
Sign up to save your podcasts
Or


Charif Majdalani, écrivain libanais, chef du département des Lettres françaises de la faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, publie Dernière oasis aux éditions Actes Sud.
Dernière oasis est le huitième roman du Libanais Charif Majdalani. Un roman qui a bien failli ne jamais voir le jour. Si sa rédaction fut entreprise avant la plongée du Liban dans l’actuelle crise politique, économique et sociale, l’ampleur de cette crise dans un pays qui n’en manqua pas tout au long de son existence centenaire, ébranla la plume de l’écrivain pourtant confirmé. Comment produire de la fiction romanesque quand son pays s’effondre, se noie, dans l’indifférence des nations et l’incompétence, doublée de cynisme, de ses dirigeants politiques, aussi immuables que corrompus ? Face à un tel collapse, face à la détresse réelle des gens, comment écrire et publier quelque chose comme : « La marquise sortit à cinq heures » ?
Charif Majdalani se mit ainsi début juillet 2020 à l’écriture d’un carnet de bord, Beyrouth 2020. Journal d’un effondrement, publié à l’automne de la même année, aux éditions Actes Sud. Un journal qui fut à son tour contrarié, brutalement interrompu, un mois plus tard, par l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020 : il porte en conséquence, dans sa chair pour ainsi dire, la césure indélébile entre un avant et un après l’explosion. Que faire quand l’histoire, la brutalité des événements et la violence s’invitent dans la vie d’un écrivain et ses projets d’écriture ? Se complaire dans des dilemmes sans fin ? Partir ou rester au Liban ? Écrire ou ne pas écrire ? Abandonner la fiction romanesque pour un autre type d’écriture, celle du journal, genre littéraire à part entière, choix assumé d’un texte qui reste, malgré tout, destiné à être lu ? Sans abandonner pour autant la rédaction de son journal, dont la suite fera peut-être l’objet d’une nouvelle publication, le romancier trancha en faveur de la fiction romanesque et décida de publier le manuscrit de Dernière oasis.
Dans ce roman écrit à la première personne, le narrateur est un marchand d’art, spécialiste de l’Antiquité orientale, qui accepte la douteuse invitation, sonnant comme un défi, de venir expertiser les morceaux d’une frise assyrienne et de têtes sculptées provenant vraisemblablement de l’antique Khorsabad. Trésor de guerre ? Pillage ? Toujours est-il que pour accomplir sa mission, le narrateur se rend dans le nord de l’Irak, à la veille de la prise de la plaine de Ninive et de la chute de Mossoul entre les mains de Daesh, à l’été 2014. Dans un décor surréel, suranné, il attend la venue d’un certain général qui devrait lui en dire davantage. Cette attente devient matière à réflexion. Et clin d’œil au Désert des Tartares de Dino Buzzati. Si le temps semble avoir suspendu son vol, l’imagination s’empare des esprits pour échafauder toutes sortes de théories sur le rôle et la fonction des hommes dans l’histoire. L’histoire se répète-t-elle ? Tout est-il écrit d’avance ? Que peuvent les humains sur le cours des choses ? Y a-t-il de bonnes ou de mauvaises décisions ? L’analyse rétrospective d’un événement est-elle en mesure de nous livrer une vérité, d’indiquer par exemple, dans l’advenue de ce dernier, ce qui relève respectivement du pouvoir d’action d’un individu et du hasard, de l’aléa, de la pure contingence ? De quoi sommes-nous vraiment responsables ? De notre bonne ou mauvaise lecture (interprétation) des événements ? Que signifie notre volonté ou notre désir de rendre intelligible le théâtre du monde, envers et contre tout ? Autant de questions qu’il n’est plus temps de se poser quand l’histoire s’accélère et que le narrateur bascule dans l’horreur, le rocambolesque et les intrigues d’un polar sur la scène du Moyen Orient. Faut-il rechercher du sens à tout prix ? Question tragique et/ou tragi-comique ? Pourquoi la littérature en disant le monde, met-elle fin au chaos ? Serait-elle notre dernière oasis ?
ET :
Philippe Brossat, ancien publiciste, n’ayant jamais renié son amour du rock, publie Londres et Liverpool avec les Beatles. Un guide de voyage d’Abbey Road à Penny Lane, aux éditions Le mot et le reste.
Philippe Brossat nous emporte dans le tourbillon de Londres et Liverpool, les deux villes fondatrices de la mythologie des Beatles. Son guide exhaustif des lieux où quatre garçons dans le vent (John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr) ont laissé des traces durables, recense 300 adresses racontant, quartier par quartier, un fragment de leur histoire, entre précision historique et anecdote. La voie royale afin de répondre à la question fondamentale : c’est quoi au juste l’ADN des Beatles ?
Commençons le voyage par l’industrielle Liverpool. Dingle, le quartier de Ringo Starr au cœur du Liverpool miséreux et laborieux. Le royaume par excellence des working class heroes. Dans cette zone portuaire, souffle un vent violent : les rixes entre bandes, teddy boys et marins, y sont fréquentes. Les jeunes rêvent d’un autre avenir que celui de leurs parents qui ont connu la faim, la misère, le froid, l’habitat insalubre. Ils sont toutefois les premiers à réceptionner ce que les navires, en provenance des Etats-Unis, rapportent dans leur cargaison: cigarettes, whisky et rock’n’roll. Les jeunes de Dingle sont donc les premiers à écouter Elvis Presley, tout en se demandant si le rock et la pop ne sont pas leur avenir. Ça marchera en tout cas pour les Beatles, tous originaires de Liverpool. Alors, une ballade à Woolton s’impose – car c’est le quartier qui a sans doute le plus d’attaches sentimentales avec les Beatles, celui de l’adolescence de John et Paul – avant de se rendre au City center, sur Matthew Street, direction le Cavern Club qui vit éclore la légende des Fab Four. C’est là par exemple que le génial Brian Epstein, qui deviendra leur manager jusqu’à sa mort, à l’âge de 32 ans, les découvre un soir.
Depuis Liverpool John Lennon Airport, il est possible de gagner Londres, ou, plus écolo, prendre le train pour arriver à la gare de St Pancras, en souvenir du Mad Day. Rendez-vous ensuite à Saint John’s Wood/ Kilburn. Dans ce quartier charmant et ultra résidentiel, se concentrent trois lieux qui participent aussi de la légende des Beatles : Abbey Road et son passage clouté, la maison de Paul McCartney et le studio de leur toute première audition refusée par le label Decca. Qu’à cela ne tienne, ils iront chez EMI, grâce à George Martin, leur producteur, le cinquième de la bande des quatre. Le détour par Chelsea ne se refuse pas, c’est l’épicentre de la culture pop mondiale dans la seconde moitié des années 1960. Bienvenue dans le Swinging London, où jeunes et riches héritiers viennent s’encanailler avec les enfants des working class heroes, devenus des pop stars, tandis qu’à Soho, la vie nocturne bat son plein. Côté conscience politique, John Lennon sera le plus engagé.
Qu’est-ce que la Beatlemania ? Pourquoi et quand les Beatles arrêtent-ils de donner des concerts ? Que reste-t-il de cette époque ? Qu’est-ce qui caractérise le son si particulier de leur musique ?
Philippe Brossat, Londres et Liverpool avec les Beatles. Un guide de voyage d’Abbey Road à Penny Lane, éditions Le mot et le reste, 2021.
Gilles Boquérat, historien spécialiste de l’Asie du Sud contemporaine, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), publie L’Inde d’aujourd’hui en 100 questions aux éditions Tallandier.
A bien des égards, constate Gilles Boquérat, l’Inde reste perçue comme un pays dont la complexité de ses mœurs, ses codes sociaux, son système de castes, la pluralité de ses populations rendent le décryptage difficile. Premier État décolonisé à choisir la voie de la démocratie parlementaire en 1947, Etat civilisationnel plus qu’État nation, faisant le choix de la laïcité plutôt que celui du confessionnalisme, revendiquant l’originalité d’un modèle de développement économique, l’Inde longtemps associée au sous-développement, est devenue l’une des premières économies mondiales et sera, à la fin de la décennie, le pays le plus peuplé du monde.
Retour sur l’histoire de ce pays qui a construit sur la scène internationale une voie qui l’a conduite de la non-violence, de la lutte pour la décolonisation et le désarmement nucléaire à l’acquisition de la bombe atomique, du non-alignement à l’autonomie stratégique, et qui multiplie depuis la fin de la Guerre froide les partenariats stratégiques, d’importance variée, avec une trentaine d’Etats dont les Etats-Unis et la Chine. Comment l’Inde perçoit-elle aujourd’hui la question de sa sécurité ? Si le différend majeur avec le Pakistan, relatif au Cachemire, semble dans une phase moins aigüe, il reste latent, et le conflit non résolu. Le retrait des Américains d’Afghanistan en août 2021 et le retour des Talibans au pouvoir sont une source d’inquiétude, de même que la montée en puissance de la Chine qui ne cesse d’accroître son influence en Asie du Sud, sur terre (dans des pays frontaliers comme le Népal) et sur mer, dans l’Océan Indien, côté mer d’Oman et côté golfe du Bengale. Ce contexte a incité l’Inde à renforcer ses capacités maritimes, entérinant désormais le fait que les menaces ne se situent pas seulement sur terre (cf. les conflits frontaliers avec le Pakistan et avec la Chine). Les répercussions de ces derniers avaient du reste aussi un impact régional et international (défaite cuisante de l’Inde face à la Chine en 1962, en pleine crise des missiles à Cuba). L’Inde n’entend pas renoncer à jouer son rôle de puissance régionale dans l’Océan Indien, au profit d’une hégémonie de la Chine, laquelle a déjà acquis le statut de deuxième puissance mondiale.
Mais le pays a-t-il les moyens de ses ambitions ? Quels sont les principaux obstacles à son essor et à l’affirmation de sa puissance géopolitique ? L’observation du phénomène Bollywood est révélateur à plus d’un titre. Si le succès du cinéma indien est incontestable et constitue un ressort de son soft power, il rayonne surtout dans l’espace sud/sud. Le renouveau actuel du cinéma indien ne parvient que difficilement à attirer l’attention du public européen et occidental en général, ce qui met doublement en lumière l’aptitude incontestable du pays à peser dans un espace essentiellement sud/sud et ses difficultés récurrentes à élargir le périmètre de son influence au niveau planétaire.
Sur le plan politique, comment s’explique le succès de Narendra Modi et l’arrivée au pouvoir du BJP (parti du peuple indien) dont les dérives autoritaires et le suprématisme hindou revendiqué attise les tensions religieuses et communautaires ? Pour quelles raisons le parti du Congrès de Nehru (qui fut Premier ministre de 1947 à 1964) et de ses successeurs, s’est-il effondré, semblant incapable pour l’heure de se poser en alternative ? Pourquoi la plupart des partis politiques ne parviennent-ils pas à dépasser les limites respectives de chacun des Etats et territoires de l’Union indienne ?
Michel GOYA, historien, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, a enseigné à Sciences-Po et l’École pratique des hautes études (EPHE), en parallèle de sa carrière opérationnelle. Auteur de nombreux ouvrages dont Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, paru chez Tallandier en 2015, il tient également un blog consacré aux questions stratégiques, intitulé La voie de l’épée.
Vingt ans après les attentats du 11 septembre 2001 qui ont provoqué en réaction une intervention américaine et internationale en Afghanistan, le retrait américain (décidé sous Trump, mais effectif depuis août dernier sous la présidence de Biden), laisse perplexe : « Tout ça pour ça ? », interroge Michel Goya. L’erreur stratégique américaine ne fut-elle pas de décider de frapper les Talibans au même titre qu’Al-Qaïda ? de mettre sur le même plan, voire de confondre et faire la guerre à la fois à une organisation terroriste (Al-Qaïda, hébergée en Afghanistan par les Talibans) et un ennemi identifié comme étatique (les Talibans au pouvoir, lesquels bénéficiaient de la protection du Pakistan redoutant de voir l’Afghanistan devenir une zone d’influence indienne). N’aurait-il pas fallu découpler les deux ? Ce qui aurait permis de fixer un objectif clair, tangible à une opération militaire internationale et d’atteindre des buts de guerre clairement définis.
Michel Goya rappelle que ce sont les nations qui font la guerre, pas les armées, même si les militaires sont en première ligne dans l’accomplissement des opérations. Cela signifie que la définition des buts de guerre, des objectifs à atteindre, sont assignés aux armées par le pouvoir politique. Lorsque le pouvoir politique, en France le président de la République, décide d’une intervention armée à l’extérieur, il répond la plupart du temps à la nécessité d’envoyer, en réaction rapide à un événement, un signe fort aussi bien au niveau international qu’au niveau national. Que se passe-t-il néanmoins quand on intervient militairement, sans buts de guerre clairement définis, quand on envoie en opérations extérieures des militaires sans objectifs précis et tangibles ? Comment met-on ainsi les militaires en difficulté, tantôt en raison de l’indécision politique ou de ses contradictions, tantôt en raison de l’impréparation, tantôt en ne leur donnant pas les moyens de vaincre en raison de contraintes budgétaires ou sans déclarer qu’on est en guerre ? Comment s’étonner ensuite de l’enlisement sur le terrain ou de l’impact considérable des réactions émotionnelles sur la poursuite cohérente ou non d’un engagement militaire ?
L’analyse des vingt années d’intervention militaire en Afghanistan montre encore que, dans son déroulé et ses séquences, le sort de la population locale fut négligé, l’amélioration de ses conditions de vie secondaire, sans oublier de mentionner les dommages collatéraux des opérations qui firent de nombreuses victimes parmi les civils. Comment dans ces conditions « gagner les cœurs » ? Lorsqu’en 2006, après avoir depuis 2003 concentré l’essentiel de leurs efforts en Irak, les Américains veulent reprendre la situation en main en Afghanistan, ils découvrent à quel point les Talibans sont implantés dans tout le pays, au point de devenir non seulement une organisation de guérilla mais un contre-pouvoir localement efficace, face à un régime présidentiel institué à Kaboul, sur le modèle des institutions américaines, mais masquant difficilement la réalité d’un Etat faible, où l’afflux de capitaux et d’ONG ne parvient pas à renverser la donne, mais accentue la corruption et la dérive kleptocrate. D’où l’incontournable question des leviers disponibles lors d’une intervention dans un Etat faible structurellement. Et la nécessité de le distinguer du cas d’un Etat provisoirement affaibli, mais susceptible de retrouver à moyen terme stabilisation et consolidation d’antan. Le déploiement de stratégies contre-insurrectionnelles, qui plus est importées de l’extérieur, dans un Etat provisoirement affaibli ou bien dans un Etat faible ou failli, peut-il produire les mêmes effets ?
Dans quelle mesure et jusqu’à quel point, le cas échéant, est-il légitime de comparer le retrait américain d’Afghanistan et le redéploiement français de l’opération Barkhane au Sahel ? Michel Goya revient sur le contexte de l’opération Serval, puis celui de l’opération Barkhane, ainsi que sur les récentes déclarations du Premier ministre malien, Choguel Maïga, à la tribune des Nations-Unies accusant la France d’abandon en plein vol. Au-delà de la volatilité des accusations passant, au gré des circonstances, de l’ingérence à l’abandon, déclarations souvent motivées par des fins de politique intérieure, Michel Goya pointe le fait que le Mali, ce n’est pas la « Françafrique » : l’engagement français au Sahel remonte aux années 1990, dans un contexte de lutte anti-terroriste. En revanche, depuis son indépendance, en 1962, le Mali a toujours eu des liens avec l’Union soviétique, notamment en matière de coopération militaire (formation des généraux maliens et équipements des forces armées). La poursuite de ces relations avec la Russie d’aujourd’hui ne constitue donc pas une nouvelle donne, ou un renversement d’alliance, mais une marge de manœuvre. Quant au redéploiement français, relocalisation hors Mali, au Niger, et réduction de la voilure (l’opération Barkhane est forte actuellement de 5200 hommes), il n’est pas sans lien non plus avec le besoin de recentrer certaines priorités sur le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.
Et
Radio Cause commune, Le monde en questions, n°53 (Michel Goya, La guerre, hier et aujourd’hui : retour d’expériences) et n°57 (Michel Goya, La mort comme hypothèse de travail)
Eric Denécé, ancien analyste du renseignement, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), publie La nouvelle guerre secrète. Unités militaires clandestines et opérations spéciales, aux éditions Mareuil. Ouvrage écrit en collaboration avec Alain-Pierre Laclotte, ancien cadre des troupes aéroportées, dirigeant actuellement l’une des principales sociétés de sécurité privée française, après avoir passé vingt ans au ministère de la Défense.
La fin de la Guerre froide a entraîné une mutation de grande ampleur dans la nature du renseignement. Durant Guerre froide prévalait en effet, souligne Eric Denécé, le renseignement d’ordre stratégique et civil. Dédié à la connaissance des capacités ennemies, il portait sur des objectifs de grande taille (nombre de garnisons, site de missiles, bases aériennes et navales, usines de production d’armements, mouvements de troupes, etc.) et sur une analyse de la situation internationale dominée par des enjeux stratégiques (négociations sur les armements classiques ou nucléaires, décryptage des intentions, connaissance des organigrammes civils et militaires, etc.). Désormais, depuis vingt ans au moins, le renseignement de type opérationnel et tactique est devenu prépondérant, pour faire face à la multiplication des conflits asymétriques, notamment dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. « Le but du renseignement n’est plus tant d’identifier les moyens et les activités des ennemis que d’anticiper ses opérations et d’identifier les cibles visées afin de les protéger. L’objectif est également de localiser les cellules adverses afin de les détruire. »
Pour acquérir les informations nécessaires au démantèlement de réseaux mettant en danger la paix et la sécurité internationales, le besoin de nouvelles unités militaires spécialisées, agissant clandestinement, et recourant à de nouvelles méthodes opérationnelles, est apparu. Plusieurs pays ont ainsi créé de petites unités de recherche humaine, opérant en civil et en secret, chargées de conduire des opérations de renseignement au profit des forces spéciales, des forces régulières ou des services de renseignement.
Eric Denécé identifie et décrit ces unités militaires clandestines qui jouent un rôle primordial dans les conflits actuels. Un travail inédit réalisé à partir de sources et d’une documentation disponibles, sachant que tout n’est pas libre d’accès et qu’aucune information, même partielle, n’est révélée ou ne filtre dans certains États. Il précise encore que ce genre d’unités militaires clandestines sont apparues dans des pays n’ayant pas de gendarmerie. Ce qui en fait une spécificité britannique, américaine et israélienne.
Si historiquement, les premières unités militaires clandestines, chargées du « renseignement spécial » ont vu le jour au Royaume-Uni et en Israël, dans les années 1970, dans un contexte urbain, on notera cependant côté britannique l’existence de l’unité militaire de renseignement Phantom qui opéra secrètement durant toute la Seconde Guerre mondiale. On pointera aussi le fait que les stratégies contre-insurrectionnelles élaborées par la Grande-Bretagne, dans le cadre de la défense de son Empire colonial, furent perfectionnées et appliquées jusqu’aux accords de Vendredi Saint du 10 avril 1998, en Irlande du Nord, non seulement contre l’IRA, organisation militaire et clandestine, mais aussi contre la population civile et catholique. Aux Etats-Unis, le Pentagone disposait d’un service militaire secret intitulé The Pond, qui opérait parallèlement à la CIA. En Israël, les premières unités militaires clandestines apparaissent en 1951 et sont issues des sections arabes du Palmakh.
Si les unités militaires britanniques, américaines et israéliennes ont acquis de fortes et indéniables compétences dans le registre opérationnel et tactique depuis 2001, se pose la question de la vocation spécifique de ce type d’unités. Crées à l’insu des instances en charge du contrôle du renseignement, et dans le but de leur échapper, œuvrant au profit de l’autorité militaire et dans son giron, ces unités ont montré qu’elles étaient parfois susceptibles de dérives (escadrons de la mort, torture, budget dissimulé, financement opaque). Si elles semblent avoir marginalisé les services civils de renseignement, n’assiste-t-on pas aujourd’hui à une remilitarisation du renseignement, quand par exemple la CIA effectue des frappes de drones ? Doublons contreproductifs ou recentrage en vue d’une meilleure efficience ?
Belkacem Meziane, musicien professionnel, enseignant, conférencier et chroniqueur pour Soul Bag et New Morning Radio, publie This is how we do it, 40 ans de R&B en 100 albums, aux éditions Le mot et le reste.
Au milieu des années 1980, le paysage musical noir américain est en pleine mutation. Le funk et la soul évoluent ; Michael Jackson et Prince deviennent des pop stars internationales. Une partie de la jeunesse se reconnait davantage dans le hip-hop, en lien avec la réalité des quartiers noirs. De jeunes artistes sentent qu’ils peuvent faire la synthèse de toutes ces sensibilités. Cette musique va prendre le nom de rhythm & blues, ou celui de son abréviation r & b, terme générique par lequel le public et l’industrie désignent depuis plusieurs décennies la musique populaire noire, distincte du blues, du jazz et du gospel.
Belkacem Meziane nous raconte la grande aventure du R&B, depuis le Harlem Hit Parade, en passant par le « race records », appellation aussi imprécise que raciste sous laquelle étaient rangés tous les titres en vogue dans la communauté noire (qu’ils relèvent du swing, du blues ou du gospel), jusqu’à l’officialisation du terme rhythm & blues / r & b correspondant à la diffusion de cette musique au niveau national, quand le r & b fait aussi son entrée dans les foyers de l’Amérique blanche, imposant un style, y compris vestimentaire, et revisitant le mythe américain du self made man avec la légende du « fabulous ghetto ».
Qui sont les chefs de file de cette révolution qui débute avec les stars du new jack swing, les boys bands élevés au gospel comme les girls groups sexy ? Quels sont les labels qui se spécialisent dans le r & b, qui sont les producteurs de génie, les musiciens, les ingénieurs du son qui contribuent au succès de cette musique ? Comment des artistes comme Mary J. Blige, R. Kelly ou Beyoncé vont s’imposer comme les nouveaux souverains de la great black music et des icônes planétaires ?
Et :
Salvatore Lombardo, journaliste et écrivain, directeur d’un master en Relations internationales et Politiques globales au sein de la Swiss UMEF University à Genève, publie De Massoud à Massoud, 20 ans après, aux éditions Mareuil.
Alors que les États-Unis d’Amérique et le monde commémorent la mémoire des 2977 victimes des attentats du 11 septembre 2001, les Afghans n’ont pas oublié qu’ils avaient été précédés, deux jours plus tôt, le 9 septembre 2001, par l’assassinat du Commandant Ahmad Shah Massoud, commis par deux Tunisiens du parti Ennahda, se présentant comme journalistes.
Vingt ans plus tard, le journaliste et écrivain Salvatore Lumbardo retrace le destin tragique de ce Chef de guerre et homme politique, qu’il a bien connu et auquel il a déjà consacré deux ouvrages. Présenté parfois comme le « Che Guevara musulman », incarnant plus certainement la possibilité d’un Afghanistan libéré de toute occupation étrangère, quelle qu’elle soit, ce héros national afghan transcendait les divisions ethniques et rivalités tribales. Qui était-il ? Quelle était sa vision stratégique ? Quel était son projet de société ? Pourquoi les puissances occidentales, à commencer par les Américains, ne l’ont que peu ou pas soutenu ?
Vingt ans après l’intervention américaine en Afghanistan – laquelle ne put chasser les Talibans du pouvoir que grâce aux compétences militaires sur le terrain du Commandant Daoud, fidèle compagnon historique de feu Massoud – dans le cadre d’une coalition internationale, à la suite des attentats du 11 septembre, dans quel état est le pays ? Quel bilan dresser, alors que le retrait américain fait suite à l’accord négocié avec les Talibans par l’administration Trump et appliqué par le Président Joe Biden ? Pourquoi l’armée afghane n’a pas combattu les Talibans, précipitant leur retour au pouvoir ? Ahmad Massoud, le fils du Commandant Massoud, refuse quant à lui de quitter le pays et reprenant le flambeau, veut organiser la résistance face aux Talibans. Il se retrouve, avec ses hommes, dans la vallée du Panjshir servant aussi de refuge à la population afghane ayant fui l’avancée des Talibans. Salvatore Lumbardo qui connait le jeune Massoud depuis les obsèques de son père, expose les défis qui se posent à lui.
Jeanne Truong, critique d’art et commissaire d’exposition, romancière, publie Ceux qui sont restés là-bas aux éditions Gallimard.
Si Jeanne Truong n’en est pas à son premier livre, elle signe avec Ceux qui sont restés là-bas son premier roman de facture classique, empruntant une narration de type chronologique, bien différente des fragments poétiques et de l’écriture en forme archipélagique à laquelle elle s’adonnait jusqu’à présent, de façon expérimentale. Pourtant, ce roman, qui nous plonge dans l’effroi du régime de Pol Pot et des Khmers rouges (1975-1979), Jeanne Truong confie qu’elle le porte depuis longtemps, depuis toujours pour ainsi dire, comme l’enfant en elle qui ne meurt pas et qui est né au Cambodge. C’est donc sur une part d’elle-même, de sa vie, de sa biographie, de son histoire, une part de l’histoire des siens, si peu ou mal connue du reste du monde, qu’elle appelle notre attention aujourd’hui.
Narang, le narrateur, est un enfant de 7 ans, né dans les cabanes de la mort, dans ces camps dans lesquels le régime des Khmers rouges envoya les habitants des villes, suspectés d’embourgeoisement, de sympathie capitaliste et considérés comme une menace pour la révolution en marche qui en fondant le Kampuchéa démocratique, voulait créer un homme nouveau. Ce fut au contraire un grand chaos sans nom, une immense catastrophe, qui en résulta : non seulement une désorganisation totale du pays, mais l’élimination d’environ un quart de la population tuée par les jeunes soldats fanatisés de Pol Pot, ou bien morts de faim et d’épuisement en conséquence directe des conditions de vie atroces qui leur furent imposées.
A ces éléments de contexte interne, s’ajoutent d’autres facteurs régionaux et internationaux qui ont gravement contribué à la détérioration de la situation. On l’oublie souvent, mais le Cambodge fut un théâtre annexe de la guerre du Vietnam. Unis dans la lutte contre les Français et pour la décolonisation de l’Indochine, puis pour chasser les Américains du Sud Vietnam, les communistes vietnamiens et cambodgiens ont néanmoins des divergences d’ordre géopolitique. Un conflit politique et territorial oppose en effet de longue date le Vietnam et le Cambodge. Si les communistes cambodgiens, voulant s’affranchir de la tutelle des communistes vietnamiens, s’emparent de Phnom Penh avant la chute de Saïgon, c’est dans la crainte que les forces du Viêt Minh ne mettent la main sur la capitale du Cambodge et ne créent sous leur égide une fédération (regroupant le Vietnam, le Cambodge et le Laos). Les Khmers rouges s’opposent à la traditionnelle visée hégémonique du Vietnam sur le Cambodge et la région, et veulent reprendre au Vietnam le territoire du Kampuchéa Krom qu’ils considèrent comme leur berceau historique. En outre, la rupture entre l’Union soviétique et la Chine, à la fin des années 1950, se mue en rivalité sino-soviétique, laquelle, en pleine guerre froide, s’invite dans la région de l’Asie du Sud-Est, dès lors que le Vietnam bénéficie du soutien de l’URSS et le Cambodge de celui de la République populaire de Chine. Enfin, au même moment les Etats-Unis, dans un souci de contrer l’influence soviétique en Asie du Sud-Est, se rapprochent de la Chine communiste et soutiennent alors cette dernière dans la région.
Ainsi, des hommes, des femmes, des enfants, de simples civils qui n’eurent pas les moyens de s’enfuir, furent les victimes de ces jeux, rivalités et conflits. Le récit de Jeanne Truong se situe au moment de l’arrivée des troupes vietnamiennes au Cambodge en 1978 qui libèrent la population civile des camps au fur et à mesure de leur avancée dans le territoire, jusqu’à la chute du régime des Khmers rouges en 1979. Narang et les survivants de son camp prennent le chemin de l’exode en direction de la Thaïlande. Alors qu’ils ont cru que le pire était derrière eux, beaucoup seront tués en franchissant ou après avoir franchi la frontière.
Narang est donc un enfant doublement miraculé. En échappant tout d’abord au destin des enfants soldats ou gardiens du régime des Khmers rouges qui dénoncent et tuent père et mère, il tient en échec le projet des Khmers rouges fondant l’espoir de créer un homme nouveau sur les générations nées dans les cabanes de la mort. Mais il perd, à l’âge de cinq ans, l’usage de la parole. Muet, il pose un regard sans concession sur le monde qui l’entoure, il sait qu’il est en quelque sorte en enfer, qu’il doit en sortir, qu’il en sortira pour sauver sa mère devenue une mort vivante, une mère morte habitant désormais le royaume des ombres perdues. D’où vient la force de cet enfant ? Il connaît intuitivement où est le bien et le mal et s’il ne peut le dire, l’énoncer ou le formuler, cela ne l’empêche pas d’agir. Avec bienveillance. Guidé par la volonté de faire le bien. Sa perception aiguë de la situation et des dangers l’amène à développer des affinités avec d’autres personnes, des êtres qui comme lui ont échappé à la déshumanisation, et sortent de l’anonymat collectif. Ici et là, il parvient à prouver, lui qui n’a pas connu rien d’autre que les cabanes de la mort, qu’un autre monde est possible, meilleur, attentionné. Qu’il n’y a pas de fatalité du pire, qu’il y a toujours une autre option. Et qu’il n’y a pas « de crime plus horrible que de souiller le cœur des enfants », comme l’écrivait Paul Claudel dans L’oiseau noir dans le soleil levant.
En Thaïlande, Narang échappe encore à la mort. Incarne-t-il une figure extra-ordinaire ? Son innocence et sa bonté semblent être tout ce qui reste de son enfance volée et spoliée, lui qui n’a pas non plus fréquenté les bancs de l’école. Mais sa permanence et sa persistance lui valent une aura particulière donnant au récit une certaine respiration, préparant le lecteur à l’insolite rencontre de la transcendance, sous les traits d’un enfant de 7 ans. Ou l’invitant à méditer en tout temps en tout lieu sur la beauté de l’enfance et ses mystères insondables.
Jean-Michel Dupont, militant altermondialiste et formateur en matière de lutte contre les discriminations.
Lutter de manière efficiente contre toutes les formes de discriminations est un défi national, européen et international. C’est aussi un défi que chacun chacune doit relever dans son environnement quotidien, professionnel ou personnel, dans la rue ou dans les transports, dans ses relations sociales, car il concerne les rapports à l’autre, à autrui.
A titre d’exemple, deux rapports ou études illustrent l’ampleur du défi et l’urgence d’agir. Citons pour commencer le Défenseur des droits qui, après avoir lancé une enquête en 2016 sur « le profilage racial dans les contrôles policiers », souligne, dans son rapport du 22 juin 2020, qu’une partie de la population est surexposée aux contrôles policiers et à des relations dégradées avec les forces de l’ordre, que cette surexposition est de nature discriminatoire, et que « l’expérience répétée des discriminations et leur nature systémique ont des conséquences délétères et durables sur les parcours individuels, les groupes sociaux concernés et la cohésion de la société française. » En second lieu, mentionnons le baromètre de la perception des discriminations dans l’emploi qu’en décembre 2020 le Défenseur des droits et l’Organisation internationale du travail (OIT) ont publié conjointement, comme chaque année. Cette 13ème édition explore les enjeux d’interdépendance des attitudes hostiles au travail et met en lumière de manière inédite leurs conséquences sur les individus et leurs parcours professionnels. L’enquête s’intéresse à quatre types de comportements hostiles au travail :
Qu’est-ce donc qu’une discrimination ? Est qualifié comme discriminant un traitement défavorable envers un ou plusieurs individus, certaines catégories sociales, groupes ou minorités s’il remplit deux conditions cumulatives : il doit être fondé sur un critère défini par la loi (sexe, âge, handicap, origine, religion, etc. : la loi définit 25 critères) et relever d’une situation visée par la loi (accès à l’emploi, aux services, au logement, etc.). Or, un traitement défavorable constitue une rupture d’égalité qui n’est pas sans conséquences. C’est pourquoi, la lutte contre les discriminations est indissociable de la promotion de l’égalité. Pour rappel, l’égalité est au cœur de l’article premier de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » La Déclaration de 1789 est inscrite dans le préambule de la Constitution de 1946 et la double référence à l’une et l’autre est reprise dans le préambule de la Constitution de 1958 fondant la Vème République. Quant à la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948, son article premier stipule :
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
Le cadre normatif dont s’est doté la France protège l’égalité des droits et sanctionne les diverses manifestations de discrimination, de racisme et d’antisémitisme. Adossé à des normes internationales et européennes, il constitue un corpus juridique parmi les plus complets qui soient. Indispensable, il ne suffit toutefois pas à garantir son application, et sa mise en œuvre rencontre de nombreux obstacles. D’où l’importance d’une sensibilisation à la lutte contre les discriminations.
Jean-Michel Dupont présente les enjeux de la lutte contre les discriminations et ceux de leur prévention. Ils ne sont pas uniquement d’ordre juridique mais aussi d’ordre social et économique. Citant une étude récente de France Stratégies (2017), il précise ainsi le coût économique des discriminations, chaque année, en France : il est évalué à 150 milliards d’euros. Il faut ajouter aussi le coût des discriminations sur la santé des personnes victimes de discriminations, de harcèlement dans le monde du travail (d’ordre sexiste, raciste, anti-syndical, etc.) dont la dégradation de l’état de santé a un impact certain sur le budget de la sécurité sociale. Sans oublier non plus les conséquences sur la cohésion sociale et l’inquiétant divorce entre la théorie et la pratique quand il s’agit de « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Comment cependant chaque personne peut-elle jouer un rôle actif, être acteur et préventeur dans la lutte contre les discriminations ? Jean-Michel Dupont explique que pour sensibiliser à la question des discriminations, il est important de savoir comment se construisent nos représentations individuelles et collectives et comprendre l’impact qu’elles ont sur le collectif humain auquel on appartient. Selon quels mécanismes se fabriquent nos préjugés, à partir de stéréotypes que chacun forge de façon quasi spontanée sans s’en rendre compte ? Comment ensuite glisse-t-on des préjugés aux discriminations, qu’elles soient directes ou indirectes ? Pourquoi est-il important de prendre conscience de ces processus de fabrication ? Que nous apprend l’analyse de la fameuse rumeur d’Orléans (1961) ? Comment la passivité, loin d’être neutre, peut sinon provoquer, du moins entériner, renforcer, démultiplier les discriminations, parfois sans intention exprès de nuire, stigmatiser, harceler, persécuter ? Pourquoi l’absence d’intention explicite de discriminer ne signifie pour autant qu’il n’y a pas discrimination dans les faits ? Pourquoi, par conséquent, doit-on prendre en considération les conséquences d’une attitude, d’une pratique, d’une politique, pour juger s’il y a, ou non, discrimination ? Pourquoi est-il important de distinguer la discrimination systématique de la discrimination systémique, l’absence de la première ne suffisant pas à réfuter l’existence de l’autre ou sa possibilité ?
La paresse intellectuelle a un coût et des conséquences. Raison pour laquelle il est indispensable d’apprendre à penser par soi-même. Penser par soi-même, penser en se mettant à la place de tout autre, penser toujours en accord avec soi-même de manière conséquente, les trois maximes du sens commun telles qu’énoncées par le philosophe Emmanuel Kant dans la Critique de la Faculté de juger (1790) renvoient pour la première à la pensée sans préjugés et à l’autonomie de la raison qui ne doit jamais être passive, la seconde renvoie à la pensée élargie (faire en soi l’expérience de l’autre), la troisième est celle de la pensée conséquente. Ces trois maximes, idées régulatrices qui orientent notre pratique, sont au fondement du vivre ensemble et de la possibilité d’une cohésion sociale.
Andreï Makine est l’auteur d’une œuvre considérable : Prix Goncourt, Prix Goncourt des Lycéens et prix Médicis pour Le Testament français en 1995, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, prix Prince de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix Cabourg du roman pour Au-delà des frontières en 2019. L’écrivain, élu académicien en 2016 au fauteuil précédemment occupé par la romancière Assia Djebar, publie L’ami arménien aux éditions Grasset.
Comment d’une rencontre fugace et passagère, plus qu’improbable pour tout dire, peut naître une amitié fondatrice ? L’ami arménien est le roman d’une amitié de jeunesse qui dévoile un épisode crucial dans la vie d’Andreï Makine. Ce qui aurait pu n’être qu’un vague souvenir d’une époque révolue, à plus d’un titre, irradie de sa présence, témoigne de sa permanence, en un mot comme en cent, fait sens, illuminant un double destin dont seul hérite rétrospectivement le narrateur depuis la mort, peu de temps après leur rencontre, de cet ami d’enfance.
Le narrateur qui vit dans un orphelinat de Sibérie devient, à la suite d’une rixe dans l’atelier de menuiserie d’un établissement scolaire, le garde du corps d’un jeune garçon, Vardan, d’un an plus âgé que lui et de santé fragile, car atteint d’une maladie incurable l’empêchant de suivre une scolarité régulière. C’est en le raccompagnant chez lui que le narrateur s’aventure pour la première fois dans un quartier si déshérité, mal famé et éloigné du centre de la ville qu’on l’appelle par dérision « le Bout du diable ». Là, dans cette périphérie, vivent, pêle-mêle et relégués, des individus n’ayant comme « biographie que la géographie de leurs errances », cas sociaux, zeks, anciens prisonniers des camps sibériens et quelques familles en provenance de la République socialiste soviétique d’Arménie caucasienne, située à 5000 kms de la Sibérie où leurs proches ont été envoyés en détention préventive. Elles sont venues vivre au plus près de ces prisonniers politiques pour attendre avec eux, de part et d’autre des murs de la prison, la tenue de leur procès. Nous sommes dans l’Union soviétique des années 1970, l’émergence de la contestation du régime soviétique, qu’elle porte sur la question des droits de l’homme ou la question nationale, fait l’objet d’une répression politique dans les 15 républiques socialistes soviétiques de l’Union. Le contexte, l’arrière-plan historique dans lequel s’ancre le récit, est évoqué afin de rendre compte des aléas de l’histoire ayant permis la rencontre éblouissante entre deux adolescents, celle de Vardan, un garçon étrange et pas tout à fait comme les autres, et de son protecteur, un orphelin qui se sentira « adopté », dès qu’il aura franchi le seuil de ce quartier et la modeste demeure de ces « résidents en suspens », formant une minuscule et temporaire colonie que le narrateur imagine comme un « royaume d’Arménie ».
Renversement de perspectives, le narrateur missionné comme « sentinelle de la vie menacée » de Vardan se sent devenir « autre et vertigineusement ailleurs ». Il pénètre, émerveillé, dans un halo de magie rendu possible par l’hospitalité avec laquelle il est accueilli, recueilli par Chamiram, la mère de Vardan, Gulizar et Sarven.
On ne dira pas que, soudain, dans l’amitié naissante de ces deux jeunes adolescents, les rapports de force se sont inversés, que le plus fort n’est pas toujours le plus fort, quand bien même, dans ce roman d’initiation, le plus bouleversé et ébranlé dans cette rencontre, est le narrateur, le seul survivant de cette relation amicale. Car, ce qui se qui se joue dans la fulgurance de leurs liens d’amitié, c’est le surgissement d’un monde où momentanément, miraculeusement, les relations entre les individus ne passent pas par les rapports de force. Mais par l’échange, le don, l’ouverture à l’étrangeté de l’autre. Révélation de la beauté du monde et des choses, de la poésie de l’univers, de notre appartenance à un cosmos, vision qui donne à voir ce qu’on n’a jamais vu, pu ou voulu voir, qui autorise un autre regard, ouvre de nouvelles perspectives et dimensions dans notre rapport à l’existence ou notre façon d’être au monde. Une dilatation du temps dont on est témoin. D’une telle vision, on ne saurait être nostalgique, car elle ne s’efface pas.
Dans ce roman d’Andreï Makine, fruit d’une longue gestation dont la publication en 2021 ne doit rien à la guerre qui a fait rage entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à l’automne 2020, l’amitié est une alternative à la bêtise humaine. Une expérience extraordinaire qui libère l’être humain de toutes les réductions identitaires, matérialistes ou consuméristes envahissantes. Qui modifie notre regard sur l’histoire, qui n’est pas seulement continuité ou discontinuité, répétition du même ou rupture épistémologique. Une expérience capable, çà et là, de modifier, d’altérer, notre conception ou représentation du monde en nous rendant « étonnamment attentif à cette mystérieuse possibilité de s’écarter de ce que tout le monde prenait pour la seule et unique voie admise ». Hier, aujourd’hui, demain. Un conte philosophique sur la liberté. Si difficile et si rare. Celle exemplaire de Chamiram par exemple. Hors norme. Un livre qui répond « au désir de partager cet instant de beauté », qui nous plonge au cœur de la création littéraire. Une écriture toute en retenue, qui contient l’émotion, sans la tuer, pour mieux restituer son intensité fulgurante.
Andreï Makine, L’ami arménien, éditions Grasset, 2021
From the publisher's feed
Dans un monde incertain et précaire, en manque de repères clairs, il devient difficile de s’orienter dans la pensée et d’agir en…