L'invité(e) du jour

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L'invité(e) du jour episodes

  • 100 ans de Miles Davis : "Il est la figure de l'artiste-créateur par excellence"

    Il y a cent ans jour pour jour, le 26 mai 1926, naissait Miles Davis. Trompettiste et figure de proue révolutionnaire du jazz, il a marqué le XXe siècle par sa capacité à toujours se réinventer : du bebop au cool jazz, de l'acoustique à l'électrique. Pour célébrer son héritage, France Musique sort un nouveau podcast, Les Sagas musicales : Miles Davis, Révolutions jazz, par Saskia de Ville, dans le quel interviennent Laurent Cugny, professeur émérite de musicologie à la Sorbonne, et Nathalie Piolé, productrice des émissions Banzzaï et du Jazz Club sur France Musique.

    « Miles Davis a révolutionné le jazz, il a changé le cours de la rivière, raconte Nathalie Piolé. Je ne fais pas partie de cette génération qui a pu le voir en concert, j'étais encore trop jeune au moment de sa disparition. Mais quand je l'ai découvert, plus tard, je me suis posée beaucoup de questions, parce que ce qui est fascinant avec la figure de Miles Davis, c'est qu'il n'en existe pas qu'une, il y en a mille ! Le Miles des années 1940 n'est pas du tout le même que celui des années 1950, qui lui-même n'a absolument rien à voir avec le Miles des années 1960 », retrace-t-elle. Elle évoque ensuite son Miles, « celui des années 1950-1960 : c'est très classique, mais je l'ai découvert par là, avec le disque 'Kind of Blue' », se remémore-t-elle. À l'inverse, pour Laurent Cugny, c'est la période électrique du trompettiste, plus tardive, qui a constitué une expérience fondatrice : « Ça a été l'une de mes portes d'entrée vers le jazz, en 1973 – j'écoutais surtout du rock à l'époque, et la première fois que j'ai entendu Miles Davis, je n'ai pas compris tout ce qui se passait, c'était sa période électrique dans ce qu'elle avait de plus rugueux. Quand je l'ai réentendu en concert en novembre, ça a été un coup de foudre qui ne s'est jamais démenti. »

    Un musicien révolutionnaire

    « Miles Davis était toujours en mouvement, toujours dans l'expérimentation, à rechercher ce qui pouvait se faire de nouveau, explique Nathalie Piolé. C'est la figure de l'artiste-créateur par excellence, à toujours prendre le pouls de son époque : tout ce qui était fait et tout ce qui avait été découvert ne l'intéressait plus, il regardait toujours droit devant lui », raconte-t-elle. De son côté, Laurent Cugny précise que le trompettiste s'est très rapidement imposé avec un son très personnel, qui a même participé à transformer radicalement le style du jazz : « On ne peut pas décrire un son, c'est indéfinissable, le seul moyen, c'est de l'entendre, signale le musicologue. Mais avec Miles Davis, ce qui est particulièrement paradoxal, c'est que, même s'il a passé sa vie à transformer son son – quand il jouait avec une pédale wah-wah à la fin de sa carrière, ça n'a plus rien à voir avec le son de l'album "Kind of Blue" –, on l'entend toujours, c'est toujours lui. C'est le miracle de la sonorité : il n'y a rien à comprendre là, il suffit de l'entendre ».

    Le trompettiste a aussi éclaté les codes de fabrication de la musique : « Dans sa période électrique, avec le producteur Teo Macero, il proposait des modes de production absolument ébouriffants pour l'époque, indique Nathalie Piolé. Miles Davis emmenait les musiciens hors de leur zone de confort, il attend, et il voit ce qu'il se passe. Il cherche, et souvent, il trouve ». Connu pour avoir un tempérament sulfureux avec les autres musiciens, il l'était encore plus dans le privé puisqu'il a été notoirement violent avec les femmes – ce qu'il reconnaît lui-même dans son autobiographie.

    Trente-cinq ans après sa disparition, Miles Davis n'est pas mort : « Il est toujours aussi présent dans le jazz, et c'est toujours aussi difficile de ne pas jouer comme lui, c'est-à-dire de ne pas lui emprunter au moins une part de son langage musical », observe Laurent Cugny. En transcendant le jazz, Miles Davis a réussi à devenir une icône : « Il n'avait qu'une seule ambition, c'est de devenir la rockstar du jazz, je crois que c'est pour cela, et grâce à ses milliers de révolutions musicales, qu'il a tant marqué les esprits. », conclut Nathalie Piolé.

    • Laurent Cugny est l'auteur d'Une histoire du jazz, publiée aux Éditions Frémeaux & Associés en 2025, et du livre Électrique Miles Davis (1968-1975), publié en 2019 aux Éditions Universitaires de Dijon.
    • Nathalie Piolé produit l'émission Banzzaï, du lundi au vendredi à 18h,et le Jazz Club, tous les samedis à 9h, sur France Musique.
    • Le podcast La Saga musicale : Miles Davis, Révolutions jazz, par Saskia de Ville est disponible depuis le 30 avril.
    • 26 min
    • Irène Jacob : "La musique a toujours été là dans ma carrière"

      C'est par la musique et le piano, qu'elle a appris, qu'Irène Jacob est entrée au cinéma, dans Au revoir les enfants de Louis Malle. Prix d'interprétation féminine à Cannes à 24 ans pour La double vie de Véronique de Krzysztof Kieślowski, Irène Jacob a ensuite mené une carrière internationale sur grand écran, de Michelangelo Antonioni à Wim Wenders, de Paul Auster à Theo Angelopoulos.

      C'est sur les planches qu'on la retrouve dans quelques jours, au Théâtre du Rond-Point à Paris dans la reprise D'où es-tu ? du 3 au 13 juin, conversation à deux voix avec la chanteuse Keren Ann, où poésie et chanson résonnent. "Ce spectacle est né d'une envie d'inviter des voix de poètes sur ce plateau avec nous, développe-t-elle. C'est une façon de dire qu'il y a toujours une musique qui accompagne certains événements, une chanson qui accompagne peut-être une rencontre, un été, un travail et puis une séparation. Il y a aussi des textes qu'on a dans ses valises, et c'est comme si on faisait un itinéraire de vie à travers des mots de poètes et de poètes de musique, comme Leonard Cohen, Brigitte Fontaine, Keren Ann."

      Mélange des genres

      Au cours de la carrière d'Irène Jacob, cinéma, théâtre et musique n'ont cessé de se croiser : "Quand je suis arrivée à Paris, j'ai partagé un appartement avec mon frère qui est guitariste, et puis en face de nous, il y avait des musiciens aussi, dont un pianiste, Benoît Delbecq, raconte-t-elle. C'est chez lui que j'ai répété mon 'Introduction et Rondo capriccioso' de Saint-Saëns pour le film de Louis Malle. On a fait beaucoup de spectacles en musique ensemble. Ça a toujours été là, j'ai eu ce rôle de chanteuse dans 'La double vie de Véronique', ensuite un rôle de violoncelliste pour Hugh Hudson où je jouais "Le Cygne" de Saint-Saëns, et puis ensuite on m'a proposé souvent d'être récitante dans des opéras... C'est toujours un plaisir de travailler en musique."

      La comédienne ne s'est pas contentée de jouer des rôles de musiciennes, puisqu'elle s'est elle-même prêtée au jeu : elle a enregistré deux albums de chansons avec son frère Francis, Je sais nager en 2011 et En bas de chez moi en 2016. La musique continue aussi de l'accompagner dans son temps libre, notamment à travers sa pratique du piano : "J'avais étudié huit ans de piano et j'avais quand même un bon niveau quand j'ai quitté Genève et que je suis arrivée à Paris. À mes 25 ans, mes parents m'ont offert un piano et j'ai bien continué, mais je joue des œuvres de moins en moins compliquées. Il me reste des vestiges, une valse de Chopin, des morceaux un tout petit peu plus complets et élaborés. Je suis fière de jouer, mais de moins en moins bien."

      26 min
    • Jakub Józef Orlinski : "J'étais très sensible à la critique mais, aujourd'hui, je m'en moque"

      À trente-cinq ans, le contre-ténor Jakub Józef Orlinski s'est imposé comme l'une des stars du chant baroque et chacun de ses disques est un événement. Avec 325 000 abonnés sur Instagram, le musicien, également breakdancer, donne aujourd'hui le tournis au monde de la musique classique. Son dernier album, If music…, revisite les grands airs baroques, avec la complicité du pianiste Michał Biel, loin des interprétations historiquement informées auquel le chanteur a habitué son public.

      « C'est une évolution naturelle de notre collaboration avec Michał Biel, qui est aussi un ami très cher », explique Jakub Józef Orlinski, nous avons commencé à jouer ensemble en 2014 après avoir participé à un concours, et ce qui s'est produit entre nous était tellement beau que nous nous devions de cultiver ce partenariat. Nous avons tous les deux étudié à la Juilliard School de New York, aux États-Unis, et nous avons commencé à explorer plusieurs répertoires », raconte-t-il. Les deux musiciens ont en effet interprété divers pans de la musique, des chants polonais - qui ont fait l'objet d'un premier disque ensemble - aux chants français en passant par des lieder allemands, « mais avec ma tessiture, je chante beaucoup de musique baroque, dit-il. Il était donc évident que nous finirions par enregistrer ce répertoire, pour piano et voix. »

      Le chanteur n'a absolument pas peur de déplaire en étant accompagné par un piano moderne, au contraire : ce projet représente pour lui l'occasion de montrer que l'interprétation de musiques anciennes sur des instruments modernes est aujourd'hui largement acceptée. « C'est pour cette raison que la dernière pièce de l'album est un choral de Bach : cette pièce est tellement connue et tellement enregistrée par des pianistes que certaines personnes pensent même qu'elle a été composée pour cet instrument. Nous cherchions à prouver qu'il était tout à fait possible de faire la même chose avec la musique de Purcell, de Haendel ou de Johann Joseph Fux », explique-t-il.

      Le musicien revendique ainsi cette liberté artistique et souligne la simplicité de cette formation piano-voix qui, selon lui, permet de capter une émotion plus pure : « Bien sûr, l'orchestre offre certains effets sonores que le piano ne peut pas rendre », explique-t-il, « mais je trouve fascinant de pouvoir explorer les différentes possibilités offertes par le piano. Il y a des techniques que l'on peut mettre en place avec Michał Biel, très amusantes et qui seraient impossibles à faire avec un orchestre », continue-t-il. « Il y a parfois, dans la simplicité, la clé qui captivera l'auditeur, c'est ce que je trouve très attirant dans l'œuvre de Haendel. Sa musique sacrée est totalement incroyable », s'enthousiasme-t-il.

      De nouveaux terrains de jeu

      Très suivi sur les réseaux sociaux, Jakub Józef Orlinski explique utiliser ces plateformes pour lever le voile sur les réalités du métier d'artiste lyrique : « Je veux simplement montrer aux gens ce que signifie être chanteur. Ce n'est pas juste se tenir sur scène, chanter et recevoir des applaudissements. Cela représente aussi des heures de pratique, du temps pour concevoir des programmes, préparer les déplacements, les interviews, etc. Ce n'est pas forcément essentiel, mais je suis un jeune musicien, j'ai grandi avec les réseaux sociaux, je ne le fais pas pour être plus exposé, je crois simplement que cela intéresse les gens, de pouvoir accéder aux coulisses », soutient-il. Le contre-ténor remarque aussi que cette transparence permet également de rendre la musique classique plus accessible : « Il y a beaucoup plus de jeunes qui viennent à nos concerts. A la Philharmonie de Paris il y a deux jours, nous avons même vu quelques enfants venir avec beaucoup de curiosité, pour découvrir le programme du disque. »

      Interrogé sur sa participation à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, Jakub Józef Orlinski confie ne pas encore parvenir « à croire et à digérer ce qui s'est produit. Paris exerce déjà sur moi un certain attrait », explique le contre-ténor, « j'y ai donné mes premiers grands concerts, c'est un endroit vraiment important pour moi, alors de pouvoir participer à ce grand événement, dont on voit encore les traces aujourd'hui sur les pavés de la ville, c'était incroyable ! »

      • Le disque de Jakub Józef Orlinski en duo avec Michał Biel, If music…, est sorti le 27 mars sous le label Erato.
      • 28 min
      • Dalia Stasevska : "Le monde est complètement passé à côté de la musique ukrainienne"

        Rompue aux orchestres de radio, à quarante-et-un ans, Dalia Stasevska est aujourd'hui l'une des cheffes les plus en vue d'Europe. Née en Ukraine, elle a grandi en Finlande et c'est en Grande-Bretagne qu'elle dirige depuis six ans l'Orchestre symphonique de la BBC. Cette semaine, elle sera à la tête de l'Orchestre national de France pour un programme étonnant mélangeant Faust et Hélène, une cantate de Lili Boulanger et des airs de Carmen. Son approche artistique, motivée par une volonté de décloisonner les genres, l'amènera également à diriger, la saison prochaine, le Philharmonique de Radio France jusqu'aux frontières de la musique électro.

        « Je trouve que les orchestres de radio sont très bons », explique-t-elle : « La première fois que j'ai dirigé l'Orchestre national de France, c'était à l'époque du Covid – c'était un concert très particulier –, mais c'était un moment magnifique », raconte la cheffe, « j'étais un peu nerveuse parce que je voulais tout de suite me lancer dans ce répertoire français qui me fascine », se souvient-elle. « J'ai été tellement impressionnée par la façon dont les musiciens de l'orchestre étaient ouverts à toutes mes idées, et par ses sons si particuliers, tellement français, que je ne retrouve nulle part ailleurs », sourit Dalia Stasevska, « quand je reviens maintenant ce ne peut être que pour me replonger avec eux dans ce répertoire qui est, peut-être, l'ADN même de cet orchestre. »

        Le programme de ces deux prochains concerts sera pour la cheffe l'occasion de présenter au public et aux auditeurs une œuvre rare, Faust et Hélène, une cantate composée par Lily Boulanger à vingt-ans, accompagnée d'extraits de l'opéra Carmen, de Georges Bizet : « Cela va faire presque dix ans que je veux diriger cette pièce de Lili Boulanger », explique Dalia Stasevska, « je devais le faire il y a deux ans, avec l'Orchestre national de France, mais nous avions dû annuler parce que je venais d'avoir un enfant », raconte-t-elle. « Mon idée, c'était d'associer cette cantate à Carmen pour pouvoir contempler ces deux femmes et l'amour tragique auquel elles sont toutes les deux confrontées, afin parler de parler de la passion. Ces deux œuvres fonctionnent très bien ensemble : Carmen*, évidemment tout le monde connaît, mais je suis sûre que le public sera très surpris par la cantate de Lili Boulanger qui est un véritable chef-d'œuvre* », précise-t-elle.

        Une histoire d'engagement

        « Je suis ukrainienne », rappelle Dalia Stasevska, « mais j'ai passé toute ma vie en Finlande. Ce n'est qu'à vingt ans que je me suis rendue compte que je ne connaissais absolument rien de la musique classique ukrainienne, et puis j'ai remarqué que je n'étais pas la seule : personne ne sait vraiment ce qu'est la musique ukrainienne », regrette-t-elle, « alors m'est venue l'envie de revenir à cette musique. Au moment de la guerre », poursuit-elle, « j'ai aussi redécouvert l'histoire de mon pays, par mon père et par ma grand-mère qui me l'ont racontée : depuis trois-cents ans, la Russie tente de faire disparaître l'histoire de l'Ukraine. J'ai donc décidé qu'il fallait que je fasse quelque chose pour défendre la culture ukrainienne : j'ai cherché des compositeurs relativement inconnus pour les remettre en lumière et j'ai eu la chance de pouvoir les enregistrer pour la première fois grâce à l'Orchestre de la BBC. C'est une petite vitrine, mais j'espère qu'elle inspirera d'autres chefs et d'autres orchestres à jouer cette musique sur toutes les scènes du monde, parce que c'est une très belle musique – j'essaye d'ouvrir ce répertoire au monde », raconte Dalia Stasevska.

        Par ailleurs, la cheffe innove aussi dans le mélange des genres : « J'aime tout simplement la musique », sourit-elle à ce propos, « la scène contemporaine est très intéressante, notamment parce que la musique classique est beaucoup plus ouverte aux autres genres. Les directions d'orchestres sont moins peureuse et beaucoup plus téméraires qu'avant : elles écoutent la musique qui les entoure et travaillent aussi bien avec des compositeurs de musique de film que des groupes de rock. » Elle ajoute : « Notre époque est très attrayante de ce point de vue, pleine de choses nouvelles – de mon côté, j'essaye de m'en servir pour apporter quelque chose de différent, pour une autre façon d'exprimer la musique », indique finalement Dalia Stasevska.qui tie

        L'école finlandaise

        Formée par le célèbre pédagogue Jorma Panula, la cheffe d'orchestre a hérité d'une méthode éprouvée : « La leçon la plus importante qu'il m'a donnée est d'apprendre à être son propre professeur. Au tout début, pendant les premiers cours, il ne vous dit pas grand-chose, mais pendant les répétitions, il filme et il enregistre ; puis il vient s'asseoir au côté du chef d'orchestre, ne dit toujours rien, et le laisse regarder les enregistrements. C'est à ce moment-là », décrit Dalia Stasevska, « que vous remarquez vous-même ce qui ne vas pas : vous vous dites "Ah, là, j'aurai pu faire autrement !", et puis il vous reprend et vous corrige », explique-t-elle. « Il a sa façon de diriger l'orchestre, avec peu de mots, seulement avec les mains et par des gestes clairs. En tant que professeur, il vous laisse vous rendre compte des choses : j'ai compris qu'il nous préparait vraiment à ce métier de cette façon, parce que c'est une profession très isolée, où l'on se sent rapidement très seul. Il faut être capable de se voir de l'extérieur, et de s'améliorer par soi-même : on ne peut pas demander au violoniste, par exemple, ce qui ne va pas ou ce qu'il faut refaire. »

        • Dalia Stasevska sera à la tête de l'Orchestre national de France pour deux concerts sur les Grands airs de Carmen, les 21 et 22 mai à l'Auditorium de Radio France. Ce concert sera également diffusé en direct sur les antennes de France Musique le 21 mai à 20h.
        • La saison prochaine, elle dirigera l'Orchestre philharmonique de Radio France les 22 et 23 octobre : au programme, notamment, une création éléctro.
        • Enfin, son prochain album avec l'Orchestre symphonique de la BBC, Ukrainian Mixtape, sortira le 17 juillet prochain : y figureront des œuvres de compositeurs ukrainiens rarement entendus.
        • 28 min
        • Gaspard Dehaene : "Souvent la musique me prend comme un océan"

          Il aurait pu devenir tennisman, ou écrivain, mais il est devenu pianiste : à trente-neuf ans, tout juste, Gaspard Dehaene explore avec son dernier disque la filiation artistique de Gabriel Fauré. Plus qu'une simple anthologie, ce projet permet au pianiste de redécouvrir l'effusion créatrice inspirée et formée par Fauré au début du XXe siècle, à travers des œuvres plus ou moins éclipsées par l'histoire et le génie du maître, à l'instar des pièces de la compositrice Mel Bonis. "C'est avec le centenaire de la mort de Fauré en 2024 que j'ai eu envie de découvrir sa succession", explique le musicien, "il faut dire aussi que, pour moi, cela correspondait aussi à l'année de naissance de mon deuxième fils, et le sujet de la transmission commence à être un thème omniprésent dans mon quotidien."

          "Ce que j'adore dans ce répertoire, c'est le déploiement horizontal d'une harmonie qui bouge tout le temps, un peu comme une texture qui reste du début à la fin et qui est prise dans des mouvements extrêmement envoûtants", détaille le pianiste, "pour ce disque, je voulais vraiment construire un programme qui me permette d'avoir des tubes, mais aussi des pépites moins connues. Je voulais éviter d'entrer dans une démarche purement intellectuelle qui aurait consisté à ne graver que des œuvres jamais enregistrées : J'ai souhaité que le plaisir des auditeurs soi aussi garantie pour chacune des pièces." Ainsi, dans ce répertoire vivant, pétri de références croisées et de dédicaces, Gaspard Dehaene se sent "comme dans un laboratoire : c'est tout un microcosme qui grouille au rythme des expositions universelles de Paris – 1878, 1889 et 1900 –, en plein cœur de la Belle Époque et qui essaye plein de chose, avec bonheur et aussi parfois une certaine forme de maladresse, et c'est absolument fabuleux."

          Regards sur l'avenir

          Depuis 2021, Gaspard Dehaene enseigne le piano à l'École normale de musique de Paris, dans la classe de Rena Shereshevskaya : cette activité a profondément transformé son approche de la musique en tant qu'interprète. Selon le pianiste, l'interaction avec les élèves offre la possibilité de toujours remettre en question sa propre discipline et ses exigences artistiques. "Quand on discute avec ses élèves, on s'aperçoit qu'on dit des choses qui peuvent nous paraître évidentes et tout à fait pertinentes, mais qui ne leur parlent pas forcément ; ça permet aussi de rafraîchir constamment son propre travail, je ne pourrais plus jamais m'en passer. Ma grande crainte", confie-t-il, "c'est de ne pas donner autant mes élèves que ce qu'ils me donnent."

          Les interrogations soulevées par ce travail de transmission trouvent aussi un écho dans sa vie de famille, où l'équilibre entre les affaires du musicien et les devoirs du père nourrit son rapport à l'art et son humilité : "Le temps de pratique musicale se trouve nécessairement réduit par les tâches du quotidien que l'on se partage avec ma femme, mais cela m'oblige à être plus efficace et à me concentrer sur les bons moments avec la musique. Dans un sens", conclut-il, "je suis plus heureux d'être musicien que jamais."

          Une affaire de famille

          Issu d'une lignée d'artistes renommés, Gaspard Dehaene porte un regard lucide sur l'héritage musical et culturel transmis par sa mère, la pianiste Anne Queffélec, et son grand-père, l'écrivain Henri Queffélec. Loin de porter cette filiation comme un poids, il y voit plutôt une chance immense, admirant particulièrement l'intégrité artistique et le dévouement de sa mère avec laquelle il se produit encore régulièrement, à quatre mains. "Notre relation mère-fils a bien sûr évolué ces dernières années, du fait de ma propre paternité, je pense être désormais plus patient et de plus en plus compréhensif, plus humble aussi dans nos échanges, mais elle a toujours été un modèle pour moi", confesse-t-il : "Elle est la preuve qu'il est possible de vivre toute une vie avec la musique."

          • Le disque de Gaspard Dehaene, Fauré en héritage, est sorti le 16 janvier sous le label Mirare.
          • Gaspard Dehaene sera également en concert le 21 mai à Maisons-Laffitte, le 2 juin, Salle Cortot à Paris, le 18 juin au Musée Granet d'Aix-en-Provence pour le Festival de La Roque d'Anthéron, ainsi que les 3 et 4 juillet à Celles-sur-Belles, dans les Deux-Sèvres, au Festival ArtenetrA.
          • 27 min
          • Romain Didier : "La mélancolie est un moteur extraordinaire de la chanson"

            Après quarante-cinq ans de carrière, l'auteur-compositeur-interprète Romain Didier sort ce mois-ci son douzième album studio, La buée des miroirs. Avec ce nouveau disque, empreint d'une douce nostalgie, l'artiste évoque des souvenirs, convoque des paysages et se souvient des amours passées : les gens changent, mais les lieux et les objets restent. "J'aime retrouver des endroits que j'ai connus et qui ne changent pas. J'aime par exemple retourner à Venise, parce que rien n'y change : j'y retrouve toujours les mêmes rues, les mêmes endroits, ça me touche beaucoup", indique-t-il.

            "Pour moi, la nostalgie n'est pas forcément quelque chose de triste", confesse-t-il en évoquant sa musique, "c'est plutôt quelque chose qui ressemble à un petit pincement au cœur, assez doux, avec de jolies tonalités. Quand je me retourne sur ce que j'ai connu et qui n'existera peut-être plus, sur les endroits que j'ai aimés, c'est une douce violence qui me prend et que j'aime ", explique le musicien pour qui la mélancolie est "un moteur extraordinaire de la chanson."

            Romain Didier revient également sur la seule chanson de l'album dont il a signé les paroles, et qui donne son nom au disque : "Ce n'est pas toujours facile de trouver des titres aux albums et aux chansons", confie-t-il. Quand on se regarde dans un miroir, on s'y réfléchit et, de temps en temps avec la buée, il s'y réfléchit aussi une sorte de léger brouillard, de flou qui convient tout à fait à l'introspection."

            Son premier confident

            Musicien autodidacte, Romain Didier entretient un rapport très personnel à son instrument. Bien que né de parents musiciens – son père, Pierre Petit, était compositeur, Grand Prix de Rome et directeur de l'École Normale de Musique de Paris ; sa mère, Christiane Castelli - chanteuse lyrique à l'Opéra de Paris –, il refuse de prendre des leçons de solfège et de piano : "Mes parents étaient, à mon avis, assez occupés par leurs carrières respectives", se souvient-il, "mais j'ai pu m'asseoir sur le tabouret du piano et ils me laissaient libre. Je commençais alors à chercher quelques petites mélodies. Quand j'étais triste, je le racontais au piano, quand j'étais gai, je lui racontais aussi. C'est un confident, encore aujourd'hui", dit-il. "Comme tous les autodidactes, je crois que j'ai pris racine là où j'ai pu et que je me suis nourri en allant chercher l'eau là où elle était ; j'ai pris ce que j'avais à prendre et j'ai essayé de faire grandir ce petit univers."

            Aujourd'hui, ses mains se sont affûtées sur le piano où il cherche avant tout l'harmonie, sur laquelle vient se poser, dans un second temps, la mélodie : "J'ai passé ma vie au piano, à écrire ou à orchestrer. Mes doigts sont devenus autonomes sur un clavier. Comme tous les improvisateurs, je les laisse aller", s'amuse-t-il, lui qui considère la musique comme "un art de vivre".

            "J'écris mes chansons pour nos contemporains, pas pour la postérité"

            Fidèle à sa volonté de ne jamais se répéter, le pianiste a fait appel, sur ce disque, au parolier Gil Chovet : "Je suis ravi de travailler avec lui, j'aime quand des auteurs mettent dans ma bouche des mots que je n'imaginais pas mettre moi-même. Une chanson est réussie quand elle est assez universelle pour que chacun puisse s'y reconnaître", estime-t-il.

            Interrogé sur l'évolution de la chanson française, Romain Didier pointe une tendance à la simplification musicale et regrette, parfois, une diminution de la richesse mélodique et harmonique qu'il affectionne tant : "Au sens où je pratiquais ce métier, je pense qu'il y a aujourd'hui de moins en moins de mélodies et d'harmonies, même s'il reste des choses magnifiques. Mais c'est autre chose…", conclut-il.

            • Le dernier disque de Romain Didier, La Buée des miroirs est sorti le 1er mai sur le label EPM.
            • Il sera en concert le 6 juin au Pôle culturel L'Étincelle à Venelles (Bouches-du-Rhône), et le 27 juillet au Festival Barjac m'en chante (Gard).
            • 27 min
            • Alan Stivell : "Ne pas avoir fait le conservatoire est un choix quasiment philosophique"

              Alan Stivell célèbre ses 60 ans de carrière au cours d’une tournée anniversaire. Le chanteur, musicien et harpiste celtique est accompagné par dix musiciens pour présenter une nouvelle version de l’album live Liberté - Roazhon (2024, Verycords), où il même quelques-uns de ses plus grands succès avec une nouvelle version de sa Symphonie Celtique, enregistrée avec l'Orchestre national de Bretagne. Chantre de la musique celtique, explorateur, compositeur hors-norme, le musicien de 82 ans s'attache toujours à faire vivre et à réinventer le répertoire celtique.

              Une tournée anniversaire

              De la Bretagne à Toulouse, en passant par Dublin, c’est sur les routes et avec ses musiciens qu’Alan Stivell fête ses 60 ans de carrière, dont un Olympia le 31 mai. "Ce sont des moments merveilleux que je passe avec mes musiciens ", explique celui qui se considère encore comme un "musicien en développement". "On progresse qualitativement toute sa vie", ajoute-t-il. Toutefois, Alan Stivell joue encore en concert ses plus grands succès comme le titre Tri Martelod, publiée en 1972. Réclamée à chaque concert, la chanson y est systématiquement interprétée : "Je ne m’en lasse pas. J’aime toujours peaufiner les choses, trouver des détails à faire évoluer", explique le musicien.

              40 ans plus tard, la Symphonie n°2

              L’album Liberté - Roazhon, enregistré en live en 2022 entre Rennes et Paris, est né d’une collaboration avec l’Orchestre national de Bretagne. Avec l'Orchestre, il ré-enregistre sa Symphonie celtique n°2, initialement créée en 1979. Le chanteur avoue avoir d’abord ressenti un grand sentiment d’illégitimité : "C’était un véritable honneur, mais j’arrivais sur la pointe des pieds, avec toujours une grande timidité. Quand Marc Feldman, l'ancien administrateur de l'orchestre, m'a proposé ce projet, ça a été énorme pour moi", raconte-t-il.

              Le compositeur relate alors le défi que l'orchestration a représenté pour lui, qui a fait le choix de ne pas "s’inféoder au conservatoire à l’université" : "Ce choix est presque philosophique. Cela devait rester mon écriture. Cela a finalement abouti à quelque chose qui était proche de ce que j’avais envie d’entendre. Je revisite beaucoup la nouvelle version, mais j’ai gardé certains éléments de base. Je ne vais pas tout casser au risque que le public soit perdu. Elle me semble plus accomplie", explique le chanteur, qui indique qu’elle sera sûrement l’œuvre de sa vie.

              L’évolution de la musique folklorique

              À l’instar d'Antonín Dvořák et de sa Symphonie du Nouveau Monde, les compositeurs classiques se sont emparés d’éléments de musiques folkloriques. Pour Alan Stivell, "le moindre pas fait en ce sens participe à sauver cette culture". Le musicien regrette néanmoins les appropriations à sens unique : "Certains ne font pas la démarche d’essayer de comprendre. Ce n’est pas toujours évident de saisir toutes les subtilités présentes. L’idéal, c’est un mariage à deux, en parité, où toute la richesse de la fusion est partagée des deux côtés".

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            • Emmanuelle Bertrand : "Schubert a cette particularité de pouvoir accompagner toutes les périodes de la vie"

              Après plus de trente ans de carrière marqués par l'exploration des répertoires de Bach, de Brahms et de compositeurs plus contemporains comme Britten ou Dutilleux, la violoncelliste Emmanuelle Bertrand signe un double album consacré à Franz Schubert, avec le pianiste Pascal Amoyel qui partage sa vie. "Schubert a cette particularité de pouvoir nous accompagner à toutes les périodes de la vie", raconte la violoncelliste, "comme s'il pouvait nous dire les choses les plus tragiques tout en étant toujours rassurant – comme s'il nous disait 'ce n'est pas grave, ça va aller…'", ajoute-t-elle avant de confesser : "Je crois que c'est l'apport de la vie, les moments heureux et les moments difficiles que j'ai pu traverser, qui fait que je reviens aujourd'hui à cette musique".

              "J'ai mis longtemps à revenir à Schubert, comme j'avais mis longtemps à revenir à Bach", explique Emmanuelle Bertrand, "même s'il a toujours été présent dans ma vie d'instrumentiste – je crois que je joue son Quintette depuis mes débuts – je ne connaissais pas tellement la Sonate pour arpeggione et ses transcriptions pour violoncelle. Elle est sublime, mais tellement incommode à jouer sur un violoncelle : ça nous oblige à de nombreuses acrobaties alors que c'est une pièce d'une simplicité renversante et qui est tellement organique, dans son chant, que l'on aimerait pouvoir oublier l'instrument", ajoute-t-elle. Aux côtés de cette sonate, figurent également sur l'album, des arrangements pour piano et violoncelle d'une série de lieder composés par Schubert : "Ces œuvres sont absolument irrésistibles pour la violoncelliste que je suis. Dans ces arrangements, le texte chanté disparaît, mais il est implicite – il persiste dans le phrasé de Schubert, dans le choix de ses notes, ses articulations, ses harmonies… De toute façon, le texte est en allemand, donc tout le monde ne le comprend pas : c'est plutôt une source d'inspiration pour l'interprétation", sourit-elle.

              Enseigner la musique aujourd'hui

              Sacrée en 2022 instrumentiste de l'année aux Victoires de la musique classique, Emmanuelle Bertrand est également enseignante au Conservatoire supérieur de Paris. "J'apprends beaucoup de mes étudiants, raconte-t-elle. Ils me confrontent à de nouveaux terrains et à de nouveaux répertoires, à une spontanéité et à une sensibilité différentes des miennes." Pour la violoncelliste, ce renouvellement de l'enseignement est aussi un gage de renouvellement pour le paysage musical : "Nos étudiants préparent forcément des choses auxquelles on ne s'attend pas, cela ouvre donc une grande part de développement et d'accompagnement de projets artistiques, précise-t-elle. C'est une génération qui est plus ouverte à d'autres mondes, par les médias, le brassage des cultures, et qui baigne aussi dans de nouvelles formes de création."

              Alors que la saison des concours bat son plein, Emmanuelle Bertrand suit attentivement le Concours Reine Elisabeth dédié cette année au violoncelle, et qu'elle commente pour la RTBF et Musiq3. Pourtant, elle a construit sa carrière sans enchaîner les concours internationaux : "Il y a toujours plusieurs chemins possibles : j'ai passé juste ce qu'il fallait de concours pour pouvoir démarrer, mais c'est vrai que les concours entraînent un rapport à la scène complétement différent de celui qui attend le musicien après les concours. De mon côté, j'ai toujours préféré le rapport au public que le rapport au jury, même si ce ne sont pas pour autant de mauvais souvenirs", concède-t-elle.

              • Le double disque d'Emmanuelle Bertrand autour de Franz Schubert, Quintette à cordes, Sonate Arpeggione, Lieder pour violoncelle et piano, est sorti en avril chez Harmonia Mundi.
              • Elle sera en concert le 16 mai à Alfortville, le 13 juin à Fougères, les 19 et 20 juin à Mirmande pour le Festival des Sésameries, le 12 juillet dans l'Orne, le 22 juillet à Nice, le 25 août au Festival Midis Minimes à Bruxelles et le 26 août au Théâtre de Louvain.
              • 27 min
              • Paul Agnew : "Les chefs baroques qui ont le plus de succès sont souvent passés par Les Arts Florissants"

                Après s'être longtemps concentrés sur la musique française sous l'impulsion de leur fondateur, William Christie, Les Arts Florissants se tournent vers l'œuvre de Jean-Sébastien Bach. Sous la direction de Paul Agnew, son co-directeur musical depuis six ans, l'ensemble baroque s'arrête à Köthen et sort le troisième volume d'une série discographique qui explore la vie du compositeur, à travers différents lieux importants. "Cette série de disques constitue une tentative de découvrir l'homme derrière la statue du compositeur, un vrai homme qui respire", raconte le maestro.

                Du côté de Köthen

                Ce nouveau disque des Arts Florissant s'arrête ainsi sur une courte période de la vie de Bach, lors de son passage à Köthen entre 1717 et 1723 : "La vie de Jean-Sébastien Bach à Köthen est fascinante, parce qu'on se l'imagine comme le compositeur de musique sacrée par excellence, mais là, il n'en compose presque pas, explique Paul Agnew. La seule cantate présente sur le disque est une cantate profane, écrite pour l'anniversaire du prince Léopold d'Anhalt-Köthen, son employeur. Mais ce qui est particulièrement étonnant, c'est que son fils, Carl-Philip-Emmanuel Bach, écrit que 'C'est à Köthen que Bach est le plus heureux !' Cela va complétement à l'encontre de ce qu'on imagine de Bach, compositeur des 'Passions', de la 'Messe en Si' et de toutes les Cantates : comment se fait-il qu'il ai été tellement heureux pendant ces six années, alors qu'il n'a rien écrit pour l'Église ?"

                À Köthen, Jean-Sébastien Bach vit aussi des épreuves particulièrement tragiques : il y perd à la fois sa première épouse – Maria Barbara – et l'un de ses fils qui vient de naître – Léopold Augustus. "C'est particulièrement terrible d'ailleurs, parce que quand Bach rentre à Köthen en juillet 1720, Barbara est déjà enterrée : il frappe à la porte en pensant voir la femme qu'il adorait et on lui annonce qu'elle n'est pas seulement malade, ni morte, mais qu'elle est déjà enterrée", raconte Paul Agnew avant d'ajouter : "Il ne faut pas oublier que c'est malheureusement aussi une partie importante de la vie de Bach qui a eu vingt enfants, mais que seulement dix ont survécu, et certains pas très longtemps. C'est absolument tragique, mais Bach répète dans toutes ses cantates le mot allemand 'Trost', pour dire qu'il y a une forme de réconfort dans la religion et dans le sacré qui vient reconnaître ces drames."

                Le baroque aujourd'hui

                Trente-cinq ans après son arrivée aux Arts Florissants, d'abord en tant que ténor, Paul Agnew a vu le public de l'ensemble évoluer : "Il est devenu de plus en plus mélomane et de plus en plus demandeur. Il y a une vraie soif de culture et particulièrement pour la musique baroque", observe le chef qui proposera, dans quelques jours aux spectateurs de la Philharmonie de Paris de chanter Bach avec Les Arts Florissants dans un concert participatif. "C'est toujours un bonheur de chanter avec le public, ils viennent toujours très nombreux pour chanter Bach avec nous, je les admire", précise-t-il.

                Même si, selon lui, le marché de la musique baroque se porte bien, la concurrence devient plus rude : "Il y a aujourd'hui plein d'autres ensembles baroques, mais quand on regarde les chefs qui ont le plus de succès, ils sont souvent passés par les Arts Florissants. Je crois que William Christie a eu une immense influence sur ce marché", observe-t-il. Les maestros Mark Minkowski, Christophe Rousset, ou encore Hervé Niquet sont ainsi passés dans les rangs de l'ensemble, tout comme les chanteurs et chanteuses Lea Desandre, Eva Zaïcik ou Reinoud Van Mechelen à travers l'Académie Le Jardin des Voix. "C'est aussi notre responsabilité de propulser les musiciens qui feront l'avenir. De toute façon, il n'y aura jamais trop de musique", sourit-il.

                • Le disque J.S. Bach, A Life in Music, vol. 3 : Köthen, avec Benjamin Alard et les Arts Florissants, dirigés par Paul Agnew, est sorti le 8 mai sous le label Harmonia Mundi.
                • Le 13 mai, il dirigera les Arts Florissants dans un concert participatif à la Philharmonie de Paris : Chanter Bach.
                • 27 min
                • Netia Jones : "Le monde de l'opéra change enfin sur les questions de misogynie"

                  Après avoir relu les Noces de Figaro à l'ère #MeToo à l'Opéra de Paris il y a quelques années, la metteuse en scène Netia Jones s'apprête à dévoiler une œuvre oubliée depuis trois siècles : l'Ercole amante (Hercule amoureux), écrit en 1707 par la compositrice vénitienne Antonia Bembo. Cette partition, jamais jouée du vivant de la compositrice, connaîtra, dans quelques jours, sa toute première production européenne sur les planches de l'Opéra Bastille. "C'est un événement de mettre en lumière cette compositrice merveilleuse, explique Netia Jones. J'étais vraiment très excitée par ce projet et par sa musique extraordinaire."

                  Pour aboutir à une telle production à partir du 28 mai, la route a été longue : "J'ai commencé à travailler sur cette œuvre il y a trois ou quatre ans déjà, et je n'avais alors que la partition, et encore, même pas la nouvelle édition de Leonardo García-Alarcón qui dirigera à l'Opéra Bastille ! Mais je suis habituée à travailler avec très peu de matière – comme quand je travaille avec des compositeurs contemporains et que je dois tout inventer : il est clair que sur ce point, ma formation musicale m'a énormément aidée", poursuit l'ancienne violoniste. La vie de la compositrice Antonia Bembo a aussi été une inspiration pour elle, malgré le peu de sources qui subsistent aujourd'hui : "Elle avait manifestement beaucoup de courage. Elle a fui ce mariage avec un homme violent et criminel pour recommencer sa vie à Paris et avec énormément de succès : elle a écrit beaucoup de musique ! Je crois que c'était une femme avec un caractère très intéressant."

                  Le baroque au prisme du consentement

                  Pour Netia Jones, cette œuvre et la vie de la compositrice résonnent avec l'actualité en abordant frontalement la question du consentement à travers le mythe d'Hercule : "Le livret reprend l'histoire de cet héros, archétype de l'homme puissant, que l'on retrouve un petit peu plus âgé et qui tombe amoureux d'une très jeune fille, la petite amie de son fils. Cela m'a vraiment sauté aux yeux, mais c'est une histoire de consentement", raconte la metteuse en scène. "Il y a le mot consentement dans le livret qui se trouve tiraillé entre deux déesses : d'un côté, il y a Vénus, la déesse de l'amour qui ne trouve pas ça important ; et de l'autre côté, Junon, protectrice des femmes, qui s'y oppose et dit 'Non, ça n'est pas acceptable, pour un homme aussi vieux d'insister auprès d'une très jeune fille comme cela !'", ajoute-t-elle.

                  Sur le plateau de l'Opéra Bastille, Netia Jones s'inspire de la tradition baroque qui valorisait l'innovation technique : "Pour cette mise en scène, explique-t-elle, j'ai beaucoup travaillé avec les nouvelles technologies, dans un usage que je pense très authentique, parce que le théâtre baroque lui-même cherchait à produire toujours des choses nouvelles, avec les technologies de son temps bien sûr. Si on imagine l''Ercole amante' de Cavalli, écrit cinquante ans avant celui d'Antonia Bembo sur le même livret, il devait être donné dans la très grande salle du Palais des Tuileries qui pouvait apparemment accueillir 7000 personnes ! Pour comparaison, à l'Opéra Bastille, la salle ne peut en accueillir que 3000." Mais la salle parisienne à d'autres avantages pour une mise en scène inspirée des grands décors baroque :"C'est une immense salle de machines qui marche très bien pour le théâtre baroque, précise-t-elle. À Bastille, il est possible de faire des changements de décor très rapides, mais de jouer également avec des éclats de lumière, des couleurs, pour construire quelque chose de très baroque et qui saute aux yeux."

                  Longtemps décrit par l'artiste comme un milieu profondément misogyne, le monde de l'opéra semble avoir enfin entamé sa mutation : Netia Jones observe avec optimisme l'émergence de nouvelles figures féminines qui contribuent aussi à changer le regard porté par la création. "Je crois que les choses changent enfin, sous nos yeux : depuis quinze ou vingt ans que je travaille dans le monde de l'opéra, rien ne bougeait, mais tout d'un coup, depuis cinq ans, tout change !", se réjouit-elle.

                  • Netia Jones met en scène l'Ercole amante de la compositrice Antonia Bembo sur les planches de l'Opéra Bastille du 28 mai au 14 juin. L'opéra sera également diffusé sur France Musique le 4 juillet, à 20h, dans l'émission Samedi à l'Opéra.
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