Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas

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Le monde en questions - Comprendre le monde tel qu’il est et tel qu’il n’est pas episodes

  • #47 – Beata Umubyeyi Mairesse : l’écriture et la parole pour faire face à l’indifférence
    En plateau :

    L’écrivaine Beata Umubyeyi Mairesse, auteure d’un premier roman salué par la critique, Tous tes enfants dispersés (Autrement, 2019), livre quelques-unes de ses réflexions sur le rôle de la littérature, patrie de la liberté, à l’occasion de la republication, à l’automne 2020, de ses recueils de nouvelles, Ejo suivi de Lézardes, et autres nouvelles aux éditions Autrement.

    Contexte :

    Fille unique, issue d’un mariage mixte. Blanche par son père. Noire par sa mère. Enfant passionnée de lecture. Née à Butare, la grande ville universitaire du sud du Rwanda. Langue maternelle, le kinyarwanda, mais scolarisée dès son plus jeune âge à l’École internationale belge de sa ville natale où elle reçoit un enseignement en français. Condamnée à mort en avril 1994, comme sa mère et les siens, parce que Tutsi, Beata Umubyeyi Mairesse échappe aux machettes et aux gourdins en se cachant, et en se faisant passer pour Française en traversant la frontière avec le Burundi voisin.

    Elle arrive en France à la fin du mois de juillet 1994, où elle finit ses études et réside depuis.

    Survivante, elle mesure mieux que quiconque, comme chaque rescapé du génocide des Tutsi au Rwanda, comme tout rescapé d’une entreprise d’extermination, ce que cela veut dire. Elle appréhende néanmoins le statut de survivante qui lui colle désormais à la peau, non pas qu’elle le récuse, mais elle se méfie viscéralement de toute visée simplificatrice, de toute étiquette dont on affuble l’autre, pour mieux maîtriser son étrangeté, son altérité. Car elle y voit potentiellement un encouragement à refermer précipitamment un livre, plutôt que de l’ouvrir, une invitation opportune à rester dans sa propre zone de confort, d’où prolifèrent l’indifférence, l’aveuglement, la surdité.

    Beata Umubyeyi Mairesse a donc pris le parti d’écrire, d’écrire de la fiction plutôt que de témoigner directement, et ses livres sont traversés par la question de la pluralité des identités. Identités assignées, identités voulues, identités assumées.

    Que faire de données pour ainsi dire initiales, reçues en partage, héritées sans testament ? Comment chacun construit sa vie en cheminant seul ou avec d’autres pour parvenir à une forme d’apaisement ? L’inaliénable liberté de tout être humain ne réside-t-elle dans la possibilité de choisir, de réfléchir ses identités et de travailler sur elles, plutôt que de les subir par la force, la violence, ou le simple regard discriminant des autres et dépourvu d’empathie ?

    De quels fils conducteurs et bigarrés est tissée l’œuvre de Beata Umebyeyi Mairesse ? Si elle a choisi la fiction romanesque, c’est pour désenclaver le débat, accéder à l’universel par la singularité de ses personnages, femmes, enfants, mères, fils.

    En se mettant à la place du lecteur, en l’accompagnant en douceur jusqu’aux bords du gouffre que sont les existences des survivants. Elle y parvient en empruntant au genre littéraire de la nouvelle toute sa force elliptique et sa puissance de suggestion. Non pas tant parce qu’il n’est pas possible ou besoin de tout dire, que parce qu’il est difficile de tout entendre, ou de supporter bien longtemps le récit de l’insoutenable. Sans doute aussi le choix de la nouvelle correspond-il à un pari qu’elle fait, une fois encore en se mettant à la place des autres, de ses lecteurs notamment auxquels elle voue une immense attention : les voies sont multiples pour sortir du tropisme de l’indifférence. On ne sait jamais d’avance comment se produira le déclic, ce miracle de l’écriture et ce miracle de la lecture, faisant passer le lecteur de l’absence d’empathie à la sympathie, à l’émotion d’un partage avec l’auteur et à la conscience d’une commune appartenance au genre humain.

    Pourquoi la nouvelle n’est-elle pas qu’un galop d’essai dans le parcours littéraire de Beata Umubyeyi Mairesse ? Pourquoi, même en écrivant des romans, elle ne renonce pas à ce genre littéraire ? Peut-être parce que c’est la façon qu’a l’écrivaine de rester ainsi dans la proximité du kinyarwanda, qu’elle ne maîtrise plus aussi bien qu’auparavant, mais dont elle a conservé la richesse d’une langue métaphorique, concise, poétique, sa part inaltérable d’oraliture faisant irruption dans le texte français, comme ce mot « Ejo », titre de son premier recueil de nouvelles, signifiant à la fois « hier » et « demain ».

    Et enfin, comment ne pas si demander si la nouvelle n’est pas la façon la plus percutante de dire la complexité du réel, que l’unité ne s’élabore qu’à partir d’une multiplicité ; que , loin de détruire cette dernière, elle la fortifie ; qu’au discours de haine stigmatisant, simplificateur, réducteur, il faut opposer partout et toujours la pluralité des récits et des voix, fragments de vie, rappelant l’interdiction de tuer, de toucher à l’intégrité physique et morale de tout être humain ?

    À l’oreille :
    • Chant choral en kinyarwanda – Akabyino ka nyugoruru (« La petite danse de Grand-mère »), texte du poète Cyprien Rugamba, tué aux premiers jours du génocide de 1994, et cité à la fin du roman de Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés (Autrement, 2019).
    • Blick Bassy – Ngwa dans l’album intitulé 1958
    • Frédéric Chopin – Berceuse Des-dur, opus 57, œuvre pour piano en ré bémol jouée par Arthur Rubinstein
    • Pour aller plus loin :
      • Beata Umubyeyi Mairesse, Ejo, suivi de Lézardes et autres nouvelles, Autrement, 2020 (édité aux Éditions La Cheminante en 2015 et 2017. Ejo reçut le Prix François Augiéras, en 2016 et Lézardes, le Prix de l’Estuaire- Prix du Livre Ailleurs, en 2017.
      • Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants réunis, Autrement, 2019. Le livre est nominé pour plusieurs prix littéraires (Prix Wepler, Prix André Malraux, Prix Jean Giono, Prix du premier roman de la SGDL)
      • Beata Umubyeyi Mairesse, Après le progrès, 45 poèmes en prose, éditions La Cheminante, 2019.
      • Beata Umubyeyi Mairesse, Le fardeau de la femme blanche, nouvelle publiée dans La Nouvelle Revue Française, août 2019
      • Et

      • Radio Cause commune, Le monde en question, n°29
      • 1 hr 11 min
      • #44 – Le revenu universel d’existence : vers un nouveau contrat social ?
        En plateau (virtuel) :

        Benoit Hamon est de retour dans le débat public en publiant Ce qu’il faut de courage. Plaidoyer pour le revenu universel, aux éditions des Équateurs. L’ancien candidat à l’élection présidentielle de mai 2017, après avoir quitté le PS en juillet 2017, avait en effet pris la décision de faire une pause, à la suite des élections européennes de mai 2019 et le résultat décevant de la liste Génération.s qu’il conduisait.

        Contexte :

        Après dix-huit mois de retrait de la vie politique, Benoît Hamon reprend dans son livre, en la développant, l’idée phare de son programme présidentiel de 2017, le revenu universel d’existence. Avec la conviction qu’il faut une « pensée de justice sociale ». Qu’un changement civilisationnel est nécessaire au même titre qu’une transition écologique et énergétique radicale. Que la gauche doit renouer avec le grand récit émancipateur qui fut le sien. Et que le revenu universel sera la grande conquête sociale du XXIème siècle. Son livre, nourri de lectures, argumente, démontre, veut vaincre les réticences et propose un nouveau projet de société.

        Souhaitant contribuer au rassemblement de la gauche, sans lequel elle risque d’être, en 2022, une fois de plus absente du second tour de l’élection présidentielle, il expose en quoi le revenu universel d’existence est un instrument de justice de nature à éradiquer la pauvreté, alors que les mutations du monde du travail ne cessent d’accroître la précarité sociale et économique des hommes et des femmes, renforcée par l’actuelle pandémie.

        En quoi la mise en œuvre du revenu universel d’existence (RUE) et la promotion de l’écologie sociale sont-elles les réponses aux crises multiples (sociale, économique, sanitaire, politique et morale) que nous traversons ?

        Principe de pré-distribution des richesses à la création desquelles les générations antérieures ont contribué, le revenu inconditionnel versé à tous dès la naissance permettrait de réparer les injustices causées par les inégalités, mais serait aussi un outil incomparable d’émancipation. En libérant chacun de la dépendance exclusive au revenu qu’il tire de son emploi, il donne une capacité de négociation et de choix à chaque individu. Il donne plus d’autonomie et de liberté à chaque citoyen et modifie substantiellement son regard sur le travail, en le dissociant de l’emploi. Quelles seraient les principales étapes de sa mise en œuvre ?

        Au rebours des discours anxiogènes et dystopiques foisonnant, Benoît Hamon appelle « à dissiper les ombres et redécouvrir l’horizon d’une vie bonne ». La création de la Sécurité sociale, l’une des mesures emblématiques du programme du Conseil national de la Résistance, ne se fit-elle pas dans les ruines, la destruction et le désastre de la Seconde guerre mondiale ? Programme courageux, en faveur d’un monde meilleur. D’une portée révolutionnaire incontestable, le RUE entend libérer les individus de la « cage de fer » consumériste, productiviste et capitaliste, et réenchanter l’avenir en réinventant l’économie sociale et solidaire.

        Il pose les jalons d’un nouveau contrat social.

        À l’oreille :
        • Camille – Allez Allez Allez
        • U2 – Beautiful Day
        • Pour aller plus loin :
          • Benoît Hamon, Ce qu’il faut de courage. Plaidoyer pour le revenu universel, Équateurs, 2020
          • Benoît Hamon, Pour la génération qui vient, Équateurs, 2017
          • Benoît Hamon, La politique est à nous (avec Yannick Jadot et Michel Wieviorka), Robert Laffont, 2017
          • Benoît Hamon, Tourner la page, Flammarion, 2011
          • ET :

          • Rodolphe Delacroix, Malaise dans les rémunérations, Éditions Marie B, 2020
          • Gabriel Charmes, le revenu universel. Vers un nouveau pacte social, Transition, 2020
          • Aude Vidal, Le revenu garanti : une utopie libérale, Le monde à l’envers, 2020
          • Jérôme Gautié, Le salaire minimum et l’emploi, Sciences Po Les Presses, 2020
          • 1 hr 7 min
          • #42 – Musiques du monde arabe
            En plateau :

            Coline Houssais, journaliste et chercheuse indépendante, spécialisée sur les cultures du monde arabe, enseignante au campus Moyen-Orient Méditerranée de Sciences Po. Auteure de Musiques du monde arabe. Une anthologie en 100 artistes, un livre publié en 2020 aux éditions Le Mot et le Reste. Une anthologie novatrice des musiques enregistrées du monde arabe, déclinées sur cent artistes et vingt pays.

            Contexte :

            Le monde arabe fait-il nation en musique ? Quel lien existe-t-il entre les rythmes à danser des montagnes et des plaines et les mélodies des salons de musique ? Quels points communs entre le chanteur kabyle Idir, le groupe de rock indie libanais Mashrou’ Leila et le chanteur saoudien Mohammed Abdo par qui les rythmes lancinants des déserts de la péninsule arabique furent diffusés à grande échelle dans le monde arabe ? En quoi les musiques écoutées, dans un ensemble aussi vaste et varié que le monde arabe, participent-elles d’un corpus commun qui justifierait une approche globale mêlant pays, genres, langues et publics ? En quoi ces musiques sont aussi des musiques de leur temps ? Peut-on parler d’une expérience collective transcendant générations, milieux sociaux, frontières et nationalités ? Dessinant une riche cartographie musicale, entre traditions et réinterprétation pop, Coline Houssais nous invite à voyager dans le temps et l’espace à travers une déambulation sonore inédite.

            À l’oreille :
            • Idir – Lmut (Algérie, folk, 1970s)
            • Décédé en 2020, Idir, la voix d’une identité kabyle enfin reconnue, lui-même très engagé en faveur des ponts entre cultures musicales, est sans doute l’un des chanteurs compositeurs les plus connus à l’étranger depuis son succès planétaire A vava inouva. Sa voix a bercé des générations de mélomanes toutes origines confondues, en puisant notamment dans le riche corpus des mélodies traditionnellement chantées par les femmes, produisant une musique à la croisée des berceuses kabyles et de la folk.
            • Yüma – Nghir Alik (Tunisie, néo-folk, 2010s)
            • Le groupe Yüma, duo néofolk aujourd’hui séparé, est composé de Sabrine Jenhani et Ramy Zoghlami. Les réseaux sociaux contribuèrent à son succès à partir de 2014-2015.
            • Lena Chamamyan – Ala mawj al bahr (Syrie, jazz, 2000s)
            • Voix de soprano, Lena Chamamyan offre, depuis le début des années 2000, un jazz ciselé d’une immense douceur exprimé essentiellement par le piano et le riqq, puisant aussi dans le répertoire de chansons traditionnelles syriennes et arméniennes.
            • Mohammed Abdo – El Amakin (Arabie saoudite, trad., 1990s)
            • Mohammed Abdo est l’un des rares interprètes à avoir une reconnaissance, depuis le début des années 1970, au-delà de son pays davantage connu pour ses compositeurs et ses milliardaires possédant les grosses maisons de productions arabes. Son style est issu du répertoire traditionnel mawrouth, transmis de générations en générations, et il chante le plus souvent des textes de poètes saoudiens, dont El Amakin, l’un de ses plus grands succès.
            • Issam – Caviar (Maroc, trap, 2010s)
            • Porte-étendard de la trap marocaine avec Caviar, le jeune rappeur Issam est aussi membre du groupe Naar.
            • Nagat Al Saghira – Ana bi ashq al bahr (Égypte, classique, 1960s)
            • L’actrice et chanteuse Naghat Al Shagira, née en 1938, star de la chanson égyptienne doit une partie de sa popularité au septième art. De nombreux artistes d’Égypte ou du Levant, stars de la chanson font aussi carrière sur le grand écran, les comédies musicales projetées au cinéma contribuant efficacement à les populariser auprès d’un large public.
            • Asmahan – Ya habibi taala (Égypte/Syrie, classique/tango, 1940s)
            • Née en 1912, décédée accidentellement en 1941, Asmahan a connu une enfance prodige au Caire, entourée des meilleurs musiciens. Diva légendaire des années 30, fille de prince druze, elle a un répertoire d’inspiration occidentale latine ou classique (en l’espèce tango pour Ya habibi taala). Elle a également joué dans deux films aux côtés de son frère Farid El Atrache, chanteur, oudiste, compositeur, et acteur à l’époque de l’âge d’or du cinéma égyptien associant comédies romantiques et musique.
            • Seta Hagopian – Leil El Sahar (Irak, rock/pop, 1970s)
            • Grande admiratrice de Mohammed Abdelwahab et de Fayrouz, Seta Hagopian, né dans une famille de musiciens arméniens du sud de l’Irak, développe de la fin des années 1960 au milieu des années 1980, un style de variété pop qui se distingue par des ballades nostalgiques aux sonorités parfois slaves, indiennes ou persanes, à une époque où de l’autre côté du Shatt El Arab, la diva iranienne Gogoosh semble se poser en miroir.
            • Mashrou’ Leila- Cavalry (Liban, pop/rock, 2010s)
            • Mashrou’Leila est depuis deux décennies le groupe de rock indie libanais le plus connu de sa génération, doté d’une rare visibilité dans le monde arabe en tant que groupe de rock et dans le monde occidental en tant que groupe arabophone. Les textes de ses chansons visent le conservatisme de la société libanaise (toutes confessions confondues), la corruption, l’aspiration à la liberté individuelle. Militant affiché du LGBT, il s’implique aussi dans d’autres combats notamment en partenariat avec Greenpeace. Régulièrement interdit de concert pour ses prises de position, internet lui permet de contourner la censure.
              Pour aller plus loin :
              • Coline Houssais, Musiques du monde arabe. Une anthologie en 100 artistes, Éditions Le Mot et le Reste, 2020
              • 0 min
              • #41 – Le Rassemblement national en France aujourd’hui : état des lieux
                En plateau :

                Nonna Mayer, sociologue, chercheuse en sciences politiques au Centre d’études européennes et de politique comparée à l’UMR Sciences-Po/CNRS, spécialiste du comportement électoral.

                Contexte :

                Quel bilan dresser au lendemain du deuxième tour des élections municipales de juin 2020 dans lequel le Rassemblement national (RN), anciennement Front national (FN), a obtenu des résultats en demi-teinte ? S’il garde l’essentiel des villes conquises, s’il a gagné la ville de Perpignan, le RN n’a pas progressé. Il présentait moins de candidats, alors qu’il a besoin d’élus locaux pour prouver sa capacité à gérer des villes de plus en plus grande importance, et renforcer sa crédibilité dans une stratégie de conquête du pouvoir.

                Alors que le RN se voyait encore volontiers sur un schéma de 2017, comme l’unique et seul opposant au candidat Emmanuel Macron, au second tour des élections présidentielles de 2022, la percée des écologistes aux dernières municipales (juin 2020) vient compliquer la donne.

                Retour sur ce parti depuis sa création par Jean-Marie Le Pen et l’arrivée de sa fille, Marine Le Pen, à sa tête. Quel fut l’impact de la « dédiabolisation » initiée par le père et poursuivie par la fille ?

                Si pendant longtemps, et à bien des égards, la formation politique de Jean-Marie Le Pen joua un rôle précurseur en Europe, incarnant un modèle à imiter pour les droites radicales populistes émergentes en Union européenne, demeure-t-il emblématique des droites radicales se multipliant en Europe ? On observe que chacune d’entre elles, outre leurs spécificités respectives, est jalouse de son indépendance vis-à-vis des autres, voire garde ses distances vis-à-vis du RN, donnant à penser, dans ce dernier cas, que le processus de dédiabolisation a davantage fonctionné à l’intérieur des frontières de la France qu’à l’extérieur.

                Qui vote RN aujourd’hui en France ? Quel est l’électorat de ce parti nativiste et ethnocentriste, adepte de la préférence nationale, qui ne dédaigne pas le recours à un discours populiste simplificateur ? Qu’est-ce que le « Radical Right Gender Gap » (RRGG), expression forgée par la chercheuse américaine Terri Givens, pour désigner le phénomène observé chez les droites radicales populistes, et en particulier en France, selon lequel le genre était avec le diplôme le facteur le plus prédictif d’un vote en faveur du RN : les femmes ne votaient pas ou votaient peu pour le FN, et, d’autre part, plus les individus étaient diplômés, moins ils avaient tendance à voter pour cette formation politique. Or, si effectivement pendant longtemps l’électorat de Le Pen fut majoritairement masculin, ce n’est plus le cas depuis les élections présidentielles de 2012. Comment s’explique ce fait qui se confirma en 2017 ?

                La 29ème édition du rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, publié le 18 juin 2020 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), montre que plus de trois quarts des Français adhèrent à la lutte contre le racisme. L’indice longitudinal de tolérance (ILT), en hausse constante depuis 2013, se stabilise en 2019 après avoir atteint son plus haut point en 2018. Le renouvellement générationnel et une population de plus en plus diplômée sont des facteurs explicatifs de cette évolution de la société où les normes antiracistes, antisémites, anti-xénophobes prévalent de plus en plus. Les questions d’ordre économique et social sont les premières préoccupations des Français, loin devant les questions d’immigration, de racisme et d’intégrisme religieux, qui sont au plus bas. Toutefois, si l’indice de tolérance est bon, il reste un noyau de gens racistes. Nonna Mayer qui a contribué à ce rapport de la CNCDH, souligne que les enquêtes et les interviews révèlent que plus on se situe sur la gauche de l’échiquier politique, plus l’indice longitudinal de tolérance est élevé, et inversement plus on se situe sur la droite de l’échiquier politique, plus s’exprime un rejet des autres. Ce qui indirectement témoigne de l’existence et de la persistance d’un clivage droite/gauche.

                Nonna Mayer interroge enfin la pertinence de l’idée selon laquelle il existerait un vote ouvrier en faveur de Le Pen, père et fille.

                À l’oreille :

                • The Beatles – Because
                • Renaud – Mistral gagnant
                • Pour aller plus loin :
                  • Nonna Mayer, “So close, yet so far : the French Front National and Les Républicains (2007-2017).” In Trumping the Mainstream. The conquest of democratic politics by the populist radical right, ed. Lise Herman and James Muldoon, 222-245. London: Routledge (avec F.Haegel), 2018
                  • Nonna Mayer, 2018. “The Radical Right in France.” In The Oxford Handbook of the Radical Right, ed. Jens Rydgren, 433-451. Oxford: Oxford University Press, 2018
                  • Nonna Mayer, “L’ impact du genre sur le vote Marine Le Pen » dans la Revue française de science politique, 67 (6): 1067-1087.(avec A. Amengay et A. Durovic), 2017
                  • Le rapport 2019 de la CNCDH
                  • Les essentiels du rapport de la CNCDH
                  • ET :

                  • Radio Cause commune, Le monde en questions, n°36, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie : le rapport 2019 de la CNCDH
                  • 51 min
                  • #40 – Sahel : vers l’embrasement généralisé ?
                    En plateau :

                    Elie TENENBAUM, chercheur au Centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste des relations internationales et de sécurité internationale. Il travaille en particulier sur la guerre irrégulière, sur la problématique des interventions militaires et des opérations extérieures. Il est l’auteur de Partisans et centurions, une histoire de la guerre irrégulière au XXème siècle (Perrin).

                    Qu’est-ce que le Sahel ?

                    Le Sahel (de l’arabe سَاحل sâhil qui veut dire rivage ou côte), désigne une bande de l’Afrique marquant la transition, à la fois floristique et climatique, entre le domaine saharien au nord et les savanes du domaine soudanien, où les pluies sont substantielles, au sud. D’ouest en est, il s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge. Dans sa définition la plus extensive, le Sahel comprend tous les territoires bordant le Sahara: il y a donc un Sahel septentrional et un Sahel méridional. C’est ce dernier qui est cependant désigné quand on ne lui ajoute pas de qualificatif.

                    Contexte :

                    Dans cette région de l’Afrique de l’Ouest qui fut le théâtre de la plus grave crise alimentaire au monde, l’insécurité alimentaire persiste, aggravée récemment par la pandémie liée au Covid-19 (surnommé « le virus de la faim »), la fermeture des frontières et des marchés, celle des principaux lieux de fréquentation ainsi que la limitation des déplacements ayant accentué les difficultés d’accès à l’alimentation pour les populations, mais aussi au fourrage et à l’eau pour les cheptels des éleveurs. L’accélération du réchauffement climatique (1,5 fois plus rapide que la moyenne mondiale) contribue à la dégradation de la situation et renforce la menace de famine en raison de la désertification. A cela s’ajoute des problèmes de gouvernance et de corruption non résolus touchant les états locaux fragilisés par les violences djihadistes et les violences intercommunautaires en pleine recrudescence et gravement préoccupantes.

                    S’agissant des menaces pesant sur la sécurité et la paix dans les pays de la région, elles sont multiples et variées et peuvent s’expliquer par des causes anciennes et d’autres plus récentes, d’où l’importance de connaître l’histoire de la région, souligne Elie Tenebaum, et de rappeler les étapes de la colonisation et de la décolonisation, l’ensemble des colonies françaises de l’Afrique noire française (AOF et AEF) accédant pacifiquement à l’indépendance en 1960. Le processus de construction de l’État s’est fréquemment accompagné en interne d’une forme d’indifférence et de méfiance des élites des régions méridionales pour les régions septentrionales, auxquelles on attribuait, notamment aux populations Touaregs, des velléités indépendantistes ou du moins d’autonomie. La seule gestion sécuritaire des problèmes, au détriment d’une approche de développement économique et social qui semblait réservée aux régions méridionales, a provoqué plusieurs révoltes et insurrections armées au Mali (en 1962, 1990, 1994 et 2006) et au Niger (dans les années 1980, puis de nouveau à partir de 2007). Au Mali, la répression violente a conduit à l’exode d’une partie de la population dans la Lybie de Mouammar Kadhafi qui les accueille et enrôle nombre de rebelles dans sa Légion islamique. Lors de la chute de ce dernier, la guerre civile qui s’ensuivit provoqua le retour dans plusieurs pays du Sahel, en particulier au Niger mais également au Mali, de supplétifs de l’armée libyenne et d’armes en grandes quantités, ce qui n’a fait qu’augmenter l’insécurité d’une région poreuse que des événements extérieurs contribuent également à déstabiliser. Ce fut déjà le cas lors de l’apparition d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), un avatar du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), impliqué dans la sanglante guerre civile que connut l’Algérie de 1991 à 2005 et qui, sous la pression des militaires algériens, reflua vers le sud, dans la bande sahélienne. L’irruption d’Aqmi dans la région s’est manifestée par des heurts avec les forces armées nationales et des enlèvements de ressortissants européens, ce qui mit fin à l’économie du tourisme dans la région. Jusqu’à l’intervention militaire franco-tchadienne de janvier 2013, cette organisation a joué une part importante dans la prise de contrôle de tout le nord du Mali par divers groupes insurgés durant l’année 2012, tel le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et Ansar ed-Din, qui mettent en avant leur appartenance touareg, ainsi que le Mouvement pour l’unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), dont l’un des responsables, Adnan Abou Walid Sahraoui, ancien membre du Front Polisario, prête allégeance à l’EI (Etat islamique) en 2015 et fonde en 2016 l’EIGS (l’État islamique dans le grand Sahara). La faible présence de l’État dans ses régions septentrionales a facilité le contrôle, par ces groupes armés, des populations en y exerçant certaines fonctions comme rendre la justice. Ils pouvaient y assurer aussi la sécurité de convois illicites, tels que le transport de la cocaïne d’origine latino-américaine à destination de l’Europe et transitant par certains pays du Sahel.

                    Si la montée de l’insécurité au Sahel a provoqué de la part de la France, de l’Union européenne et de la communauté internationale une prise de conscience de la nécessité de développer et sécuriser ces régions septentrionales, l’absence de conditionnalité des aides n’a pas produit les résultats escomptés. Il y a 7 ans, l’armée française avait été accueillie au Mali avec des fleurs pour avoir délogé les djihadistes ayant accaparé le nord du pays. Ces derniers ont depuis regagné du terrain au nord et au centre et ils restent en capacité d’infliger des défaites. La mort d’Abdemalek Droukdel, chef de l’Aqmi, tué par l’armée française, le 3 juin dernier, n’a pas mis fin à l’extension des zones djihadistes dans la région. Iyad Ag Ghali, originaire de Kidal, membre de la tribu touareg des Ifoghas, ancien bassiste du groupe de blues touareg Tinariwen, formé ensuite aux armes en Lybie, ex-fondateur d’Ansar ed-Din, aujourd’hui à la tête du GSIM (Groupe pour le Soutien de l’Islam et des Musulmans) est désormais le représentant au Sahel d’Aman Zawahiri, chef d’Al-Qaïda.

                    Comment éviter dès lors le piège d’une guerre sans fin qui serait tendu à la France et à l’Europe ? Comment sortir de l’impasse stratégique ?

                    Au Mali, la contestation de la rue a démarré le 5 juin 2020 et les manifestants demandent désormais la démission du président Ibrahim Boubakar Keita (IBK) qui a organisé des élections législatives controversées en pleine pandémie (les 19 mars et 29 avril 2020), n’a pas tenu les promesses de réformes de gouvernance ni redonné au pays sa fierté, fut incapable de faire la paix, de construire une armée et un système sécuritaire efficaces et d’offrir des perspectives économiques et sociales à la population. Cette dernière est aussi excédée par l’absence de sanction des exactions et assassinats extra-judiciaires commis par les militaires ou les milices progouvernementales (ayant pour notable conséquence de faciliter le recrutement de nouveaux djihadistes, et notamment des adolescents), qui ne font qu’accroitre les exactions des islamistes en alimentant la spirale infernale.

                    L’imam Mahmoud Dicko, ce leader religieux très conservateur qui fédère les opposants maliens regroupés dans le M5-RFP (Mouvement du 5 juin et Rassemblement des forces patriotiques), qui est capable de mobiliser contre la corruption du régime et son échec sécuritaire, qui a désormais minoré ses critiques vis-à-vis de la France, représente-t-il une possible sortie de crise au Mali ? Quel impact sur la stabilité du Sahel ?

                    À l’oreille :
                    • Tinariven – Nànnuflày
                    • Tinariven est un groupe de blues touareg
                    • Rokia Traore – Laidu
                    • Rokia Traore est une chanteuse malienne
                      Pour aller plus loin :
                      • Elie Tenenbaum, Partisans et centurions, une histoire de la guerre irrégulière au XXème siècle, 2018, éditions Perrin. Préface de Gérard Chaliand.
                      • Ce livre, qui reçut le Prix Emile Perreau-Saussine et le Prix Mondes en paix, mondes en guerre, est dédié par l’auteur à la mémoire de son grand-père, Henri Jablon, dit « Claude », Franc-Tireur et partisan de la M.O.I.
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                      • #39 – Night Fever : retour sur la fabuleuse histoire du disco !
                        En plateau :

                        Belkacem Meziane, musicien professionnel, conférencier, chroniqueur pour Soul Bag et New Morning Radio et auteur de Night Fever, 100 hits qui ont fait le disco, paru aux éditions Le mot et le reste (2020).

                        Contexte :

                        New York, 1974. Les communautés gay, noire et latine se côtoient et se mélangent sur les dancefloors du Loft, du Continental Baths ou de la Gallery. Ces nouveaux temples de la nuit appelés « discothèques », ne sont pas seulement des lieux de libération sexuelle et des paradis artificiels, les DJ y sont rois, faisant danser, chaque week-end, sur de la soul, du funk ou des raretés afros et latines, une foule venue oublier les tourments d’une époque en pleine crise économique et existentielle. Chocs pétroliers de 1973 et 1979, fin des Trente Glorieuses, crise économique et sociale, scandale du Watergate, séquelles de la guerre du Vietnam, etc. Une époque qui n’en a pas encore fini avec la ségrégation raciale et où l’homosexualité ne peut s’afficher publiquement. Une époque qui devient aussi plus individualiste, où l’on danse pour oublier.

                        Dans Night Fever, Belkacem Meziane revient sur les origines, l’âge d’or et l’héritage du disco, qui reste encore aujourd’hui l’essence profonde de ce qu’on appelle la dance music. Il rappelle que le concept de discothèque est né en France, en Allemagne et en Angleterre et s’exporte aux États-Unis dans les années 60. Il replace le disco dans son héritage soul, funk, gospel primordial, et le confronte aux différentes sensibilités qui le font grandir pour devenir un style à part entière. Il souligne le rôle des producteurs, dont quelques-uns de génie, eux-mêmes musiciens, dans l’émergence du disco, une musique conçue en studio, faite d’arrangements, avec la participation de musiciens chevronnés.

                        Entre 1974 et 1979, le phénomène disco envahit le monde entier et va changer le cours de l’histoire de la musique. La piste de danse devient alors le lieu emblématique où s’affirme l’impact musical et artistique du disco mais aussi où se retrouvent et s’expriment des minorités victimes au quotidien de discriminations, avant que leurs combats pour l’égalité des droits ne deviennent des enjeux sociétaux majeurs et des luttes mobilisant la société civile. A cet égard, qu’on aime ou non le disco, et quelles qu’aient pu être par ailleurs les dérives commerciales du genre, on n’oubliera pas que la haine du disco (cf. notamment l’autodafé lors de la Disco Demolition Night) fut aussi motivée par l’homophobie et le racisme envers les Noirs, les Latinos et les Italiens.

                        À l’oreille :
                        • Harold Melvin & The Blue Notes – The Love I Lost (1973) : le premier hit significatif contenant les caractéristiques musicales du Disco)
                        • Gloria Gaynor – Never Can say goodbye (1974) : le premier morceau classé N°1 au Top Disco
                        • Silver Convention – Fly Robin, Fly (1975) : le premier hit Disco européen
                        • Sylvester – You make me feel (1978) : la star et l’icône du gay Disco
                        • Chic – Dance, dance, dance (1977) : les pionniers du Disco Funk et producteurs essentiels
                        • C.J. & Co – Devil’s Gun (1977) : le hit Disco au contenu politique et religieux)
                        • Rod Stewart – Da Ya Think I’m Sexy (1978) : quand les stars du Rock se mettent au Disco
                        • Giorgio Moroder – Chase (1978) : l’hymne de l’Electro Disco
                        • Evelyn Thomas – High Energy (1984) : l’hymne de la Hi-NRG
                        • Kylie Minogue – Your Disco Needs You (2000) : le retour du Disco dans la Pop
                        • Daft Punk – Get Lucky (2013) : l’hymne de la French Touch
                        • Pour aller plus loin :
                          • Belkacem Meziane, Night Fever,100 Hits qui ont fait le disco, éditions Le mot et le reste, 2020
                          • Belkacem Meziane, On The One ! L’histoire du funk en 100 albums, éditions le mot et le reste, 2019
                          • ET

                          • Saturday Day Night Fever (1977), film de John Badham, avec John Travolta dans le rôle de Tony Manero, un New-Yorkais d’origine italienne, magasinier dans une quincaillerie la semaine et roi de la piste de dance le week-end. Pour créer ce personnage, le réalisateur aidé de Robert Stigwood, le producteur de The Bee Gees, s’inspirent d’un article de Nick Cohn, paru dans le New York Time magazine, « Tribal rites of the new Saturday night », décrivant la nouveauté du phénomène disco.
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                          • #38 – Adolescence et conduites à risques
                            En plateau :

                            David Le Breton, anthropologue et sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France (IUF) et chercheur au Laboratoire URA-CNRS « Cultures et Sociétés en Europe ». Spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain, il a notamment étudié les conduites à risques. Ses travaux sur l’adolescence bénéficient d’une notoriété internationale. Citons entre autres : En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie (Métailié, 2007) et le Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse (PUF, 2010) qu’il a codirigé avec Daniel Marcelli.

                            Contexte :

                            Si chaque enfant est un adulte en devenir et si chaque adulte est l’héritier de l’enfant qu’il fut, qu’est-ce qu’un adolescent ? David Le Breton observe que la notion d’adolescence est relativement récente dans nos sociétés, et elle s’est profondément modifiée ces quatre dernières décennies, désormais bordée d’un côté par la pré-adolescence et de l’autre par la post-adolescence. Sans compter l’apparition du néologisme « adulescence » résultant d’une contraction entre adulte et adolescent, pour décrire cet état supposé transitoire qui perdure néanmoins, dans un monde glorifiant le jeunisme, dans lequel aucun rite de passage ne marque l’entrée dans l’âge adulte et où les dimensions de transmission et de filiation sont affaiblies, les rapports entre générations ressemblant de plus en plus à une relation horizontale entre « pairs » (le père, copain du fils, la mère et la fille, deux sœurs), l’enfant restant souvent le dernier lien existant entre deux adultes qui, chacun de leur côté, refont leur vie.

                            S’il y a des adolescents et des adolescentes qui parfois grandissent trop tôt ou au contraire refusent de grandir, l’adolescence en tout état de cause n’est pas une période facile : marquée par l’entrée dans la vie, l’entrée dans la sexualité et le besoin impérieux de trouver sa place dans le monde. Pour certains adolescents, c’est encore plus difficile que pour d’autres.

                            La littérature (L’attrape-cœurs de J. D. Salinger, Les armoires vides ou Ce qu’ils disent ou Rien ou Les années d’Annie Ernaux, etc.) et le cinéma (La fureur de vivre de Nicolas Rey, West Side Story, comédie musicale adaptée au cinéma par Jérôme Robbins et Robert Wise, etc.) se sont d’ailleurs largement emparés du sujet.

                            Quand un jeune a le sentiment de ne pas avoir sa place dans le monde, quand il n’est pas installé dans l’évidence d’exister, il peut adopter des « conduites à risques », expression relevant du vocabulaire de la santé, que le jeune ne vit pas comme telles, mais plutôt comme une tentative douloureuse de se mettre au monde. Il ou elle est dans une détresse psychologique, n’ayant pas acquis le sentiment que sa vie a un sens et une valeur.

                            Il en résulte différentes sortes de comportements traduisant un mal de vivre. Ruptures sociales, toxicomanie, délinquance, scarifications, troubles alimentaires, démission identitaire. Les conduites à risques sont caractérisées par la probabilité non négligeable de se blesser ou mourir, de léser son avenir personnel, de mettre en péril sa santé. Conduites suicidaires qui sont néanmoins des tentatives d’accéder à soi, où le corps prend le relais de la parole qui ne parvient pas à formuler la tension en soi ou la détresse, causées par l’absence de sentiment de sa nécessité personnelle. Tentative de vivre. Le jeune se fait l’auteur de ses souffrances, pour devenir acteur et auteur de sa vie.

                            Garçons et filles, dans les conduites à risques, diffèrent-ils ou non ?

                            Quel faire ? Que dire ? Que faut-il surtout ne pas dire ? Quelles activités peuvent sauver de la détresse ?

                            Quels mots peuvent sauver ? Faut-il pointer le fait que d’autres jeunes, ici et là, ailleurs, se comportent comme lui, comme elle ? Quelles sont les vertus du détour ? Qu’est-ce que la « mine de rien » attitude ?

                            À l’oreille :
                            • Barbara – Le mal de vivre
                            • Chico Buarque – O que serà
                            • João Gilberto – La Chica De Ipamena
                            • Pour aller plus loin :
                              • David Le Breton, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Métailié, 2007, 2019
                              • David Le Breton, avec D. Jeffrey et J. Lachance, Penser l’adolescence, PUF, 2016
                              • David Le Breton, Une brève histoire de l’adolescence, éditions Jean-Claude Béhar, 2013
                              • David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF-Quadrige, 2018
                              • David Le Breton, La sociologie du corps, PUF, Que sais-je ? 1992, 2018
                              • David Le Breton, Conduites à risques. Des jeux de mort au jeu de vivre, PUF, Quadrige, 3ème édition, 2013
                              • David Le Breton, D. Marcelli et B. Ollivier (sous la direction de), Marcher pour s’en sortir, Erès, 2012
                              • David Le Breton, co-directeur avec Daniel Marcelli du Dictionnaire de la jeunesse et de l’adolescence, PUF, 2010
                              • David Le Breton, L’adolescence à risque. Le corps à corps avec le monde, Autrement, 2002, Poche Pluriel, 2003
                              • ET :

                              • Radio Cause commune, Le monde en questions, n° 35 : Chacun sa route, chacun son chemin, son rêve et son destin… avec David Le Breton, à propos de Marcher la vie. Un art tranquille a du bonheur, Métailié, 2020.
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                              • #37 – Pas là pour plaire !
                                En plateau :

                                Bettina Ghio, chercheuse et enseignante, spécialiste du rap hexagonal, auteure de Pas là pour plaire ! Portraits de rappeuses, éditions Le mot et le reste, 2020

                                Contexte :

                                Le rap hexagonal est la musique la plus vendue et la plus écoutée en France, mais il est aussi mal-aimé, souffrant d’une réputation de musique grossière, violente, illettrée, sexiste. Si cette réputation notamment de misogynie est volontiers endossée par certains rappeurs, elle n’a pas peu contribué à invisibiliser la place des femmes dans le rap.

                                Or, elles sont présentes dès le début de l’aventure et pas pour faire de la figuration ou seulement danser !

                                Bettina Ghio nous invite à prendre conscience de la place qu’elles occupent dans le rap français. Elles chantent, elles composent, elles ont le génie de l’écriture rap, elles soulignent le pouvoir performatif du verbe, elles maîtrisent le code de l’ego-trip. Leurs textes sont d’une grande richesse, et les rimes et sonorités vocales sont mises en valeur par un flow rapide et un jeu de paronomases.

                                Ces rappeuses peuvent décontenancer non seulement parce qu’elles déconstruisent les attentes de comportements genrés et sexués, mais aussi parce qu’aucun des maux de notre société et de notre monde n’a échappé ou n’échappe à la captation de leurs mots. Qu’on se le dise, elles ne sont là ni pour plaire ni pour séduire !

                                Portrait de rappeuses :
                                • Saliha, “Les filles du mouv'” (1991) : première rappeuse française, elle aborde d’emblée la question des femmes au sein du hip-hop.
                                • Sté Strauz, “Née gangsta” (1994) : elle défend la place des femmes dans le rap en défiant les hommes
                                • B Love, “Descendant d’esclaves” (1995) : une rappeuse qui revendique sa “négritude” (en référence à Aimé Césaire) et dénonce le racisme en France, hérité de l’histoire coloniale. Elle représente un courant très engagé du rap dans lequel d’autres rappeuses comme Bams et Casey vont se reconnaître.
                                • Bams, “Moi, la violence”(1999)
                                • Casey, “Quand les banlieusards sortent” (2006)
                                • Bams, “Bella” (2010) : la chanteuse fait ensuite un virage musical, comme en témoigne la sensibilité féministe de cette chanson.
                                • Sensibilité féministe très présente dans le rap fait par des femmes:
                                • Lady Laistee, “Black mama” (1999)
                                • Black Barbie, “Rap de bonne femme” (2009).
                                • Diam’s, “Lili” (2008) : la chanteuse aborde la question du port du voile.
                                • Princess Aniès, “Si j’étais un homme” (2002) : l’idée est reprise ensuite par d’autres chanteuses comme Chilla ou Black Barbie.
                                • Black Barbie, “Si j’étais un lascar” (2009)
                                • Shay “Cocorico” (2019)
                                • Écoutez la playlist de l’émission

                                  Pour aller plus loin :
                                  • Bettina Ghio, Pas là pour plaire ! Portraits de rappeuses, éditions Le mot et le reste, 2020
                                  • Bettina Ghio, Sans faute de frappe, rap et littérature, Le mot et le reste, 2016
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                                  • #36 – Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie : le rapport 2019 de la CNCDH
                                    En Plateau :
                                    • Nonna Mayer, sociologue, chercheuse au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences-Po/CNRS
                                    • Célia Zolynski, Professeur Agrégée de droit privé à l’Ecole de droit de la Sorbonne de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où elle codirige le Département de recherche en droit de l’immatériel (IRJS-DreDis). Membre du Comité de prospective de la CNIL et du Comité national pilote d’éthique du numérique, elle est en outre personnalité qualifiée au sein de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH), du Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) après avoir été membre du Conseil national du numérique (CNNum).
                                    • Tommaso Vitale, Associate Professor de sociologie à Sciences Po, directeur scientifique du master Governing the Large Metropolis à l’École Urbaine, chercheur au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po/CNRS
                                    • Contexte :

                                      Le 18 juin 2020, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Rapporteur national indépendant sur la lutte contre le racisme sous toutes ses formes, a publié son rapport annuel sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. S’articulant autour de deux grands axes, le rapport a comme objectifs de comprendre le phénomène raciste en France, d’analyser l’action de tous les acteurs étatiques et non étatiques en matière de lutte contre le racisme, et de formuler des recommandations pour le prévenir et le combattre.

                                      Nonna Mayer, présente dans ses grandes lignes les conclusions de cette 29ème enquête de la CNCDH qui d’un point de vue méthodologique repose essentiellement sur des entretiens en face à face d’un échantillon représentatif de la population.

                                      Plus de trois quarts des Français adhèrent à la lutte contre le racisme. L’indice longitudinal de tolérance (ILT), en hausse constante depuis 2013, se stabilise en 2019 après avoir atteint son plus haut point en 2018. Le renouvellement générationnel et une population de plus en plus diplômée sont des facteurs explicatifs de cette évolution de la société où les normes antiracistes, antisémites, anti-xénophobes prévalent de plus en plus, et plus à gauche qu’à droite. Les questions d’ordre économique et social sont les premières préoccupations des Français, loin devant les questions d’immigration, de racisme et d’intégrisme religieux, qui sont au plus bas.

                                      Toutefois, les résultats encourageant sur l’état de l’opinion et les préjugés ne doivent pas faire oublier que le racisme lié à l’origine fait de nombreuses victimes. Il ne doit pas non plus faire oublier qu’il existe une hiérarchie dans les rejets d’autrui témoignant de préjugés particuliers à l’encontre de tel ou tel groupe ou minorité. Des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes sont victimes chaque jour de discriminations dans l’accès aux services publics, à l’éducation, au logement, dans le monde du travail, voire lors des contrôles d’identités et sur les réseaux sociaux.

                                      La CNCDH s’inquiète cette année encore de la persistance de préjugés et de discriminations fortes envers certaines minorités et tout particulièrement envers les Roms.

                                      Ainsi, le racisme au quotidien reste une préoccupation majeure et une réalité sous-estimée invitant à distinguer logique des opinions et logique des actes, comme en témoigne l’augmentation des actes racistes, à mettre en perspective avec le faible nombre de contentieux pour motif raciste. Depuis de nombreuses années, la CNCDH appelle chaque année les pouvoirs publics à remédier aux causes de la sous-déclaration des actes racistes par les victimes.

                                      La prévention et la déconstruction des préjugés dans tous les pans de la société doivent être privilégiés pour une lutte durable contre le racisme.

                                      Si la CNCDH est très attachée à une approche globale du racisme, elle tient aussi à souligner les formes spécifiques qu’il peut prendre selon les minorités concernées. Le focus sur le racisme anti-Noirs met en lumière des préjugés encore très actifs, souvent sous-estimés, et propose plusieurs recommandations pour les combattre. Le monde en questions consacrera prochainement une émission au racisme anti-Noirs.

                                      Célia Zolynski présente le second focus de ce rapport 2019, relatif à la haine sur Internet, laquelle a augmenté durant le confinement. Le racisme occupe une place importante dans les discours haineux en ligne qui se caractérisent en outre par leur dimension anonyme et virale : diffamations raciales, injures raciales ou incitations à la discrimination, à la haine ou à la violence publique. Lutter contre la haine en ligne est une nécessité et un enjeu social et sociétal. Depuis 2015, la CNCDH recommande à l’État français de se doter d’une autorité indépendante de régulation qui serait notamment chargée de prévenir, de répondre rapidement, et de manière adaptée, au discours de haine sur internet.

                                      L’article 6 de la loi pour la confiance dans l’économie numérique impose aux personnes physiques et morales dont l’activité est d’offrir un accès des services de communication au public en ligne, de signaler les contenus illicites à l’autorité judiciaire. Le recours aux dispositifs et outils existant telle la plateforme de signalement Pharos ou la brigade numérique de la gendarmerie ne sont-ils à encourager davantage et appliquer ?

                                      Le 13 mai 2020, la loi visant à lutter contre la haine en ligne sur internet (dite loi Avia) a été adoptée par l’Assemblée nationale. En juillet 2019, la CNCDH avait émis un avis critique sur ce projet de loi qui visait entre autres à s’en remettre à des acteurs privés (Google, Facebook, Twitter, Snapchat, Youtube, etc.) pour effectuer eux-mêmes une censure des contenus haineux, leur donnant par conséquent un pouvoir non négligeable sur la liberté d’expression des utilisateurs sur leurs plateformes. Bien qu’inquiète en effet et consciente que la diffusion de messages à caractère haineux est favorisée par l’anonymat permis dans les réseaux sociaux, la CNCDH jugeait la loi inadéquate et disproportionnée avec des risques de censures non justifiées.

                                      Le 18 juin dernier, le Conseil constitutionnel, s’appuyant notamment sur l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen précisant que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi »), retoquait la loi Avia devant entrer en vigueur au 1er juillet 2020. Le juge constitutionnel considère en effet qu’il existe un risque de surcensure si on laisse les réseaux sociaux se prononcer sur un contenu, sans l’intervention d’un juge. L’obligation faite aux réseaux sociaux de supprimer dans les 24h, sous peine de lourdes amendes, les contenus haineux qui leur sont signalés, aurait pu inciter les opérateurs de plateforme en ligne à retirer des contenus signalés, qu’ils soient ou non manifestement illicites. Ce mécanisme prévu par la loi risquait ainsi de porter « une atteinte à l’exercice de la liberté d’expression et de communication qui n’est pas nécessaire, adaptée et proportionnée ».

                                      On peut par ailleurs s’interroger sur la fiabilité des algorithmes en charge de détecter des contenus illégaux, en lieu et place du juge qui tient aussi compte du contexte pour qualifier et analyser le caractère licite ou illicite d’un propos.

                                      Tommaso Vitale intervient sur le racisme anti-rom qui apparaît dans le rapport 2019 comme la forme de racisme la plus banalisée et celle qui suscite le moins de réprobation. La haine à l’égard des « Roms », la plus grande minorité d’Europe, est largement sous-estimée par les médias et l’opinion publique. Méconnus, les « Roms » forment en réalité une mosaïque de minorités, avec des langues, des pratiques religieuses et des religions différentes. Leur présence en France et en Europe est parfois multiséculaire, parfois plus récente, antérieure ou postérieure à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, ou encore plus récente de quelques années ou de quelques mois. Ils représentent par conséquent des chaînes migratoires très différentes, et les plus pauvres parmi eux sont ceux qui sont au début de leur parcours migratoire et ne représentent guère plus qu’un « Rom » sur 20. Pourtant, ils forment la minorité la plus stigmatisée, la plus rejetée, et les préjugés et idées reçues à leur encontre sont nombreux et partagée par plus de la moitié de la population : « groupe à part, refusant de s’intégrer, nomade, contribuant à l’insécurité, vivant de vols et de trafics, exploitant les enfants ». A tel point que le plus grand nombre d’entre eux, ceux dont l’arrivée, l’installation et l’intégration en France est plus ancienne, cachent leur origine pour ne pas être victimes des discriminations et du racisme anti-Roms.

                                      Tommaso Vitale rappelle la vague d’agressions contre les Roms qui s’est produite en Ile de France en mars 2020. Trente-sept agressions physiques furent commises à la suite de fausses rumeurs portant sur l’enlèvement d’enfants, attribués à des personnes assimilées aux Roms. Le poids des préjugés envers les Roms était au cœur de ces événements, pour la CNCDH, dans la mesure où l’association implicite entre Roms, pauvreté et menace à la sécurité publique était au fondement des motivations des agresseurs.

                                      Il rappelle également que les Tsiganes ont fait l’objet d’une extermination par les nazis durant la Seconde guerre mondiale.

                                      La CNCDH recommande l’élaboration d’un plan d’action national contre le racisme anti-Roms qui serait inclus dans le plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

                                      Le monde en questions consacrera également prochainement une émission au racisme anti-Roms.
                                      À l’oreille :
                                      • Paul McCartney et Stevie Wonder – Ebony and Ivory
                                      • Dmitrochenkova Raya – Russian Roma dance – Smolensk, Russia
                                      • Pour aller plus loin :
                                        • Le rapport 2019 de la CNCDH
                                        • https://www.cncdh.fr/fr/publications/les-essentiels-du-rapport-2019-sur-la-lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie" rel="noopener noreferrer">Les essentiels du rapport de la CNCDH
                                        • Nonna Mayer, “So close, yet so far : the French Front National and Les
                                        • Républicains (2007-2017).” In Trumping the Mainstream. The conquest of democratic politics by the populist radical right, ed. Lise Herman and James Muldoon, 222-245. London: Routledge (avec F.Haegel), 2018
                                        • Nonna Mayer, 2018. “The Radical Right in France.” In The Oxford Handbook of the Radical Right, ed. Jens Rydgren, 433-451. Oxford: Oxford University Press, 2018
                                        • Nonna Mayer, “L’ impact du genre sur le vote Marine Le Pen » dans la Revue française de science politique, 67 (6): 1067-1087.(avec A. Amengay et A. Durovic), 2017
                                        • Bénédicte Fauvarque-Cosson (Auteur), Célia Zolynski (Auteur), Le cloud computing – l’informatique en nuage – Colloque 11 octobre 2013, Collection Colloques, volume 22, Société de législation comparée, 2014
                                        • Nathalie Martial-Braz et Célia Zolynski, La gratuité : un concept aux frontières de l’économie et du droit, LGDJ coll. Droit et économie, 2013
                                        • Célia Zolynski, Méthode de transposition des directives communautaires, Étude à partir de l’exemple du droit d’auteur et des droits voisins, Dalloz, 2007
                                        • Tommaso Vitale, Italia civile. Associazionismo, partecipazione e politica. Donzelli, Roma, pp. VIII-216. ISBN: 97888-6843-507-3., 2016, with R. Biorcio).
                                        • Tommaso Vitale, De la Ville à la Métropole. Les défis de la gouvernance, L’œil d’or, Paris, 400 pp., (avec Christian Lefèvre and Nathalie Roseau), 2013
                                        • Tommaso Vitale, Programmare i territori del welfare. Attori, meccanismi ed effetti [Planning Welfare Territories. Actors, Mechanisms and Outcomes], Carocci, Roma, (with Emanuele Polizzi and Cristina Tajani), 2013
                                        • Tommaso Vitale, La condizione giuridica di Rom e Sinti in Italia [The Legal Status of Roma and Sinti in Italy], Giuffrè, Milan, p. 1.382, two tomes (with Paolo Bonetti and Alessandro Simoni), 2011.
                                        • Tommaso Vitale, Piccolo Nord. Scelte pubbliche e interessi privati nell’Alto milanese [Small North. Public Choices and Private Interests in Northern Milanese Area]. Bruno Mondadori, Milano, 304 p. (with Simone Tosi), 2011
                                        • ET :

                                        • Avis de la CNCDH relatif à la proposition de loi visant à lutter contre la haine sur internet
                                        • Radio Cause commune, Le monde en questions, StopCovid : l’avènement d’une surveillance numérique généralisée ?, avec Patrice Franceschi et Célia Zolynski.
                                        • 1 hr 8 min
                                        • #35 – Chacun sa route, chacun son chemin, son rêve et son destin…
                                          En plateau :

                                          David Le Breton, anthropologue et sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France (IUF) et chercheur au Laboratoire URA-CNRS « Cultures et Sociétés en Europe ».

                                          Spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain, il a notamment étudié les conduites à risques et co-dirigé le Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse (PUF, 2010). Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur (Métailié, 2020) est le troisième livre de David Le Breton sur la marche, laquelle est devenue chemin faisant le fil conducteur de son œuvre, sinon de sa vie.

                                          En tout cas, il nous invite à découvrir, expérimenter, vivre la richesse et l’infinie potentialité de cette activité humaine. Bonne route !

                                          Contexte :

                                          En rupture avec les exigences de rentabilité, d’efficacité et de rivalité, la marche à pied est sans doute l’une des expériences humaines qui rappellent ou incarnent, plus que d’autres encore, l’autonomie, la liberté inaliénable, l’intégrité physique et morale de la personne humaine. Éloge de la lenteur face au stress des pressions et contraintes sociales. Loisir à chacun de décider de son rythme, de son allure, du tempo de la marche, de là où il pose ses pieds, des traces qu’il veut suivre, des chemins de traverse qu’il veut emprunter ou non, des empreintes qu’il veut laisser derrière lui. Sentiers battus, balisés, hors-piste, voie sacrée, voie royale, route des pèlerins, routes de la soie et des marchands d’autrefois, chemins qui ne mènent apparemment nulle part ou tous à Rome : le détour est parfois long pour advenir à soi-même, mais l’ancien nomade que nous fûmes défie le sédentaire que nous sommes devenus. Il traverse l’existence en quête d’un lieu où se poser ou reposer, d’un gîte avant de reprendre la route, le temps d’une halte, en quête de lui-même. Expérience spatio-temporelle par excellence, la marche est l’occasion de se perdre et de se retrouver, de se délester d’un fardeau trop lourd à porter ou au contraire du superflu, la possibilité d’oublier, de se libérer, de se remémorer, le fait d’être simplement aux aguets, à l’écoute de ses sens, de soi, de la nature, en communion avec le cosmos, de se réconcilier avec son corps, de dépasser le dualisme du corps et de l’esprit, ne plus faire qu’un avec son corps et sa tête.

                                          Alors marcher est-il le propre de l’homme ? Au même titre que le rire ? Platon définissant non sans humour dans Le Politique, l’homme comme « un bipède sans plumes », Aristote aimant enseigner en marchant, et dont les successeurs fonderont l’École péripatéticienne, Rousseau écrivant les Rêveries du promeneur solitaire, Giacometti sculptant L’homme qui marche, quelle piste ces penseurs, ces artistes, et bien d’autres écrivains encore, nous signalent-ils de façon récurrente ? N’appellent-ils pas notre attention sur l’homo caminans ? Ne nous invitent-ils pas à méditer sur les liens qu’entretiennent entre eux la marche, l’être et la pensée ? A quelles ressources j’accède par la médiation de la marche ? Marcher, c’est exister, éprouver l’intensité de l’être, c’est aussi penser par soi-même. Dans la singularité. Déambuler dans l’ordre qualitatif et dynamique du monde, établir, réviser ou revisiter ses rapports, ses attaches, ses relations avec soi et autrui. Il y a de multiples façons d’être présent au monde, comme il y a plusieurs façons de marcher. Mais, cela commence toujours par se redresser, défier la pesanteur, l’immobilité, la possibilité de dire non, de partir, de rêver ou de vouloir un autre monde, une autre existence. La possibilité de chercher et trouver sa voie, de choisir sa vie et ses compagnons de route. A tout moment.

                                          Car, il n’y a pas d’âge pour marcher. Ni pour l’échapper belle.

                                          La marche comme promesse. La marche comme guérison. Marcher pour ne pas perdre pied. Pour reprendre pied quand on est en rupture, quand on a le mal de vivre. Quand on n’a pas trouvé sa voie, quand on ne s’est pas trouvé, quand on a mal à son corps et à son cœur, quand on n’a rencontré que des portes closes, quand on a connu que des mots qui tuent, à la maison ou à l’école, et pas encore de mots qui sauvent, quand on est seul face à une carence éducative, quand on est rejeté, à la rue. La marche comme alternative à la prison, la marche comme une main tendue, la marche comme remède pour aider des jeunes et des adolescents en dérive et en grande détresse. Car chacun a sa place au soleil, chacun a sa chance, toutes les chances en lui. La marche comme une chance, la dernière ou la première.

                                          À l’oreille :
                                          • João Gilberto – Desifinado
                                          • Astrid Gilberto – Agua de Beber
                                          • Claude Nougaro – Tu verras
                                          • Pour aller plus loin :
                                            • David Le Breton, Marcher la vie, un art tranquille du bonheur, Métailié, 2020
                                            • David Le Breton, Marcher, un éloge des chemins et de la lenteur, Métailié, 2012
                                            • David Le Breton, Éloge de la marche, Métailié, 2000
                                            • David Le Breton, Rire. Une anthropologie du rieur, Métailié, 2018
                                            • David Le Breton, avec D. Jeffrey et J. Lachance, Penser l’adolescence, PUF, 2016
                                            • David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF-Quadrige, 2018
                                            • David Le Breton, La sociologie du corps, PUF, Que sais-je ? 1992, 2018
                                            • David Le Breton, Conduites à risques. Des jeux de mort au jeu de vivre, PUF, Quadrige, 3ème édition, 2013
                                            • David Le Breton, Une brève histoire de l’adolescence, éditions Jean-Claude Béhar, 2013
                                            • David Le Breton, D. Marcelli et B. Ollivier (sous la direction de), Marcher pour s’en sortir, Erès, 2012
                                            • David Le Breton, L’adolescence à risque. Le corps à corps avec le monde, Autrement, 2002, Poche Pluriel, 2003
                                            • David Le Breton co-directeur en collaboration avec Daniel Marcelli du Dictionnaire de la jeunesse et de l’adolescence, PUF, 2010
                                            • Et :
                                            • Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, Garnier Flammarion, 1964
                                            • Jean-Jacques Rousseau, Émile, Garnier Flammarion, 1966
                                            • Peter Matthiessen, Le léopard des neiges, traduction de Suzanne Nétillard, Gallimard, 1983
                                            • David Le Breton, Mort sur la route, Métailié, 2007. Un polar ayant reçu le prix Michel Lebrun.
                                            • 1 hr 5 min

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