Les députés doivent-ils oui ou non regarder le film des massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre ? Il n’y a pas eu de consensus à la Chambre sur le sujet. Pour certains, on détourne le regard, pour d’autres, on risque la manipulation. Le débat va désormais avoir lieu au Sénat. Beau débat d’éthique de la communication. Faut-il que les députés visionnent la vidéo montée par les autorités israéliennes sur les massacres du 7 octobre ? Un montage effectué sur la base de plusieurs sources, caméras de surveillance, bodycam des terroristes, téléphones des victimes ou des secouristes. Une vidéo terriblement dure qu’Israël n’a pas voulu rendre accessible au grand public par respect pour la volonté des familles. Mais elle a été montrée, avec des mesures de précaution pour éviter les enregistrements, à de nombreux journalistes en Israël et dans le monde. Ce fut le cas aussi à l’ambassade d’Israël en Belgique. Israël souhaite aussi la montrer aux décideurs, afin de justifier la riposte en cours et le droit d’Israël à se défendre. Elle a déjà été montrée par le Congrès américain ou l’Assemblée nationale en France. Refus belge La Chambre a donc refusé cette demande de diffusion aux députés. Il n’y a pas de consensus, dit la présidente de la Chambre, Eliane Tillieux. Sur les arguments des uns et des autres, c’est un peu confus puisque la décision a été prise en conférence des présidents, cette instance composée des présidents de groupe qui organise l’agenda. Ces discussions ne sont pas publiques. Pas de consensus, dit la présidente de la Chambre. On sait, parce qu’il assume que le PTB a dit non. Ecolo assume aussi et juge la diffusion peu nécessaire. Le PS aurait évoqué le souci de réciprocité, montrer alors une vidéo sur les morts palestiniens. En revanche, le MR, les Engagés et la N-VA y étaient favorables. Le MR a d’ailleurs proposé de louer une salle au Sénat et de diffuser le film lui-même. Une proposition saluée par l’ambassadrice d’Israël en Belgique. Par contre, la décision de la Chambre passe mal auprès du gouvernement israélien. Le ministre des Affaires étrangères israélien, Eli Cohen, a ainsi publiquement, dans un tweet, interpellé la présidente de la Chambre, Eliane Tillieux, en l’accusant nommément, je cite, de “détourner le regard face à des crimes de guerre et face aux crimes contre l’Humanité qui ont été commis par le Hamas”. Faut-il oui ou non montrer ce film aux élus ? J’aurais tendance à répondre par la négative. La question est: qu’est-ce que va changer cette diffusion ? Quel sera son impact ? Un des arguments en faveur de la diffusion est de lutter contre le relativisme des faits, la remise en cause de l’horreur du 7 octobre qui a pu exister quelques jours après l’attaque. Il me semble que la décision de diffusion limitée à des professionnels de l’information, à des journalistes dont le métier est la vérification et la publication de faits, est défendable. La limitation pouvant se justifier au nom de la dignité des victimes, au nom du risque de publicité des actes de terrorisme aussi. Désormais, les faits sont établis. La vidéo a pu jouer un rôle dans la révélation des faits et puisque, à défaut de pouvoir rentrer dans Gaza, les journalistes sont encore libres d’exercer en Israël, ils ont eu accès à de très nombreuses sources et rapporté une foule de témoignages directs accablants et recoupés sur ces massacres. En Belgique, si plusieurs élus ont hésité à qualifier les attaques de terroristes, rares sont ceux qui ont nié l’existence de massacres, ou l’horreur de ceux-ci. Les élus ont accès, comme tous les citoyens, à une importante quantité d’informations sur ces massacres. Alors pourquoi diffuser cette vidéo à des élus, plus d’un mois après l’attaque ? L’historien Christian Delage, spécialiste du rôle des images dans les conflits, disait ceci dans Le Monde : les images de violences extrêmes nécessitent un encadrement analytique et une forme de protection de leurs spectateurs pour transformer leur vision en un travail de connaissance et de mémoire. Sans quoi, seul l’effet de sidération l’emportera. La question devient alors : veut-on que les élus doivent-ils prendre le risque d’être sidérés, d’être dominé par l’émotion ? Ou veut-on qu’ils soient plutôt guidés par une analyse plus rationnelle des événements ?
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