L'affaire Lassoued fait vaciller le gouvernement. Le ministre de la Justice a démissionné, suite à des révélations de graves dysfonctionnements. Comme une impression de déjà-vu depuis l’affaire Dutroux. Démons Revoilà le pays une nouvelle fois, face à ses démons, les dysfonctionnements du système judiciaire. À ce stade, l’exécutif ne reconnaît pas de dysfonctionnements. Selon le ministre démissionnaire, Vincent Van Quickenborne, selon le Premier ministre, il s’agit d’une grave faute individuelle. Un magistrat qui a reçu une demande d’extradition de la Tunisie l’année passée et qui ne l’a pas traitée, il l’a oubliée dans une armoire, comme titrent certains journaux, pour l’image. Pourtant, le même Premier ministre a annoncé rapidement le renforcement de cinq magistrats supplémentaires au parquet de Bruxelles, des effectifs pour la police judiciaire et la nomination, après neuf ans de blocage communautaire, d’un chef de corps, un procureur du Roi pour Bruxelles. Si de telles mesures sont nécessaires, et sans doute pas suffisantes d’ailleurs, c’est à l’évidence que l’erreur n’est pas qu’individuelle, elle est systémique. C’est une reconnaissance d’un dysfonctionnement structurel. Même s’il subsiste encore des zones d’ombre, le constat est clair aujourd’hui. La mort de ces deux hommes aurait pu être évitée, si la Belgique avait traité efficacement la demande d’extradition d’Abdessalem Lassoued. Et ce n’est pas la faute d’un magistrat nonchalant. Dans une organisation humaine, une erreur n’existe que dans un contexte. Et ce contexte est malheureusement connu. C’est celui d’une désorganisation du parquet de Bruxelles, sur fond d’un manque criant de moyens et de conflit communautaire, dénoncée par les magistrats depuis plus de dix ans maintenant. Un exemple en date, en 2016, en pleines économies réalisées par le gouvernement Michel, le premier magistrat du pays, l’habitude si discret Jean de Codt, était venu à la RTBF un dimanche : "L’État ne se rend pas compte, qu’en dissolvant sa justice, qu’en l’asséchant, qu’en l’exténuant l’État se déchire lui-même et nous disons avec force qu’un État sans justice, ou avec une justice qui devient injuste à force d’être faible devient un État voyou". État voyou ? Même si depuis, les gouvernements successifs ont tenté d’inverser la tendance, ce n’est pas à la hauteur des attentes. Même avec les effectifs annoncés aujourd’hui, le parquet de Bruxelles sera toujours en manque de 15 magistrats au cadre. Voilà donc bien un dysfonctionnement organisationnel. Des dysfonctionnements qui depuis les années 90, semblent être devenus notre démon. Si on remonte un peu, c’est déjà dans les années 80 avec les tueries du Brabant et le drame du Heysel, que nous entrons dans une forme de méfiance à l’égard de notre système judiciaire et policier. Des dysfonctionnements qui n’avaient conduit alors à aucune démission directe de ministres. Puis l’affaire Dutroux, avec son évasion, qui avait conduit à une double démission, des ministres Vande Lanotte et De Clercq de la Justice et de l’Intérieur et une réforme de la police. La mort de Sémira Adamu a entraîné la démission de Tobback. Les attentats du 22 mars à Bruxelles et la mascarade de la démission refusée des ministres Jambon et Geens au lendemain des attentats, l’armée envoyée comme béquille de la police. Et nous voilà aujourd’hui avec la démission de Vincent Van Quickenborne. Nous n’en sortons pas. Tous ces cas ne sont pas comparables, ils ont des origines différentes. Mais ce qui s’est passé ici, peut-être directement relié au constat de Jean De Codt : la Justice est disloquée, asséchée, exténuée, asphyxiée, faible. C’est cette faiblesse qui a coûté la vie à deux hommes. Ce n’est pas que la faute d’un magistrat, ni même d’ailleurs que la faute de Vincent Van Quickenborne, il y a eu un aveuglement collectif sur l'état de la justice, c’est trop facile de vouloir échapper à ses démons.