L'invité(e) du jour

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L'invité(e) du jour episodes

  • Claudia Tagbo : "Chanteurs ou comédiens, nous sommes tous des vecteurs d'émotion"

    Comédienne populaire, révélée il y a vingt ans par le Jamel Comedy Club, Claudia Tagbo multiplie désormais les expériences scéniques hybrides après avoir enchaîné les succès au théâtre et à la télévision, et cultive son lien avec la musique. L'actrice, qui avait prêté sa voix à Nina Simone pour une série de podcasts de France Musique, montera pour la première fois sur les planches du Théâtre des Champs-Élysées, demain soir, en compagnie des lauréats du concours Voix des Outre-mer, pour un rôle de récitante dans la version de concert de l'opéra Porgy and Bess de George Gershwin.

    "J'ai mis le pied hier sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées et c'est magnifique, confie-t-elle. C'est très impressionnant aussi, même si, peu importe où l'on se trouve, dans n'importe quel village, dès qu'il y a une scène, on y va pour être en interaction avec le public." Car la scène est, pour elle, avant tout "un lieu de rencontre : je n'oublie jamais que la force du public sera toujours plus forte que moi, quelle que soit la salle ; c'est pour cela que je suis très respectueuse de ces endroits", poursuit-elle. En rejoignant la distribution de Porgy and Bess, à l'invitation du contreténor Fabrice di Falco et initiateur du concours Voix des Outre-mer, la comédienne entend aussi mettre en lumière la dimension collective du spectacle. Son rôle de récitante fait le lien entre les trente choristes et le public : "La récitante est là pour expliquer au public ce qui vient de se passer sur scène. Je ne lis pas le solfège, alors je me suis vraiment rendu compte de la forme qu'allaient prendre les choses pendant les répétitions, explique-t-elle. Certains chanteurs m'ont demandé de leur donner des cours de théâtre parce que, chanteurs ou comédiens, nous sommes tous des vecteurs d'émotion. C'est ce que l'on ressent au niveau du personnage, et comment je vais le transmettre par ma voix, par mon corps." Lorsque Fabrice di Falco lui a proposé de rejoindre le projet, l'enthousiasme des jeunes interprètes a fini de la convaincre.

    "Les mondes sont faits pour se rencontrer"

    "Je n'écoutais pas beaucoup de musique classique dans mon enfance, je ne vais pas mentir à vos auditeurs, sourit Claudia Tagbo, mais il y avait pas contre beaucoup de jazz, beaucoup de musique du monde, de la musique française aussi et de la musique congolaise." Pour celle qui rêvait de jouer du saxophone, se limiter à une seule forme d'art semble impossible : "Je suis un peu boulimique en matière de projets artistiques, j'aime mélanger les énergies et me dire que ma vie est une sorte de toile sur laquelle je dois mettre des couleurs. Je n'aurais pas pu être que chanteuse, mais il m'arrive de chanter quand on me le propose et quand j'en ai l'opportunité. Je ne dis jamais non quand il s'agit de projets artistiques", réplique celle qui été à l'affiche, l'an dernier, de la comédie musicale Ghost au Théâtre Mogador. À la question de savoir si elle projette d'enregistrer un album, elle répond simplement : "Pourquoi pas, mais comme je ne suis pas autrice, il faut trouver le temps et la bonne personne pour cela." Aujourd'hui, elle indique avoir étoffé ses playlists de musique classique : "J'ai découvert que la musique classique agissait sur moi, j'en écoute par exemple dans l'avion, dans le métro, ça me ramène dans mon temps, ça me calme", confie-t-elle.

    Son engagement auprès des Voix d'Outre-mer, de Marie-Laure Garnier et de Fabrice di Falco, témoigne de son envie de collaborer avec des artistes en devenir et de les accompagner dans leur parcours. Elle pointe également du doigt le manque de structures de formation, comme les conservatoires, dans les territoires ultramarins : "C'est tout le travail autour du Concours Voix d'Outre-mer que d'aller chercher et d'auditionner les jeunes qui ont du talent et de les aider à trouver leur voie, parce que, quand ils arrivent, ils travaillent encore essentiellement par imitation, indique-t-elle. Ce sont des diamants bruts qu'il faut tailler et je trouve tout ce travail formidable, c'est une bonne chose pour la musique de se retrouver tout d'un coup au fin fond de la Martinique ou de la Guadeloupe."

    • Claudia Tagbo sera récitante dans la version de concert de Porgy and Bess, opéra de George Gershwin, qui sera présentée au Théâtre des Champs-Élysées le 30 juin.
    • Elle sera également à l'affiche du Sens de l'humour de Sacha Judaszko et Fabrice Donnio au Théâtre Antoine, à partir du 16 septembre, et prochainement sur TF1, dans la mini-série de Fanny Riedberger, Grandiose.
    • 27 min
    • Juliette Hurel : "Au bout de trente ans, mon bonheur de jouer à l'orchestre est intact"

      Flûte solo de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam depuis 1998, Juliette Hurel sort un nouveau disque, Élégance, son premier chez Harmonia Mundi. Un programme de musique française pour flûte et harpe en duo avec Isabelle Moretti qui mêle pièces originales peu connues, arrangements et tubes du répertoire de Fauré, Bizet ou Debussy, explorant ainsi toute la subtilité et la richesse de cette formation.

      "Nous jouons ensemble depuis très longtemps avec Isabelle Moretti ; donc, pour construire le programme de ce disque, nous avons dû faire un peu de tri", explique Juliette Hurel. "Il y avait des passages obligés comme le duo de Jean Cras, une œuvre sublime et tellement originale, mais nous voulions aussi y faire figurer un répertoire peu joué, à découvrir absolument. Ensuite, nous avons eu l'idée de proposer des transcriptions, comme celle de la Suite bergamasque de Debussy qui sonne très bien pour nos deux instruments, et des œuvres plus connues comme l'Entr'acte de Jacques Ibert", précise-t-elle. La flûtiste raconte également, amusée, les souvenirs attachés à certaines pièces de son programme : "La première fois que j'ai joué la Sicilienne de Fauré, j'étais assez jeune et ce fut un émerveillement total. Je me souviens qu'en vacances, je la jouais pendant que ma grand-mère faisait sa sieste dans la pièce à côté et qu'elle en était très heureuse. Il y a beaucoup d'œuvres comme cela qui sont reliées aux émotions d'un temps passé — c'est ce qui est particulièrement beau avec la musique." Interrogée sur le titre de cet album, Juliette Hurel se défend d'avoir cédé aux clichés qui restent accolés aux duos flûte-harpe : "Je ne trouve pas ça trop convenu d'évoquer l'élégance de la musique française ; au contraire, c'est très beau !", insiste-t-elle. "La France est quand même le pays de l'élégance, dans l'écriture musicale, mais aussi avec la haute-couture ; et Isabelle Moretti est la femme la plus élégante de la planète !", sourit-elle enfin.

      La flûtiste se confie sur les tourments qu'entraînent chez elle l'enregistrement : "Je déteste cette étape, ça me rend malade", explique-t-elle ce matin, "même si, pour ce disque, les conditions étaient idéales, je suis toujours dans un sale état…", soupire-t-elle. "J'ai peur de ne pas être assez en forme, j'ai peur d'avoir mal, de ne pas avoir le temps de finir, j'ai peur aussi que le son ne soit pas comme je veux. Je crois que j'ai été traumatisé par certains enregistrements, mais j'essaye de me soigner." En concert, la présence du public la rassure : "J'essaye de mettre en avant le fait d'être présente et de donner du plaisir aux spectateurs ; de raconter quelque chose en musique plutôt que de rester concentrée sur les aspects techniques, ou sur des choses négatives qui peuvent être paralysantes".

      Retenir sa respiration

      À côté de sa carrière de soliste et de flûte solo au sein de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, Juliette Hurel s'investit pleinement dans la vie culturelle en participant à la programmation des festivals dont elle assure la direction artistique, Les Musicales du Golfe et les Rencontres musicales de Noyers-sur-Serein : "Je fréquentais les Rencontres depuis très longtemps", retrace rapidement la flûtiste, "et j'avais un attachement tout particulier à ce festival qui se trouve dans un village sublime, et surtout à ses équipes : le poste s'est libéré en 2020, j'ai sauté sur l'occasion. Puis il y a cinq ans, j'ai rencontré le président des Musicales, Jean-Philippe Périès, qui m'a proposé de lui donner un coup de main et j'ai accepté. Je trouve ça très excitant d'imaginer une programmation et de devoir proposer des concerts en famille, des concerts participatifs, d'avoir un compositeur en résidence !", confie-t-elle.

      Quand on lui demande où elle trouve le temps pour mener de front la direction artistique de ces deux festivals, sa carrière de soliste et de flûte solo en orchestre et ses fonctions d'enseignement au Conservatoire de Rotterdam, elle répond simplement : "J'ai la chance de ne jouer que la moitié des programmes avec l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, puisque nous sommes deux flûtes solos, ce qui me permet de dégager du temps pour les autres projets. Je trouve que l'équilibre est idéal, et puis c'est important pour une musicienne de multiplier les activités pour ne jamais se lasser et être inspirée", ajoute-t-elle.

      Confrontée aux voix qui appellent depuis quelques mois au boycott du chef israélien Lahav Shani, directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam depuis dix ans et jusqu'en août, Juliette Hurel précise que les musiciens de l'Orchestre ont été touchés par ces polémiques : "À l'automne dernier, nous avons joué à la Philharmonie de Paris entourée par des cars de CS, c'était stressant. Lahav Shani, lui, a été très clair, il nous a dits : 'Moi, je suis ici pour faire de la musique'. C'est un musicien très doué comme j'en ai rarement rencontré", conclue-t-elle.

      • Le disque de Juliette Hurel avec Isabelle Moretti, Élégance, est sorti le 29 mai sous le label Harmonia Mundi.
      • Elles seront en concert cet été à Gannat (Allier) le 7 juillet, pour le Festival Musiques Vivantes ; les 7 août, à Séné (Morbihan), dans le cadre du Festival Les Musicales du Golfe ; et le 9 août, à Trèves (Gard), pour le Festival des Heures Musicales de Cunault. Juliette Hurel sera également en concert le 22 juillet aux Rencontres Musicales de Noyers-sur-Serein, avec la marimbiste Vassilena Serafimova.
      • Juliette Hurel a également participé à l'enregistrement de la neuvième symphonie "Du Nouveau Monde" de Dvořák avec l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, sous la direction de Lahav Shani. Le disque est paru le 29 mai dernier chez Erato.
      • 28 min
      • Adam Laloum, grand romantique

        Pianiste reconnu pour ses interprétations de Schumann, de Brahms et de Schubert, Adam Laloum se distingue par une approche tout en nuances, privilégiant la sensibilité aux effets de démonstration : il nous fait tout entendre, mais sans rien surligner. À 39 ans, cet artiste complet continue d'explorer son répertoire de prédilection, mais il se risque aussi désormais à des projets plus singuliers autour des musiques interdites dans l'Allemagne nazie, ou des œuvres de compositrices oubliées à l'instar du second Concerto pour piano de Marie Jaëll, qu'il jouera pour la première fois avec l'Orchestre philharmonique de Strasbourg dirigé par Swann Van Rechem.

        Son prochain disque, prévu pour le 3 juillet chez Harmonia Mundi, rassemble le cycle des Novelettes et les Kreisleriana de Robert Schumann, une musique que le compositeur qualifiait de poétique, c'est-à-dire sans textes ni programme, mais qui parvient pourtant à représenter un drame complet. "Ce sont les premières pièces complètes de Schumann pour piano seul que j'ai abordées ; c'était pour mon examen de fin d'études au Conservatoire de Paris", confie Adam Laloum. "Ce sont des œuvres assez sombres, très peu optimistes et qui ont quelque chose de glaçant. Schumann les a écrites dans une période vraiment compliquée et charnière de sa vie", raconte le pianiste. Le compositeur est alors fou amoureux de Clara Wieck, un amour contrarié par le père de cette dernière, qui s'opposera vigoureusement à leur mariage : "Schumann le vit extrêmement mal. C'est difficile de ne pas imaginer beaucoup de frustration, surtout en écoutant cette musique qui renvoie quelque chose d'hypersensible, qui est habitée par beaucoup de tendresse et beaucoup de colère aussi", reprend-il. Le mariage de Robert et Clara Schumann sera finalement célébré trois ans plus tard.

        Romantique engagé, Adam Laloum a également participé l'année dernière avec l'ensemble ActeSix à l'enregistrement d'une anthologie de musiques interdites en raison de la confession juive de leurs compositeurs : "Le cœur de l'ouvrage se situe vraiment autour de la Seconde Guerre mondiale et des expositions d'art dégénéré, mais aussi de toutes les batailles culturelles qui se sont jouées au moment de l'avènement du nazisme en Allemagne. Mais le projet porte également sur des musiques qui furent interdites au XIXe siècle par exemple", explique-t-il. "C'est un projet très intéressant qui nous a permis de découvrir un répertoire tout à fait unique, par sa situation historique notamment ; on y entend le poids de l'histoire bien sûr, mais c'est aussi une musique pleine de vie, parfois pleine de légèreté, et d'humour même".

        Engagement politique et éthique artistique

        A côté du clavier, Adam Laloum assume depuis quelques années une parole politique de plus en plus marquée, plaidant ces derniers mois pour "décoloniser la musique classique" : "Il s'agit surtout de ne pas faire de la musique au service de politiques qui tuent, qui perpétuent les injustices ; c'est avant tout refuser de se mettre au service de ce que l'humanité fait de pire, de ne pas accepter les choses qui sont inacceptables pour retrouver une forme de boussole morale", explique le pianiste, qui reconnaît que "cela ne concerne malheureusement pas que la musique classique." Interrogé sur ses dernières prises de position en faveur du boycott d'artistes israéliens comme le chef d'orchestre Lahav Shani, dont un concert a été annulé en septembre dernier par le festival de Gand (les organisateurs ayant indiqué regretter que le chef refuse "de clarifier sa position" et maintienne "l'ambiguïté" sur la guerre à Gaza), Adam Laloum précise ce matin : "Il ne s'agit pas, bien sûr, d'appeler au boycott d'artistes israéliens au prétexte qu'ils sont Israéliens, mais parce qu'ils entretiennent des rapports particuliers avec les institutions étatiques israéliennes. Ce que l'on peut reprocher à Lahav Shani, ce n'est pas d'être Israélien, et encore moins d'être juif, mais c'est d'être toujours en contrat avec un orchestre qui constitue la vitrine culturelle d'un État qui est en train de commettre un génocide. Il s'agit essentiellement de remettre les vraies questions sur le tapis, de ne pas les fuir et d'éviter de tomber dans la facilité d'accusations fallacieuses en antisémitisme, par exemple", assume-t-il.

        Revenant également sur ses propos désignant le milieu de la musique classique comme "généralement réactionnaire et flirtant avec l'extrême droite", Adam Laloum explique : "Je pense que je suis relativement épargné en tant que pianiste, mais nous appartenons évidemment à un milieu extrêmement traditionnel, et surtout, nous dépendons de plus en plus de fonds privés et en particuliers les instrumentistes à cordes, qui sont quasiment tous obligés maintenant d'être en contact avec des mécènes. Dans cette espèce de confusion des relations professionnelles et humaines, il est souvent déconseillé de penser des choses qui pourraient déranger, notamment ceux qui nous engagent. Comme d'autres musiciens, je suis moi-même pris dans cette contradiction", ajoute le pianiste. "Mais on essaye simplement de faire en sorte que dans le statu quo, les choses n'aillent pas de pire en pire."

        Quand on lui demande enfin si ses prises de paroles ont eu une incidence sur sa carrière et sur sa vie artistique, il répond de manière pragmatique : "Je vous mentirais si je disais non, mais en fait, ça n'est pas du tout mon sujet. Je trace ma route et pour l'instant, mon instinct me dit d'aller dans cette direction. C'est surtout une question de priorité : je continuerai à faire de la musique tant qu'on me laissera jouer, et si un jour je ne peux plus en faire, on verra bien."

        • Le nouvel album d'Adam Laloum, Schumann – Novelletten & Kreisleriana, sortira le 3 juillet prochain chez Harmonia Mundi.
        • Adam Laloum sera également en concert le 4 juillet, avec l'Orchestre philharmonique de Strasbourg dirigé par Swann Van Rechem, pour interpréter, notamment, le Concerto pour piano n°2 de Marie Jaëll.
        • Le disque de l'ensemble ActeSix autour des Musiques Interdites est sorti 26 septembre 2025 chez Oktav Records.
        • 27 min
        • Clément Hervieu-Léger : "La Comédie-Française est souvent restée dans son coin, il est temps d'ouvrir les fenêtres"

          Administrateur général de la Comédie-Française depuis presque un an, Clément Hervieu-Léger vient de dévoiler sa première saison en tant que nouveau responsable de l'institution. Fort de son expérience de comédien et metteur en scène, il a imaginé un programme de vingt-six spectacles, dont quatorze créations, pour mettre en valeur le répertoire de la Troupe. Malgré ses nouvelles fonctions, Clément Hervieu-Léger continue de mettre en scène de nouvelles pièces, y compris au sein de la Comédie-Française avec C'est beau de Nathalie Sarraute programmé dès novembre. Il explique : "C'est très important pour moi de continuer à faire du théâtre, parce que je suis là pour cela, mais aussi parce que c'est la mission première de la Comédie-Française. Depuis longtemps maintenant, il est d'usage que l'administration de la Comédie-Française soit confiée à un artiste ou à un metteur en scène. Et cela n'est pas anodin : il faut savoir rester au plus proche du plateau, de la Troupe, mais aussi de toutes les équipes qui font la Comédie-Française, et je pense que ce n'est qu'en continuant régulièrement à mettre en scène que je pourrai prendre le pouls de cette grande maison", ajoute-t-il.

          Clément Hervieu-Léger est convaincu que ses nouvelles fonctions prolongent son travail de metteur en scène, car "les deux missions ont en commun de vous faire diriger une équipe et de devoir faire en sorte que tout le monde aille dans le même sens et soit mobilisé pour construire un projet commun." Mais ce nouveau rôle s'est accompagné d'un certain nombre de découvertes : "C'est toujours une découverte de prendre des fonctions comme celles-là ; il y a toute la dimension de la programmation, des engagements au sein de la Troupe que je connaissais déjà assez bien, qui est la partie joyeuse, mais il y a aussi une partie peut-être moins rigolote, plus administrative, qui touche par exemple aux questions budgétaires qui sont absolument centrales aujourd'hui. Ce ne sont pas des questions qui m'effraient", assure-t-il, "et je suis plutôt content de m'y attacher dans des temps qui sont complexes pour la culture."

          Sous sa direction, la Comédie-Française, qui traverse une situation budgétaire compliquée avec un déficit annuel de plusieurs millions d'euros, a entrepris une réforme de sa grille tarifaire pour tenter de résorber son déficit : "La grille tarifaire n'a pas changé depuis plus de dix ans, nous avons fait attention à mener cette réforme en gardant l'essence même de la Comédie-Française, c'est-à-dire sa mission de service public et en proposant des ajustements, non pas généraux, mais par catégorie, défend-il. Je tenais, par exemple, à conserver le petit bureau qui vend les places de dernière minute à cinq euros".

          "Le goût du répertoire est au cœur de cette programmation"

          La programmation imaginée par Clément Hervieu-Léger pour la saison prochain réaffirme l'importance du répertoire classique pour la Troupe de la Comédie-Française, tout en ouvrant la maison de Molière à des écritures plus contemporaines et à une meilleure représentation des autrices. L'administrateur de la Comédie-Française souligne la double mission de son institution : préserver les œuvres du passé tout en favorisant la création.

          "Molière est quand même le patron de notre maison, et chaque saison se doit de lui faire une place d'honneur, et c'est aussi un auteur que le public a envie de voir, confie Clément Hervieu Léger. Je crois que Molière a cette force de pouvoir s'adresser absolument à tout le monde, quel que soit l'âge, c'est-à-dire que l'on peut venir voir le 'Bourgeois gentilhomme' en famille et passer un moment de pur divertissement, mais aussi y voir une satire de la société qui est d'une grande justesse et d'une grande acuité", précise-t-il. De l'autre côté, Clément Hervieu-Léger explique avoir eu "envie de redonner aux femmes et aux autrices la place qui leur est due : on ne parle toujours pas assez des autrices qui sont encore très invisibilisées. Nous avons donc choisi de programmer Leïla Slimani ou encore Ananda Devi, qui sont de très grandes autrices qui ont toute leur place à la Comédie-Française." La première saison du nouvel administrateur général est donc guidée par "le goût du répertoire et l'envie que le texte y occupe une place centrale".

          Pour élargir son répertoire sous des formes multiples, la Comédie-Française va pleinement exploiter les différences de ses trois salles : la Salle Richelieu, le Théâtre du Vieux-Colombier le Studio-Théâtre, mais aussi des tournées et des co-productions avec les centres dramatiques nationaux de Lorient et de l'Océan Indien à La Réunion. "La Comédie-Française est souvent restée seule dans son coin, je pense qu'il est temps d'ouvrir les fenêtres", affirme-t-il.

          Comédie... musicale !

          Après quelques mois d'itinérance induits par les travaux de rénovation de la Salle Richelieu, Clément Hervieu-Léger observe que cette saison hors les murs a permis à la Troupe d'expérimenter de nouvelles formes de spectacles que la salle du Palais royal n'aurait pas pu accueillir, comme c'est le cas actuellement avec l'Opéra-Bouffe La Vie parisienne d'Offenbach au Théâtre du Châtelet : "Il y a un chœur, un orchestre, des danseurs, c'est une très grosse production que la Salle Richelieu n'aurait pas pu accueillir. C'est formidable pour la Comédie-Française de pouvoir mener de tels projets, à la fois théâtraux et musicaux ; ce sont des choses que j'espère pouvoir continuer et développer", ajoute-t-il.

          Pour Clément Hervieu-Léger, ce travail de comédien-musicien est un enrichissement pour la Troupe, y compris pour des spectacles non-musicaux. "Je crois que le rapport à la musique et la langue est essentiel, développe-t-il. On parle toujours de la musicalité de la langue racinienne. C'est une réalité, je trouve que tant qu'on peut aiguiser notre oreille, c'est toujours du gain pour l'exercice même de l'acteur ensuite."

          • La Vie parisienne de Jacques Offenbach, jusqu'au 11 juillet au Théâtre du Châtelet à Paris.
          • La nouvelle saison 2026-2027 de la Comédie-Française est annoncée depuis quelques jours.
          • 27 min
          • Découverte d'un manuscrit inédit de Mozart à la BnF : les coulisses d'une opération hors-norme

            La découverte d'une œuvre inédite de Wolfgang Amadeus Mozart au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France (BnF), annoncée vendredi dernier sur les antennes de France Musique, constitue un événement majeur pour le monde de la musique. Identifié par le conservateur François-Pierre Goy dans un fonds de documents anonymes du département de la Musique, ces manuscrits se présentent sous la forme d'un cahier autographe, d'une quarantaine de page, écrits lors du dernier séjour parisien du compositeur en 1778, et contient quelques exercices d'harmonie et sept pièces pour flûte et harpes de la main de Mozart et de celle de Mademoiselle de Guines, son élève.

            "C'est d'abord un choc historique que de découvrir Mozart, ce n'est pas si fréquent que cela, déclare Gilles Pécout, actuel président de la BnF. Et puis, grâce aux musiciens de l'Orchestre philharmonique de Radio France qui ont créé ces œuvres pour nous, c'est aussi un choc esthétique", ajoute-t-il. "On a aussi le sentiment que l'histoire nous rattrape", poursuit Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France : "C'est un choc parce que Mozart est l'un des compositeurs les plus importants de toute la musique européenne, dont on peut croire que l'œuvre est définitivement figée, que tout est déjà là. Cette découverte permet tout d'un coup de rendre ce patrimoine vivant ; on a l'impression, en lisant ces pages et en entendant ces notes, de revenir 248 ans en arrière. J'ai eu du mal à m'en remettre", reprend-elle. De son côté, Michel Orier, directeur de la musique et de la création à Radio France, confie avoir ressenti "beaucoup d'émotion, un sentiment de proximité d'abord avec les archéologues qui ont ouvert le tombeau de Toutânkhamon, ajoute-t-il en souriant. C'est très impressionnant et très émouvant de voir sur ce petit cahier d'étudiante ces quelques notes tracées de la main de Mozart, et c'est très beau".

            Cette découverte exceptionnelle témoigne aussi de la richesse inépuisable des archives de la BnF : "Nous possédons l'un des départements les plus importants dans le monde en matière de fonds documentaires consacrés à la musique, rappelle ce matin Gilles Pécout. Parmi les quarante millions de documents que la Bibliothèque a collectés, préservés et catalogués, un certain nombre demeurent aujourd'hui anonymes." C'est dans ce fonds remarquable que le conservateur en charge de la musique moderne, François-Pierre Goy, a retrouvé en février dernier ce manuscrit autographe de Mozart. "Il a considéré qu'il était de son devoir, avant de prendre sa retraite, de parcourir quelques-uns de ces documents anonymes et il a remarqué ce petit cahier qui lui rappelait l'écriture de Mozart, retrace le président de la BnF. Nous avons alors décidé de faire appel à des spécialistes internationaux et d'inviter le directeur de la bibliothèque du Mozarteum de Salzbourg qui a finalement authentifié cette découverte", raconte-t-il encore avant d'ajouter : "La Bibliothèque nationale de France recèle encore certainement de nombreux trésors qui ne demandent qu'à être identifiés, et ils sont tous accessibles".

            "Rien d'essentiel ne doit rester muet"

            Pour donner vie et faire entendre cette œuvre retrouvée dans ses archives, la Bibliothèque nationale de France a fait appel aux talents des musiciens de l'Orchestre philharmonique de Radio France, au titre d'un partenariat noué depuis six ans entre les deux institutions. "Nous partageons la conviction que rien d'essentiel ne doit rester muet, explique Sibylle Veil. Notre rôle, celui de nos musiciens et de nos antennes, c'est évidemment de faire connaître et entendre cette musique au plus grand public, et de partager avec lui les conditions de sa découverte. À une époque où l'on s'interroge beaucoup sur la place et l'importance des services publics, il est essentiel de montrer que sans ce partenariat-là, entre nos deux grandes institutions, on ne pourrait pas faire profiter le public de cette découverte d'une œuvre aussi majeure".

            "Nous souhaitons aujourd'hui renforcer ce partenariat, indique en réponse le directeur de la BnF, parce que nous sommes certes d'abord une institution des savoirs universels, mais aussi une bibliothèque de partage et de vulgarisation scientifique et culturelle qui a vocation à valoriser ses fonds et ses ressources. Et pour partager la musique, il faut s'adresser à Radio France, à France Musique et aux orchestres de Radio France." Parmi les initiatives produites par ce partenariat, Michel Orier évoque les programmes et les concerts régulièrement organisés entre la Maison de la Radio et la Bibliothèque nationale : "C'est quelque chose qui est devenu assez naturel, explique-t-il. Nous produisons des concerts à la Bibliothèque, mais, pour les spectateurs de la Maison de la Radio, nous faisons aussi en sorte de présenter les partitions manuscrites. On se souvient par exemple des deux motards qui ont escortaient le manuscrit du 'Boléro' de Ravel il y a quelques années".

            • L'enregistrement de ces partitions inédites de Mozart pour flûte et harpe, est interprété par deux musiciens de l'Orchestre philharmonique de Radio France – Mathilde Calderini et Nicolas Tulliez –, et réalisé par Cyprien Matheux, musicien metteur en ondes, Delphine Baudet, directrice du son, Allison Ascrizzi, opératrice son et assistante post-production, Coline Soubieux, responsable du pôle artistique et Lidwine Caron à la coordination technique.
            • L'enregistrement sera dévoilé dans son intégralité en première mondiale sur les antennes de France Musique à 15h, dans une émission spéciale de Relax! par Lionel Esparza.
            • Droits réservés Bibliothèque nationale de France

              Manuscrit : Département de la musique

              27 min
            • Simon-Pierre Bestion : "Je cherche la matière vivante dans toutes les musiques que j'interprète"

              Le chef d'orchestre et claviériste Simon-Pierre Bestion aime casser les codes et croiser les styles. Avec sa compagnie La Tempête, il sort un nouveau disque, Bomba Flamenca, et explore l'influence de la musique flamande sur la cour d'Espagne au XVIe siècle, avec un programme pensé autour des funérailles imaginaires de Charles Quint. Entre Moyen Âge et Renaissance, ce requiem original privilégie des pièces souvent joyeuses, marquées par l'esthétique arabo-andalouse.

              "Dans mes lectures, je suis tombé un jour sur cette anecdote selon laquelle Charles Quint aurait répété ses propres funérailles, depuis son cercueil, quelques semaines avant de mourir", explique Simon-Pierre Bestion. "On raconte même qu'à un certain moment, il se serait levé de son cercueil pour apporter un cierge à un prêtre, peut-être parce qu'il avait entendu une fausse note", ajoute-t-il. "C'est assez fou d'imaginer cette personne, à la fois le plus grand empereur de son temps, un peu mégalomane sans doute, mais qui choisit de finir sa vie dans un petit monastère reculé en Espagne, dans la simplicité et l'austérité, il y avait vraiment une place pour créer un objet autour de ces funérailles imaginaires", souligne-t-il avant de préciser le projet de ce nouvel enregistrement : "Le but n'était pas de construire un Requiem comme on en a l'habitude, avec toute la douleur qui peut y être rattachée, mais de mettre en avant les expériences et les rencontres de Charles Quint dans cette Espagne médiévale qui se prépare à découvrir le Nouveau Monde – qui n'est nouveau que pour les Occidentaux", dit-il.

              Vivre et créer entre Ciel et Terre

              Dans les projets de Simon-Pierre Bestion, le sacré n'est jamais loin : timide à l'idée de se ranger derrière une spiritualité bien établie – "parce que c'est quelque chose de très intellectuel et qu'il appartient à chacun de se positionner pour soi-même" –, il confesse cependant avoir "foi dans le vivant, dans l'incarnation de l'homme entre ciel et terre. Je trouve très belle cette définition du sacré qui dit que tout ce qui est sacré est de l'ordre du vivant, et que le vivant est sacré par définition", confie-t-il.

              Le chef avait fait polémique l'an dernier en proposant une version théâtrale du Stabat Mater de Scarlatti, suscitant l’hostilité de groupes de catholiques intégristes à Caen et à Rouen : "Cela a bien démontré que la religion et le sacré sont deux choses différentes", explique-t-il en réaction à ces événements. "On peut avoir beaucoup de plaisir à travailler le sacré, le religieux, et les religieux ne comprennent pas forcément tous ce désir-là de la part d'un artiste. Avec ce spectacle, nous remettions certaines choses en question, on réinvestissait le sacré, mais sans parler d'autre chose que notre objet, le Stabat Mater, les symboles, les rituels. C'était une façon d'en parler avec de l'humour, de la poésie mais aussi du respect. Ces gens-là ne sont pas venus voir le spectacle, c'est dommage pour eux", regrette-t-il.

              • Le nouvel album de Simon-Pierre Bestion et La Tempête, Bomba Flamenca, est un programme Renaissance espagnole du temps de Charles Quint, récemment paru chez Alpha Classics. Il sera présenté en ouverture du Festival international d'opéra baroque de Beaune le 3 juillet prochain, au Festival de Gand le 10 septembre et au Festival d'Ambronay, le 11 septembre.
              • Il dirige également Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, réorchestré par Philippe Boesmans, dans une production actuellement à l'affiche à l'Opéra de Lyon jusqu'au 28 juin.
              • Le nouveau programme de la compagnie La Tempête, dirigée par Simon-Pierre Bestion, Nocturne II, sera créé le 12 juillet au Festival Abbayes en Lorraine, avant d'être présenté le 17 juillet au Festival de Saintes, le 21 juillet aux Heures Musicales de Lessay, et le 22 juillet au Festival de Rocamadour.
              • 28 min
              • Olivier Baumont et Loris Barrucand : "Jacques Duphly a fait de la musique de film bien avant l'invention du cinéma"

                L'un a été le professeur de l'autre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et ils sortent respectivement une intégrale et une anthologie de pièces pour clavecin du compositeur français Jacques Duphly, né en 1715 et mort au lendemain de la prise de la Bastille. "Il connaissait le clavecin mieux que personne et savait comment faire sonner un instrument", commente Olivier Baumont à propos de ce compositeur méconnu du grand public. "C'est pourtant celui que les clavecinistes jouent presque toujours en bis, quand ils sont un peu fatigués, parce qu'ils savent que cela va séduire le public, poursuit-il. "Il y a aussi quelque chose d'assez éclatant et d'assez retenu, qui est très élégant, acquiesce Lorris Barrucand, c'est une forme de nostalgie. Et puis c'est également une musique qui respecte la main, qui est composée à partir de la main ; ça n'est pas tellement une musique intellectuelle".

                Chacun à leur manière, les deux clavecinistes ont voulu exprimer l'attachement particulier qu'ils portent à ce compositeur. "Je voulais faire une anthologie pour avoir, en peu de temps, un condensé de toute l'œuvre de Duphly et pouvoir apercevoir toutes les facettes de son œuvre", explique Lorris Barrucand, tandis qu'Olivier Baumont confesse "appartenir sans doute à une génération accro aux intégrales. Et ce qui m'a frappé en faisant ces disques, c'est qu'il n'y a pas beaucoup d'intégrales autour de Duphly, alors que sa musique est constamment d'une très grande qualité, observe-t-il. Il y a bien des artistes, des auteurs ou des peintres pour qui on peut se dire que proposer une sélection permet de donner la meilleure idée de leur travail, mais avec Duphly, la moindre gavotte est très élégante et très bien faite. Il n'y a jamais aucune pièce où l'on peut se dire : 'Ça n'est peut-être pas la peine de l'enregistrer…', alors pourquoi ne pas faire une intégrale ?", ajoute-t-il, amusé.

                "L'art de toucher le clavecin, c'est aussi l'art de toucher le public"

                En comparant les enregistrements des mêmes pièces proposées par Olivier Baumont et Loris Barrucand pour leurs albums, on découvre que malgré les apparences, le son d'un clavecin dépend pleinement de son interprète : "On peut faire jouer dix clavecinistes sur le même clavecin, on aura dix sons complètement différents", relève Olivier Baumont. "Le clavecin n'est pas un instrument qui formate les musiciens, ajoute dans le même sens Loris Barrucand, c'est plutôt un instrument dans lequel on peut venir avec sa sensibilité et son expérience : cela vient nourrir la façon d'entrer dans l'instrument".

                "Je suis venu à la musique par l'envie de faire du spectacle", confie également l'ancien élève d'Olivier Baumont : "Ce qui me plaisait, c'était toute l'énergie qu'on peut avoir sur scène", ajoute-t-il. Tandis que le professeur confesse, à l'inverse, avoir toujours "été un peu plus solitaire : dès le départ, je voulais avoir une carrière de soliste, mais j'ai quand même beaucoup travaillé avec des comédiens et ils m'ont beaucoup apporté dans leur rapport à la scène", raconte-t-il. Selon lui, "la nouvelle génération a su développer une grande familiarité stylistique avec le répertoire et les instruments découverts par des gens comme Kenneth Gilbert, Huguette Dreyfus ou Gustav Leonhardt… Je pense par exemple que la génération de Loris Barrucand a une plus grande familiarité avec la musique du XVIIe siècle que la mienne, qui préférait la musique du XVIIIe ou du XIXe siècle. On a désormais affaire à un vivier de clavecinistes exceptionnels", conclut-il.

                • Le disque de Loris Barrucand, Éclats et derniers feux, est sorti le 27 février dernier chez L'Encelade, tandis que l'intégrale de l'œuvre pour clavecin de Jacques Duphly par Olivier Baumont est sortie le 8 mai sous le label Plectra Music.
                • Olivier Baumont sera en concert le 19 juin au Temple de Pentemont (Paris) et le 30 août au cloître Saint-Martin de Laon pour présenter son intégrale.
                • Loris Barrucand jouera, quant à lui, le 3 juillet, pour un programme Bomba Flamenca avec la compagnie La Tempête de Simon-Pierre Bestion au Festival de Beaune, le 4 août au Festival Bach en Combrailles, et les 5, 8 et 10 août, en Normandie, pour Lighten mine eyes, avec l'ensemble Près de votre Oreille. Il est en ce moment, et jusqu'au 28 juin, à l'Opéra de Lyon pour Le Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi.
                • 27 min
                • Hélène Gestern : "Quand j'écris, j'ai une sorte de juke-box qui tourne en permanence dans ma tête"

                  C'est à coup sûr l'une des romancières françaises les plus mélomanes : quatre ans après 555, polar musical autour d'une partition mystérieusement retrouvée, Hélène Gestern explore les mécanismes invisibles du mal-être au travail. Après la mort d'une chimiste, amatrice de musique, dans l'usine de papier qui l'emploie, sa sœur médecin, Irène, inconsolable, ne croit pas à la thèse du suicide et mène l'enquête, révélant, pièce par pièce, de petits secrets et de grandes souffrances professionnelles. Un œuvre sociale en forme de symphonie chorale, qui raconte comment des entreprises broient à petites doses leurs salariés.

                  L'autrice, qui est par ailleurs enseignante-chercheuse à l'université de Nancy, s'est refusée à traiter de ces "problèmes endémiques au travail" sous la forme d'un essai ; "On aurait dit simplement : 'Encore une prof qui se plaint'. Le roman est un objet beaucoup plus ouvert qui permet d'accueillir une bien plus grande pluralité de voix. Ce n'est finalement pas une mauvaise forme pour communiquer quelque chose, raconte-t-elle. Je travaille à l'université et, malgré les apparences, ce n'est pas dimanche tous les jours, et même de moins en moins", ajoute-t-elle pour témoigner de cet environnement où les cas de souffrance au travail, de stress, de pression sur les salariés se multiplient. "En discutant avec des gens qui font d'autres types de métiers, on se rend compte très rapidement qu'on a tous à peu près les mêmes problèmes – ce qui n'est pas normal, parce que chacun a des tâches différentes, des rémunérations différentes, des conditions d'exercice également très différentes, mais tout le monde manifeste la même souffrance, observe la romancière. L'objectif du livre, c'était d'arriver à croiser toutes ces voix et à les harmoniser".

                  Dans un souci de fidélité

                  Éditée chez Grasset, Hélène Gestern a annoncé son départ de la maison de la rue des Saints-Pères après l'éviction de son PDG Olivier Nora, en avril dernier, et dénonce cette rupture opérée dans la ligne éditoriale par son nouveau propriétaire, Vincent Bolloré. Elle justifie cette décision par la brutalité des méthodes employées et la volonté de préserver sa liberté d'écriture qu'elle juge menacée par le changement de direction : "Avec Olivier Nora, nous étions sûrs de pouvoir écrire librement", explique l'écrivaine. Elle confie avoir envisagé de quitter les éditions Grasset une première fois, en 2023, au moment du rachat du groupe par le milliardaire breton : "J'en avais discuté avec Olivier Nora à l'époque, et je trouvais qu'il était courageux de vouloir résister de l'intérieur, par tous les moyens. Alors, avec quelques auteurs, nous avions convenu de rester tant qu'Olivier Nora restait, et que le jour où il partirait, nous partirions aussi ; et c'est ce qui s'est passé", raconte-t-elle.

                  "Je n'aime pas l'opéra, il y a une violence dans la voix lyrique que je ne sais pas apprécier"

                  Les textes d'Hélène Gestern laissent une place importante à la musique : depuis 555, publié en 2022, l'autrice confesse un amour infini pour l'œuvre de Domenico Scarlatti. "C'est peut-être le miracle de la musique qui va toucher en nous des choses qui sont permanentes et éternelles, remarque la romancière, mais Scarlatti ne m'a jamais déçue." Si elle explique ne pas écouter de musique pour écrire, "parce que ce sont deux temporalités très différentes", la romancière admet en avoir tellement écouté, qu'elle a désormais "une sorte de juke-box qui tourne en permanence dans la tête", une petite musique intérieure "tout le temps présente, et qui changent en fonction des circonstances".

                  Interrogée sur son désir d'écrire des livrets d'opéra ou les paroles de chansons, elle rétorque : "Je vais fâcher tout le monde, mais je n'aime pas l'opéra, je ne sais pas l'apprécier. Il y a une sorte de violence dans la voix lyrique avec laquelle je n'arrive pas à m'accorder, regrette-t-elle. En revanche, j'aurais adoré écrire des paroles de chansons, mais je n'en suis pas capable. C'est tout un art d'écrire de la chanson, ce n'est pas parce qu'on est écrivain qu'on sait écrire de bonnes paroles".

                  • Atelier 4 d'Hélène Gestern, paru le 18 mars chez Grasset
                  • 25 min
                  • Alain Altinoglu : "Il faut montrer que l'opéra est un art pour tout le monde"

                    À tout juste cinquante ans, il est l'un des chefs français les plus présents sur les scènes internationales et il multiplie les projets. Depuis dix ans, Alain Altinoglu est directeur musical du Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles, où son mandat a été renouvelé jusqu'en 2031 ; il est aussi le chef principal de l'Orchestre de la Radio de Francfort, avec lequel il vient de remporter la Victoire de la musique classique du meilleur enregistrement pour le Te Deum de Notre-Dame de Thierry Escaich ; en parallèle, il dirige depuis 2023 le Festival international de Colmar, qui se tiendra cette année du 5 au 14 juillet.

                    Avec son orchestre allemand, le chef se lance également dans une intégrale des symphonies de Chostakovitch au disque : "On joue tout dans l'ordre chronologique, explique Alain Altinoglu, et ce qui est extraordinaire avec un orchestre de radio comme celui de Francfort, c'est qu'il doit être capable de jouer toute sorte de musique, de la musique baroque jusqu'à la création contemporaine", ajoute-t-il. Interrogé sur la place et l'importance de ces orchestres dans le débat public français, le chef défend fermement la mission de service public de ces ensembles : "En Allemagne aussi, certains politiques essaient de lancer ce débat et tiennent des discours que je trouve désastreux – 'Pourquoi je paierais des taxes pour la musique classique, pour la radio, pour les orchestres ?' –, mais c'est ça aussi de vivre en communauté ; sinon pourquoi payer aussi pour les hôpitaux ? Fusionner les orchestres, privatiser les radios publiques, ce serait une grande catastrophe culturelle et pour l'éducation", déplore-t-il en rappelant que les orchestres ont l'obligation de passer des commandes et d'aller en région pour participer à la diffusion de la musique classique partout.

                    Une vie de chef

                    Alors qu'il vient d'être prolongé à la direction musicale du Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles, Alain Altinoglu se félicite et souligne l'importance du travail accompli avec l'institution : "Je suis très heureux d'avoir prolongé parce que quand vous travaillez avec un orchestre, vous participez aussi de son renouvellement. Après dix ans, on commence à récolter les fruits de son travail, c'est aussi une forme de consécration" , confie le chef qui emmènera la formation bruxelloise à Colmar cet été. "Ça n'est pas forcément dans l'ADN des orchestres d'opéras de voyager, contrairement aux orchestres de radio qui en ont vraiment l'habitude, mais j'ai la chance d'avoir plein de soutiens à Bruxelles. C'est un orchestre d'opéra, mais qui joue aussi beaucoup de répertoire symphonique, et je voulais montrer dans mon festival ce que l'on fait à la Monnaie. Je suis très heureux de les avoir au Festival international de Colmar cette année, raconte-t-il. J'essaye de faire en sorte d'avoir une programmation éclectique, que quelqu'un qui vient à Colmar pour trois jours puisse entendre des solos, de l'orchestre, de la musique baroque et du contemporain".

                    À la tête de deux orchestres, directeur de festival et pianiste, Alain Altinoglu est aussi professeur au Conservatoire national supérieur de Paris, aux côtés desquels il observe les évolutions du métier de chef d'orchestre : "Beaucoup de choses ont changé, par exemple, je n'avais aucune jeune femme dans ma classe alors que maintenant, j'en ai deux ou trois par classe. Le regard des musiciens a lui aussi bien évolué. Le rapport chef-orchestre a, en général, énormément changé ces cinquante dernières années, les orchestres ont un niveau beaucoup plus élevé, donc onn' attend plus du tout la même chose des chefs", conclut-il.

                    • Le Festival international de Colmar se tiendra cette année entre le 5 et le 14 juillet. On pourra notamment y entendre Alain Altinoglu et son Orchestre symphonique de la Monnaie de Bruxelles, les 5 et 6 juillet.
                    • Ils seront également présents au Festival de Salzbourg pour deux représentations de l'opéra Werther de Jules Massenet, en version concert, le 29 juillet et le 1er août.
                    • Aux côtés de l'Orchestre symphonique de la Radio de Francfort, il donnera deux concerts au Rheingau Festival, les 20 et 21 juin.
                    • Au Théâtre royal de la Monnaie, il dirigera, la prochaine saison, une nouvelle production de l'opéra Wozzeck d'Alban Berg en novembre, et Boris Godounov, de Modeste Moussorgski, en juin 2027.
                    • 26 min
                    • Katia et Marielle Labèque : "Dès le début, nous voulions devenir deux vieilles dames du piano"

                      Katia et Marielle Labèque célèbrent aujourd'hui plus d'un demi-siècle de carrière avec la sortie d'un coffret anniversaire intitulé "55". Des enregistrements inédits mais aussi des archives, de Fanny Mendelssohn à Philip Glass, de Maurice Ravel à Margaret Bonds, pour illustrer une vie artistique partagée.

                      "L'idée de former un duo est venue peu à peu. La première fois, nous avons joué ensemble pour enregistrer les 'Visions de l'Amen', c'est Olivier Messiaen lui-même qui nous a demandé de les enregistrer, nous avions dix-sept et dix-neuf ans à l'époque", retrace Katia Labèque. "On ne savait alors pas vraiment si notre duo tiendrait six mois, un an, cinq ans... C'est un peu comme un couple", résume-t-elle, "quand on se lance dans une aventure, on ne sait jamais si c'est pour la vie." Plutôt que de carrière, Marielle Labèque préfère penser à "une vie partagée ensemble ; même quand il n'y a pas de musique, on partage tout", dit-elle.

                      "C'est passé si vite !", s'exclame Katia Labèque en repensant à ces cinq décennies : "On s'est réveillées l'année dernière, d'un coup, en se disant mutuellement : 'C'est maintenant qu'il faut célébrer, parce que 55, c'est comme deux fois les cinq doigts de la main !', ça nous plaisait, alors on a commencé à imaginer ce projet de disque", explique-t-elle.

                      Musiciennes

                      Avec ces albums, les sœurs Labèque ont aussi voulu remettre en lumière le travail de compositrices oubliées par l'histoire de la musique classique. "Nous nous étions jusque-là beaucoup plus tournées vers les compositrices de notre époque", raconte Katia, "mais on n'avait jamais vraiment joué de répertoire plus ancien, des XVIIIe ou XIXe siècles – et il était temps qu'on s'y intéresse", ajoute-t-elle. Pour Marielle, toutes les compositrices présentes sur ce disque "ont une histoire personnelle forte – Fanny Mendelssohn, Lili et Nadia Boulanger mais aussi Margaret Bonds – et nous voulions leur rendre hommage, à notre façon."

                      "Il nous a certainement fallu nous battre davantage, parce que nous étions des femmes et qu'à dix-sept et dix-neuf ans, on ne nous prenait pas toujours très au sérieux", affirme Katia Labèque, "mais on est très fières d'avoir finalement montré la voie à toute une nouvelle génération de duos de pianos."

                      • Le triple album des sœurs Labèque, pour célébrer leur 55 ans de carrière est sorti aujourd'hui chez Deutsche Grammophon.
                      • Cet été, elles seront en concert le 27 juillet à Biarritz et le 14 août au Touquet.
                      • Elles feront leurs débuts à l'Opéra de Paris avec un concert au Palais Garnier le 11 octobre prochain.
                      • 28 min

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