, André-la-Poisse, Préface Iegor Gran, traduction Louis Martinez, Editions du Typhon, 2021
                                  • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°66
                                  • 50 min
                                  • #97 – This is how we do it ! 40 ans de R&B (Partie 2)
                                    En plateau

                                    Belkacem Meziane, musicien professionnel, enseignant, conférencier et chroniqueur pour Soul Bag et New Morning Radio, publie This is how we do it, 40 ans de r&b en 100 albums, aux éditions Le mot et le reste.

                                    Contexte

                                    Au milieu des années 1980, le paysage musical noir américain est en pleine mutation. Le funk et la soul évoluent ; Michael Jackson et Prince deviennent des pop stars internationales. Une partie de la jeunesse se reconnait davantage dans le hip-hop, en lien avec la réalité des quartiers noirs. De jeunes artistes sentent qu’ils peuvent faire la synthèse de toutes ces sensibilités. Cette musique va prendre le nom de rhythm & blues, ou celui de son abréviation R & B, terme générique par lequel le public et l’industrie désignent depuis plusieurs décennies la musique populaire noire, distincte du blues, du jazz et du gospel.

                                    Belkacem Meziane poursuit, dans cette deuxième émission consacrée à ce style musical, le récit de la grande aventure du r & b, depuis le Harlem Hit Parade, en passant par le « race records », appellation aussi imprécise que raciste sous laquelle étaient rangés tous les titres en vogue dans la communauté noire (qu’ils relèvent du swing, du blues ou du gospel), jusqu’à l’officialisation du terme rhythm & blues / R & B correspondant à la diffusion de cette musique au niveau national, quand le r & b fait aussi son entrée dans les foyers de l’Amérique blanche, imposant un style, y compris vestimentaire, et revisitant le mythe américain du self made man avec la légende du « fabulous ghetto ».

                                    Qui sont les chefs de file de cette révolution qui débute avec les stars du new jack swing, les boys bands élevés au gospel comme les girls groups sexy ? Quels sont les labels qui se spécialisent dans le r & b, qui sont les producteurs de génie, les musiciens, les ingénieurs du son qui contribuent au succès de cette musique ? Comment des artistes comme Mary J. Blige, R. Kelly ou Beyoncé vont s’imposer comme les nouveaux souverains de la great black music et des icônes planétaires ?

                                    À l’oreille
                                    • O.S. Band – Tell me if you still care (1983)
                                    • Club Nouveau – Lean on me (1987)
                                    • Toni Braxton – Love Shouda Brought You Home (1992)
                                    • Montell Jordan – This is How We Do It (1995)
                                    • Mint Condition – Ain’t Hookin’ Me Up Enough (1996)
                                    • The Isley Brothers – You Deserve Better (2001)
                                    • Kelis – Milkshake (2003)
                                    • Rihannna – Breakin’ Dishes (2007)
                                    • Justin Timberlake – Suit & Tie (2013)
                                    • Lucky Daye – Karma (2019)
                                    • Pour aller plus loin

                                      • Belkacem Meziane, This is how we do it, 40 ans de r&b en 100 albums, éditions Le mot et le reste, 2021
                                      • Belkacem Meziane, Night Fever, 100 hits qui ont fait le disco, éditions Le mot et le reste
                                      • Belkacem Meziane, One the One ! l’histoire du funk en 100 albums, éditions Le mot et le reste
                                      • Et :

                                        • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°80
                                        • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°92, n°56, n°39
                                        • 1 hr 5 min
                                        • #96 – L’anti-démocratie au XXIème siècle
                                          En plateau

                                          Hamit Bozarslan, historien et sociologue du fait politique, spécialiste du Moyen Orient, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), publie L’anti-démocratie au XXIème siècle. Iran, Russie, Turquie, aux éditions du CNRS.

                                          Contexte

                                          Qu’est-ce que l’anti-démocratie au XXIème siècle ? Un nouveau concept qui éclipserait celui de « démocratie illibérale », de « l’autoritarisme mis à jour », de « l’État-cartel », du « régime hybride », de « l’autoritarisme compétitif », de « la démocratie autoritaire », ou bien de « l’autoritarisme démocratique » ?

                                          Hamit Bozarslan souligne que cette profusion conceptuelle témoigne d’abord du fait que les démocraties sont en crise, discréditées, attaquées, remises en cause, brutalisées, de l’intérieur et de l’extérieur, à des degrés divers. Afin de faire avancer le débat et la compréhension de ce qui se passe actuellement, il suggère l’emploi du terme d’anti-démocratie pour souligner « la particularité de certains régimes du XXIème siècle qui se considèrent explicitement comme des réponses nationales, anti-universalistes, viriles et guerrières au système démocratique, « cosmopolite », « efféminé » et « corrompu » ». Parmi les anti-démocraties contemporaines, Hamit Bozarslan se focalise sur trois pays : l’Iran, La Russie et la Turquie. Trois régimes qui, sans rejeter le principe des élections, sans supprimer le parlement, la Cour constitutionnelle, la cour des comptes, etc. parviennent à les vider de « leur charpente institutionnelle d’autonomie, interdisant dans la pratique toute possibilité de contrôle et d’équilibre des pouvoirs, de même qu’une quelconque alternance politique ».

                                          Autre caractéristique de ces trois régimes, l’absence de relation apaisée avec le passé et en particulier leur XXème siècle. On constate dans les trois cas étudiés la volonté de restaurer dans sa prétendue pureté originelle la nation pensée comme « une entité organique » qui aurait été dévoyée par la trahison de ses élites occidentalisées. A cela s’ajoute aussi une volonté de revanche sur l’histoire se traduisant par une forte nostalgie impériale et la tentative de restaurer/instaurer une hégémonie régionale au nom d’une mission historique. A cet égard, ces anti-démocraties se distinguent de la Chine, une anti-démocratie d’un autre type, dictature numérique et régime visant à l’hégémonie mondiale, en paix avec son histoire, sa grandeur passée étant considérée comme rétablie et la révolution maoïste intégrée dans sa continuité historique millénaire en tant qu’épisode de délivrance nationale.

                                          En quoi ces régimes anti-démocratiques ont-ils des traits communs avec les nationalismes ou totalitarismes du passé ? En quoi sont-ils néanmoins différents, issus de leurs contextes historiques respectifs, et de leur temps, en se prêtant de fait moins facilement que par le passé à des projets d’organisation et d’encadrement total de la population ? Hamit Bozarslan explique comment l’individualisme moderne et post-moderne limite l’emprise « organique » de ces régimes sur leurs sociétés qui peuvent être séduites par les discours guerriers ou complotistes de leurs dirigeants, sans pour autant obéir à ses injonctions de politique nataliste, vouloir se sacrifier et mourir pour la nation ou accepter la militarisation des économies nationales. C’est la raison pour laquelle se multiplient le recrutement de milices et forces paramilitaires pour mener les guerres, que se développent les mécanismes de corruption ou clientélistes permettant au « chef » de disposer du soutien inconditionnel d’un bloc hégémonique, qui lui est redevable de sa richesse et son pouvoir. Quant à la question sociale, elle est occultée par une représentation religieuse du monde dans laquelle la pauvreté est une fatalité, et non pas un scandale. En guise de redistribution des richesses, la charité et l’aumône permettent aux plus démunis de ne pas mourir de faim et de froid.

                                          Quel avenir pour ces régimes anti-démocratiques confrontées à des difficultés économiques croissantes mettant en évidence les écarts entre les discours symptomatique d’une volonté de puissance et la réalité ? Quelles constances structurant ces régimes révèlent leur rhétorique mobilisatrice, guerrière, menaçante, au-delà ou malgré les déclarations de circonstance ? Quelles perspectives néanmoins entre une réforme impossible, car elle signifierait la fin de ces régimes, et une révolution imminente improbable, tant les diverses forces d’opposition et formes de résistance sont réprimées, affaiblies et isolées?

                                          À l’oreille
                                          • Ferhat Tunç – Sarı Gelin
                                          • Aynur Doğan – Qumrîkê
                                          • Derya Türkan & Sokratis Sinopoulos – Uşşak Şarkı
                                          • Pour aller plus loin
                                            • Hamit Bozarslan, L’anti-démocratie au XXIème siècle. Iran, Russie, Turquie, éditions du CNRS, 2021
                                            • Hamit Bozarslan, Crise, violence, dé-civilisation : essai sur les angles morts de la cité, CNRS éditions, 2019
                                            • Hamit Bozarslan, Histoire de la violence au Moyen-Orient, de la fin de l’Empire ottoman à Al-Qaïda, Paris, La Découverte, 2008
                                            • ET

                                              • Radio Cause commune, Le monde en questions n°15 et n°26 (avec une bibliographie plus complète de l’auteur)
                                              • 1 hr 7 min

                                              About Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

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