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Or


Salut à toi agrégat de molécules et de protons de carbone, d’eau et d’azote. Alors oui, je sais, il y a façon plus guillerette de commencer une chronique que de ramener tout le monde à un tableau chimique périodique, à sa matérialité première, mais c’est que des fois, j'ai l’impression qu’il n'y a plus que ça qui nous relie, nous là, avec toutes nos différenciations clivantes. Et puis bon, si ça refroidit l’ambiance, prenez ça comme ma contribution à la lutte contre le réchauffement climatique, c’est toujours ça de pris sur la grande inaction mondialisée.
Bon, j’ai appris, en préparant cette chronique, qu’il y a même du lithium dans le corps humain. Oh pas beaucoup, mais quand même, même très peu, c’est flippant. Je ne sais pas quelle quantité d’humains il faut pour faire une batterie électrique mais faudrait pas que le lithium vienne à manquer dans les mines, si tu vois ce que je veux dire. La clientèle Tesla est pas très regardante sur la provenance des matériaux de son joujou de deux tonnes. C’est pas parce qu’on serait contraint de prélever du lithium à même les gens que ça freinerait le marché. Quand t’as vu le marché ne pas foncer sur une opportunité? Même s’il faut pour ça marcher sur des cadavres. Quand je pense à tout ce lithium de perdu chaque fois qu’une embarcation de migrants fait naufrage et coule avec la cargaison. Dommage en plus, maintenant qu’on le sait, que ça rajoute du microplastique dans les océans avec tout ce que ça ingère de nanoparticules plastiques un corps humain globalisé, même de provenance subsaharienne.
Comme si c’était pas déjà assez pollué comme ça la mer. Un camion de déchets plastiques par minute qui se déverse dedans, il paraît, 15'000 kilos. Une tonne toutes les trois secondes. Le poids des blagues dans un sketch de Bigard ou la fréquence poétique dans une chanson de Lalanne. Bon, nous, on sait qu’en moyenne générale, on se bouffe cinq grammes de plastique par semaine. Le poids d’une carte de crédit, disent les sites informés, ce qui est assez cynique comme comparaison pour une humanité qui vit à crédit sur ses ressources naturelles, en plus de laisser se noyer ses plus pauvres dans ses villes et sur les flots. Plus d’un milliard quand même à l’échelle mondiale. Les misérables. Mais les misérables, on a envie de dire, ce sont surtout ceux qui ont laissé pourrir la situation ou qui y ont contribué à un degré aussi apocalyptique.
Cinq grammes de microplastique par semaine, ça fait du 250 grammes par an. Ce serait de l’or, ça vaudrait 17'251 balles et 60 centimes, les 250 grammes, mais rêve pas, c’est juste du microplastique. Ça vaut que dalle, à part des problèmes de santé qu’on a encore du mal à identifier. On en a même retrouvé qui circule dans le sang, du microplastique, pas juste dans le bide comme une fondue avant le digestif. Ça peut s’avaler, mais ça peut aussi s’inhaler. Par l’air donc. Putain, moi je ne baise plus en plein air, ni dans l’eau, ni sur la plage, rien. À la maison et fenêtres fermées. Et que ce soit le plus court possible pour réduire les risques. Le palpitant à basse fréquence pour ne pas pomper du plastoc par le nez pendant la cadence. Et pas question de s’hydrater après avec du Perrier, Vittel, Contrex.
J’ai lu ce qu'il s’est passé avec l’eau, les petites magouilles signées Nestlé, avec les traitements interdits et la suspension de ses puits dans le Gard et dans les Vosges jusqu’à nouvel ordre. Déviation microbiologique ponctuelle qu'ils disent, c’est pas le genre de label qui inspire confiance ou alors autant qu’un programme de restauration des océans qui aurait été baptisé Fukushima. C’est con, mais pendant que les responsables économiques et politiques brassent de l’air en matière d’écologie, le lac Léman, lui, ne brasse plus assez ses eaux.
Douze ans que ça dure. Résultat, les nutriments restent au fond et s’asphyxient. Et la teneur en oxygène, elle, reste en surface, alors qu’avant ça se mélangeait. C’est grave au point que maintenant, l’écosystème du lac se la clamse en direct. Si on compare à l’échelle planétaire, la température des eaux du lac Léman se réchauffe quatre à cinq fois plus vite que les océans sous l'effet du réchauffement climatique. Et plus il se réchauffe, plus ça fait de cyanobactéries, lesquelles produisent des toxines. Passé un seuil, c’est la potabilité du lac qui est compromise. Dommage pour un lac qui est le réservoir d’eau d’un million d’habitants en plus d’être le plus grand lac d’Europe occidentale. La seule bonne nouvelle, c’est que quand tout ça arrivera, on ne sera même plus assez hydraté pour pleurer.
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Écouter la nature
Olivia Csiky Trnka est comédienne, danseuse, autrice et dramaturge. Elle participe à l'appel à projets Radio Bascule 2023 et sa création sonore fait partie des lauréats. L'artiste décide de s'exprimer, derrière le micro, sur les thématiques chères à son cœur de la nature et du rapport de l'être humain à celle-ci. Elle consacre en effet plusieurs de ses créations à l'écologie:
J'aimerais que mon discours sur le sujet évolue, mais pas du tout, car le monde ne change pas assez vite.
Le compositeur Robin Girod et le créateur sonore et monteur Rémy Rufer l'ont accompagnée dans cette aventure à la rencontre des éléments.
Immersion et reconnexion
Dans Promenade Élémentaire, Olivia Csiky Trnka propose trois balades relatives à l’eau, à la terre et à l’air. Elle mêle analyses scientifiques, coups de gueule, humour, méditation et poésie en s'intéressant à la matière qui compose l'univers. Elle propose même aux personnes qui l’écoutent une marche à suivre: sa création sonore ne s’écoute pas n’importe où, mais dans un lieu qui favorise la connexion aux éléments. Alors n’hésitez pas à suivre cette émission assis·e dans l’herbe ou depuis votre bain.
De son côté, José Lillo se désole du plastique s'invitant toujours plus là où il ne devrait pas, dans les océans comme les estomacs humains: cinq grammes par semaine, le poids d’une carte de crédit. Face à ces constats désolants, Olivia Csiky Trnka en propose un autre:
La solution, c'est la décroissance et c'est tout.
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Entre l'art et le sport extrême
Le circassien et performeur Marc Oosterhoff explore le risque physique au sein de sa pratique artistique. Il a vu le cirque évoluer ces dernières années, en particulier en Suisse où une image traditionnelle et familiale s'est longtemps imposée. Le cirque se rapproche désormais d'autres arts vivants comme le théâtre ou la danse. Comme cette dernière, ses performances s'apparentent à des prouesses sportives. Marc Oosterhoff s'éloigne de l'illusion du spectacle pour se tourner vers des numéros qui ont des conséquences.
Risque et danger
Du lancer de couteaux, il montre son équilibre sur une chaise en ayant pris soin de placer les lames n'ayant pas atteint leur cible, pointes vers le haut, en direction de son dos. À l'image d'athlètes en quête de sensations extrêmes, Marc Oosterhoff trouve dans le risque un lien incomparable, une connivence avec le public, qui fait ainsi partie intégrante de la représentation. Il explique la différence entre le danger et le risque. Au cirque, l'artiste peut choisir de montrer ou de cacher le danger. Si ce dernier est visible, il n'est pas toujours lié au risque, qui diminue avec l'entraînement, comme c'est le cas pour les athlètes.
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Athlète artiste ou artiste athlète
Pour la danseuse et chorégraphe Mena Avolio, la frontière entre sport et art n'a jamais été aussi fine, particulièrement en ce qui concerne la danse. Les prouesses physiques demandées aujourd'hui en écoles professionnelles surpassent le cursus qu'elle se souvient avoir suivi. Si l'entraînement des danseur·euse·s s'aligne sur celui des athlètes, comment réellement les différencier? Selon elle, la technique se travaille, mais pas l'émotion. Il n'y aurait donc pas toujours de frontière entre l'art et le sport:
Un athlète peut être un artiste, ce qui tranche c'est le cœur, l'esprit.
Danser et chorégraphier
Si les danseur·euse·s se rapprochent des athlètes par leur entraînement, leur implication dans la création de la chorégraphie a évolué pour s'imposer comme une nouvelle méthode de travail. Cela leur permet de s'exprimer, d'apporter de la matière plutôt que d'interpréter celle d'une seule personne, le ou la chorégraphe. L'échange est au cœur de la discipline. C'est dans cet élan que Mena Avolio a créé en 2005 la compagnie Ô bains, qui réunit professionnel·le·s et amateur·rice·s. Elle en est convaincue:
Tout le monde peut danser.
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Pendant le festival Antigel en février, Rachel Maisonneuve s’est rendue à la collective aux Eaux-Vives pour un cours d’aérobic hors norme donnée par la professeure postérieure. Cette performance participative, appelée le Sprot, est une positive attitude classée cinq étoiles. Fitness artistique, ce show ne rentre dans aucune catégorie ou toutes à la fois.
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Marie-Eve: Il y a quelque temps, un spectacle de danse africaine donné au Forum Meyrin fut suivi d’un DJ set d’afrobeat, dans le foyer même du théâtre. Or, une source anonyme m’a confié que si le public, un peu timide, rechignait à se trémousser en nombre dans ce cadre, un drôle d’oiseau a mis sans vergogne le feu au dancefloor. Croyez-le ou non, je parle de notre chroniqueur Olivier! Allez, avoue, c’est vrai cette histoire ou c’est une légende urbaine?
Ouaaaiiis bon d’accord, ramenons les choses à de plus justes proportions: j’ai dansé ce soir-là, j’ai dansé avec plaisir, mais pour ce qui est de mettre le feu, on n'était pas dans un incendie d’envergure travoltienne, hein! Un modeste feu de camp, à peine quelques flammèches...
M.-E.: Mais des flammèches d’afrobeat! C’est dingue ça, moi qui t’imaginais plus volontiers donner dans la gavotte ou le menuet...
Alors cet âgisme est insupportable, madame l’ingénue. Et puis quoi encore? Je devrais fréquenter les thés dansants peut-être? Ou alors m’installer en Tchétchénie, où Kadyrov, le chef de l’État, mi-tyran mi-bouffon, a décidé d’interdire toute musique qui ne se situe pas entre 80 et 116 bpm? Comme ça, bye-bye l’electro, la house, le rap, aucun risque que je me déhanche sur des musiques de godelureau, c’est ça l’idée? Je sais que mon style yaourt ne sera jamais enseigné dans les écoles, mais ce n'est pas une raison pour doucher mon enthousiasme.
M.-E.: Dis voir, qu’est-ce que t’es chatouilleux sur cette question de la danse. Tu aimes ça à ce point?
Tranquille, c’est bon, je n'en fais pas une religion non plus. Mais en effet, après mes jeunes années où la gêne l’emportait sur le plaisir, et maintenant que le regard des autres m’est bien plus indifférent, je trouve cette discipline assez plaisante, limite jouissive. Un peu comme le sport d’ailleurs: tu te donnes, tu te lâches, tu transpires et par moments, quand les astres s’alignent, tu peux même accomplir un beau geste, un enchaînement fluide. En résumé, la danse c’est sensass, ça fait du bien au corps et au moral, ça booste l’ego, je recommande chaudement!
M.-E.: À 100%? Si c’est le cas, y'a un loup là... T’es pas vraiment du genre camelot toi.
On ne peut rien te cacher à toi. Disons que je recommande à 60 ou 70%. La danse, ça doit se pratiquer avec modération, discernement, voire une prudence de Sioux. Pourquoi? me diras-tu. Pour deux raisons principales.
En numéro un, il y a l’aspect puissamment anti-physiologique de certaines postures, en particulier dans le ballet classique. Je pense ici à l’en-dehors, une technique qui consiste à développer le mouvement en rotation externe des jambes, de toute la jambe, du bout du pied à la hanche. Eh bien il se trouve que j’ai le privilège d’être aux premières loges pour assister, sur ma Mme Columbo à moi, sur ma blonde passionnée de danse classique, à l’effet dévastateur de cette technique. Donc je le révèle à la face du monde, l’en-dehors, il n'y a pas mieux si vous voulez par exemple que l’articulation de votre hanche se mette à faire le bruit d’une vieille porte de grange rouillée. Et qui s’en étonnera? À force d’exercer des contraintes mécaniques délirantes sur la tête de votre fémur par exemple, vous vous retrouvez avec des articulations qui râpent, qui râlent, avec des muscles qui dérouillent et des tendons à l’agonie.
Seconde et dernière contre-indication, et pas des moindres: gare aux excès de confiance et à la curiosité galopante! Là aussi, ma blonde fournit un sujet d’étude idéal. Résumé de son état d’esprit récent: la danse c’est génial, je touche le puck, je suis une bête, je peux tout essayer! Y compris, tiens, un cours d’AntiGravity. Je vous explique le truc: il s’agit d’un genre de yoga bâtard qui se pratique emmailloté dans une espèce de hamac suspendu au plafond. Résultat des courses: après sa leçon d’essai, j’ai récupéré en ville une Mme Columbo pliée en deux, avec la démarche d’une petite vieille pluricentenaire, des douleurs profondes en veux-tu en voilà et une impossibilité totale de pratiquer la danse pendant deux semaines minimum. Ah mais bravo, super! Faudrait peut-être que j’investisse mes économies en lançant une nouvelle gamme de cannes orthopédiques, allez savoir, y'aurait du blé à se faire avec toutes les bobos à tutu qui se désarticulent le coccyx...
M.-E.: Au final, malgré ces réserves, tu restes de la team danse?
C’est un grand oui quand même. Il y a dans la danse comme une dimension de folie, de possession, d’exutoire féroce, à l’image des Ménades qui accompagnaient Dionysos en un cortège tourbillonnant. Comme la bacchanale, la danse relève de l’animalité codifiée, chorégraphiée, et il est bon de se retremper parfois dans cette douce sauvagerie aux vertus cathartiques. À condition de faire l’impasse sur les déclinaisons du type yoga en scaphandrier la tête en bas, suspendu à une grue en mouvement et lancé dans des postures emberlificotées...
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Le corps au cœur des deux disciplines
Le cirque contemporain repousse les limites corporelles toujours plus loin. La danse, quant à elle, montre des prouesses physiques qui demandent un entraînement intensif tel que les grandes institutions, comme l’Opéra de Paris, ont intégré à leur programme des sessions de kinésithérapie, d’ostéopathie et de massages.
La compétition
Selon Google, ce qui distingue la culture du sport est l’aspect compétitif de ce dernier. Pourtant, il n’en tient plus l’exclusivité: le breakdance fait son apparition aux Jeux Olympiques cette année, les concours d’entrée auxquels se prêtent les futur·e·s élèves pour intégrer les formations professionnelles sont extrêmement exigeants et enfin les candidat·e·s de Danse avec les stars sont noté·e·s puis éliminé·e·s. Si la compétition n’est plus un signe distinctif et si les danseur·euse·s s’entraînent physiquement six heures par jour, qu’est-ce qui les différencie fondamentalement des sportif·ive·s?
Athlète artiste ou artiste athlète
Pour la danseuse et chorégraphe Mena Avolio, la frontière entre sport et art n'a jamais été aussi fine, notamment en ce qui concerne la danse. Les prouesses physiques demandées aujourd'hui en écoles professionnelles surpassent le cursus qu'elle se souvient avoir suivi. Si l'entraînement des danseur·euse·s s'aligne sur celui des athlètes, comment réellement les différencier? Selon elle, la technique se travaille, mais pas l'émotion. Il n'y aurait donc pas toujours de frontière entre l'art et le sport:
Un athlète peut être un artiste, ce qui tranche c'est le cœur, l'esprit.
Risque et danger
Le circassien et performeur Marc Oosterhoff explore le risque physique au sein de sa pratique artistique. Il a vu le cirque évoluer ces dernières années, pour se rapprocher d'autres arts vivants comme la danse et le théâtre. À l'image d'athlètes en quête de sensations extrêmes, Marc Oosterhoff trouve dans le risque un lien incomparable, une connivence avec le public, qui fait ainsi partie intégrante de la représentation. Il explique la différence entre le danger et le risque. Au cirque, l'artiste peut choisir de montrer ou de cacher le danger. Si ce dernier est visible, il n'est pas toujours lié au risque, qui diminue avec l'entraînement, comme c'est le cas pour les athlètes.
Sprot et danse: pour le corps comme le cœur
Pendant le festival Antigel en février, Rachel Maisonneuve s’est rendue à la collective aux Eaux-Vives pour un cours d’aérobic hors norme donné par la professeure postérieure. Cette performance participative, appelée le Sprot, est une positive attitude classée cinq étoiles. Fitness artistique, ce show ne rentre dans aucune catégorie ou toutes à la fois. Quant à Olivier Mottaz, il clame que la danse c’est sensass, ça fait du bien au corps et au moral, ça booste l’ego!, mais avec modération tout de même.
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Fabiana Piacenza est chargée de médiation et des relations scolaires au Service de la culture de Meyrin. Elle se souvient, enfant, de son premier contact avec l'art. Elle a immédiatement plongé dans la pratique artistique en interprétant une pièce de Molière devant ses camarades, dans la grande salle de la cantine scolaire. Un beau souvenir, qui prouve l'impact de l'art sur les jeunes. En tant que médiatrice, Fabiana Piacenza organise des ateliers autour des spectacles, notamment avec les groupes scolaires, en lien avec le système pédagogique.
Il faut donner la possibilité aux enfants de se confronter au processus théâtral, c'est très formateur.
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Des enfants au théâtre
Le directeur artistique et général du Théâtre Am Stram Gram Joan Mompart connaît le lien entre l'artiste et le jeune public depuis longtemps. Sur les planches, il a joué L’histoire du soldat de Ramuz devant des enfants. Dans l'une de ses répliques, une question est posée par trois fois. Il sent un frémissement parcourir la salle à la première occurrence. La répétition pousse les enfants à se concerter. À la dernière itération, ils répondent au personnage!
Un théâtre vivant
L'enfant spectateur rappelle à Joan Mompart le chaos originel du théâtre. Le public n'a pas toujours été silencieux face à la scène, il réagissait à ce qu'il s'y déroulait, mangeait: il y a un temps où les gens faisaient l'amour au théâtre. L'académisme du XVIIe siècle a fait oublier ces pratiques et le public adulte d'aujourd'hui s'efface sur son siège. Les enfants, eux, s'expriment davantage sur ce qu'ils voient et prennent part à la représentation. Pour Joan Mompart, la jeunesse est un public à part entière, à considérer aussi sérieusement qu'une audience adulte. Lorsque certain·e·s lui disent qu'il a le public de demain, il réfute:
Pas du tout, j'ai le public d'aujourd'hui.
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Marie-Eve: Aujourd’hui, on cause jeune public, médiation, pédagogie, engagement et participation des enfants. Olivier, toi qui es père de trois garçons, j’imagine que le sujet de l’initiation à l’art doit te parler, non?
Absolument: moi j’initie volontiers, j’explique, je guide, j’éclaire, je corromps n’importe quel enfant, en commençant par les miens. Aucun souci. Et je crois qu’on devrait initier et surtout faire participer les gosses à tout plein de choses, et pas seulement à la culture! Loin de là!
M.-E.: Ah bon? À quoi par exemple?
Je pense qu’il faut commencer très jeune, quand le sujet est encore un nourrisson malléable, afin de pouvoir le modeler bien comme il faut. Et d’en faire un parfait encul... pardon un parfait citoyen de demain, inclusif, nombriliste, pacifiste, écolo et super indigné par principe. Pour cela, dès que le lardon est en âge de grailler autre chose que du lait, on peut commencer le dressage... Non, je voulais dire, on peut instaurer une chiée d’actions de médiation et de participation, histoire de compromettre dès le début la future sociabilité du petit con.
On commence donc par la bouffe et on se répète l’évangile suivant: je pratique une éducation bienveillante, je suis au service du fruit de mes entrailles, je m’attache à en développer le potentiel immense, je ne fais preuve d’aucune autorité – et je ne vais donc pas me casser les roubignoles à imposer à mon gosse des menus et à lui apprendre à manger sans redécorer la cuisine façon Valérie Damidot, avec de la purée de carottes à la place de peinture fuchsia. C’est pourquoi Junior choisira lui-même ses repas, même s’il ne sait que baver et ne parle pas encore. En plus, on lui laissera tout loisir de consommer sa pitance où, quand et comment il le désire. Pareille approche n’a que des avantages.
M.-E.: J’ose à peine demander lesquels...
Pour aller vite, je n’en citerai que deux. Ainsi, on sait que les morveux ont la fâcheuse habitude de laisser traîner leurs doigts potelés partout, y compris dans les prises électriques. Or si, au plus fort de la préparation participative de son dîner, Junior s’est loupé en introduisant une carotte ET une main dans le mixer, le voici manchot! Et c’est parfait, car votre bambin amputé d’une main fera moitié moins de conneries! Pas de mains, pas de bêtises, c’est logique. Autre avantage, en particulier si vous êtes des parents peu hospitaliers: tout repas en freestyle de votre enfant transformant la cuisine en annexe de la bande de Gaza, vos amis détesteront venir manger chez vous et vous foutront une paix royale!
M.-E.: Alors quoi? L’éducation à la schlague, c’est mieux? La verticalité, l’autoritarisme? Les sévices corporels, peut-être?
Oh les vilains mots que voilà! Tu caricatures ma position... J’entends au contraire que les enfants participent à et se prononcent sur tout ce qui les concerne. En vertu de quoi un vulgaire pédiatre et des parents flippés décideraient-ils du traitement d’un enfant malade? Pourquoi priver nos petits de la joie de posséder un iPhone dès qu’ils le désirent? En vertu de quoi les programmes scolaires prétendent-ils transmettre des connaissances qui n’ont même pas été validées par les mômes? C’est complètement fasciste! Junior a le droit de refuser les piqûres et de se soigner à coups de fraises Tagada; il a le droit de scroller et de swiper dans les langes; il a le droit de contribuer au choix des matières enseignées à l’école! Non mais!
M.-E.: Euh... Tu pousses le bouchon un peu loin là, quand même.
Que nenni. Faire participer les enfants, et au final les laisser se gouverner eux-mêmes, c’est juste la base, la promesse d’un monde où couleront le lait et le miel, dans la concorde de l’amour universel. Il n’y a qu’à lire Sa Majesté des mouches ou le dernier Liu Cixin traduit en français, L’ère de la supernova, pour le constater: quand les enfants sont aux affaires, ça ne peut déboucher que sur un Pays de Cocagne, un paradis sur Terre, tant les gosses sont naturellement bons, mesurés, rationnels et partageurs. Comment tout cela pourrait-il finir en carnage, hein, je vous le demande? Il y a juste un hic. Tôt ou tard, en grandissant, le minot constate que le réel ne se plie pas toujours à son désir.
Arrivé à ce stade, il lui reste une échappatoire: devenir un adulescent, de ce mot-valise qui amalgame ado et adulte. Si le réel ne lui convient pas, il est toujours possible de le congédier et de macérer dans le plus complet narcissisme. C’est on ne peut plus mérité! Après tout, même Jason, le Tanguy de votre collègue de bureau, même Jason, 32 ans, passionné par les mangas et le cosplay, glandeur nourri logé blanchi par ses darons, même lui a une excuse imparable: il est HPI bien sûr. Alors qu’on lui lâche la grappe et qu’il continue à participer à la cocococonstruction de son déclassement social et de sa désinsertion professionnelle. Parce qu’il le vaut bien.
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En 2020, Radio Vostok, la chaîne indé qui décape les oreilles, et le Théâtre Forum Meyrin, une scène qui porte haut l’étendard du spectacle vivant, créaient Radio Bascule, plateforme de podcasts plus accueillante encore qu’une auberge espagnole. Et comme l’appétit vient en mangeant, il n’était pas question de s’arrêter en si bon chemin. Pourquoi ne pas lancer une émission?
Le rêve se concrétise en 2021. Son ambition? Proposer un espace de réunion et d’échange, à l’heure où la pandémie fait encore planer la menace d’un retour à la distanciation sociale. Être le sismophone des changements à venir, à la fois détecteur, porte-voix et acteur. Et surtout, sans jargon, dans un esprit curieux et convivial, réfléchir à l’impact des crises à répétition sur les interprètes, les techniciens, les créateurs – sur toutes ces bonnes volontés coalisées sans lesquelles l’art n’existerait pas.
Tandis que les fronts se durcissent, que les réseaux sociaux nous libèrent autant qu’ils nous enferment dans des bulles cognitives, que la défiance lamine les autorités politiques et scientifiques, que chacun ou presque s’intronise seul maître à bord et que d’aucuns, toute honte bue, n’ont à la bouche que le credo «Tout pour ma gueule, et merde aux autres», il est plus que jamais urgent de s’entendre. Écouter, échanger, inventer, débattre, rire et rêver: n’est-ce pas ce qui, sur l’aile du son, fait la beauté irremplaçable de la radio?
Midi Bascule, c'est tout cela. Un ensemble choral de reportages, d’interviews, de chroniques, de consignes créatives et de respirations musicales. Sans prétention mais avec cœur – et avec un auditoire que nous espérons considérable!
De septembre 2023 à juin 2024, Midi Bascule est produite en collaboration avec le Service de la culture de Meyrin.