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Or


Un métier émergent
Déborah Helle est, pour le moment, la seule coordinatrice d'intimité à exercer cette fonction en Suisse romande. Après un bachelor en réalisation à la HEAD et un master de coaching de jeu à Londres, elle se dirige vers une nouvelle formation, celle de la coordination d'intimité. Déjà intéressée par les questions éthiques sur les tournages, notamment lorsqu'il s'agit de filmer des scènes violentes et émouvantes, elle rencontre Ita O'Brien, pionnière du métier en Angleterre. Déborah Helle décide de se former au sein d'un organisme américain et découvre les facettes variées de la profession. Il ne s'agit pas seulement de chorégraphier, mais également de maîtriser la communication non violente, la gestion de conflits et d'être informé·e sur les questions de genres et de représentation.
Un cahier des charges diversifié
L'un des problèmes majeurs qui rendent sa présence nécessaire réside dans l'écriture. Dans un scénario, lorsqu'une scène intime est uniquement décrite par deux personnes font l'amour passionnément, un travail conséquent de dialogue avec les différents corps de métier et de préparation de la scène est nécessaire. Déborah Helle s'adresse d'abord à la réalisation, pour comprendre la vision artistique, qu'elle traduit ensuite en chorégraphie technique. Elle discute avec les actrices et acteurs, ainsi que leurs agents, pour s'assurer des limites de chacun·e. Enfin, le département des costumes est impliqué, si du matériel est nécessaire à la réalisation d'une scène intime, et une répétition de cette dernière est organisée. Ce moment permet aux comédiens et comédiennes d'autoriser et de prévoir quelle partie du corps est touchée et de quelle manière, de trouver les angles qui permettent de rendre la vision artistique de la séquence sans mettre les artistes dans l'inconfort et ainsi de mieux se consacrer au jeu.
Si l'on est détendu·e, on est plus ouvert·e au jeu et au moment présent.
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Marie-Eve: Olivier, tu n’es pas le dernier à glisser des blagues graveleuses dans tes chroniques, quitte à bousculer la pudeur des invités et des auditeurs. Pourtant, on sait qu’il y a un cœur d’artichaut qui bat dans cette poitrine de matamore, que tu as un tempérament délicat et sensible. J’imagine donc que tu regardes avec une certaine bienveillance l’émergence des coordinateurs d’intimité, n’est-ce pas?
Avec une énorme bienveillance, tu veux dire! Savoir que grâce à cette profession, les actrices seront moins harcelées ou paluchées par des Gégés la Poutre et autres butors prédateurs, ça me remplit de contentement. Si je n'ai rien contre la gauloiserie, j’ai toujours eu une sainte horreur des mufles à qui la richesse, la célébrité ou les hormones commandent de traiter les femmes comme des gonzo girls. Eh les mecs, vous qui plaidez souvent pour séparer l’homme de l’artiste –un argument que je peux entendre d’ailleurs–, il faudrait que vous appreniez aussi à séparer le cinoche, l’art, la fiction, le bouillonnement de vos fantasmes des interactions que vous pouvez avoir avec des femmes réelles dans le monde réel, bandes de phacochères! Donc les coordinateurs d’intimité, j’applaudis. Maintenant, cela dit, on aurait tort de s’arrêter en si bon chemin. Il est urgent d’inventer un nouveau métier en miroir du premier.
M.-E.: Un nouveau métier? En miroir? Qu’est-ce que tu as en tête, petit canaillou?
Eh bien disons qu’aujourd’hui, des vertus telles que la sociabilité ou l’urbanité auraient sacrément besoin d’un peu de réclame. Les malotrus sont partout! L’invasion des profanateurs de tranquillité est un raz-de-marée. Et là, à ce niveau de bourrinage, navré d’avoir à le préciser, hommes et femmes sont à égalité parfaite: aussi débiles les uns que les autres. C’est pourquoi je milite pour la création d’un job d’utilité publique, celui de coordinateur d’extimité.
M.-E.: Ben voyons. Et quelle serait leur fonction, à ces champions?
Ce seraient en quelque sorte des diplomates énervés. Un peu comme des parents de l’ancien temps, avec permis de sévices corporels. Tenez, un exemple. Vous connaissez le Bain Bleu à Genève? Oui, ce hammam et spa chichiteux, avec décor orientalisant et bassin en rooftop, histoire de contempler le lac en sirotant un spritz si le cœur vous en dit. Sachez que la direction de l’endroit, un peu molle du bulbe, n’a pas jugé utile d’interdire expressément l’usage du smartphone dans ses installations. Résultat: alors que vous passez un moment de douce quiétude dans les bulles, vous devez endurer le spectacle d’une cohorte de beaufs et de pouffes qui barbotent téléphone à la main, le bras crispé en l’air pour maintenir leur bidule hors de l’eau. On jurerait Gollum tripotant l’anneau de pouvoir! Et que ça se filmouille, et que ça se selfie parmi, comme s’il était vital de partager avec le monde entier ses tatouages à gerber ou ses faux cils qui pourraient servir de tremplin à Simon Amnann, le sauteur à ski. En plus les gens, vous me semblez en général particulièrement chatouilleux, et à juste titre, sur la notion de consentement. Or à quel moment ai-je consenti, moi, à me retrouver en arrière-plan de votre story Instagram ou de votre live à la con balancé sur TikTok? Hein? Je vous le demande! Jamais, oui, c’est bien ça. Voilà donc un moment parfait où le coordinateur d’extimité pourrait sévir. Intervenant en loucedé, armé d’un katana et se coulant tel un ninja dans le sillage du cuistre à smartphone, il lui couperait le bras fautif d’un coup d’un seul. Tchack! Ah je vous garantis que ça filerait aux autres de sacrées envies de déconnexion le temps de la baignade. Ensuite d’accord, dans les rues on croiserait un peu plus de manchots, mais bon on vit dans un monde inclusif, où les personnes en situation d’estropiement ont droit à toute notre compassion et tout notre amour, non?
M.-E.: Oulah tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère… ou avec le manche du katana, Olivier. Et à quoi d’autre pourrait-il s’employer, ton coordinateur d’extimité?
Oh rien qu’avec le cas du smartphone, il aurait fort à faire. Menacer de son sabre ceux qui matent des vidéos sans écouteurs dans les transports publics. Scarifier votre ado incapable de dialoguer deux minutes avec vous sans être fasciné par les foutues notifications qui font vibrer son iMachin en permanence. Fesser du plat de la lame les parents qui collent une tablette dans les mains de leur mouflet encore dans les langes. J’en passe et des meilleurs. Les autres champs d’intervention seraient nombreux d’ailleurs. Je pense aux automobilistes qui se garent comme des ploucs, occupant deux places alors que bon sang, pour se croire seuls au monde, ils pourraient au moins attendre que l’apocalypse ait eut lieu. Ou à ceux pour qui le clignotant est un accessoire en option. Ou aux cyclistes pour qui les feux de circulation sont des accessoires décoratifs. En fait, j’y pense, les coordinateurs d’extimité pourraient même remplacer de temps à autre les coordinateurs d’intimité sur les plateaux de tournage.
M.-E.: Ah oui? Et pourquoi ça?
C’est limpide: face à un coordinateur muni d’un katana, m’est avis que bien des Gégés priapiques auraient subitement envie de garder leur poutre dans leur pantalon.
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Si les pratiques évoluent sur les tournages pour devenir plus respectueuses des individus, est-ce le cas dans tous les styles de film? Candice s’est intéressée à une partie bien particulière de la branche:
Qui dit scènes de sexe, dit pornographie. On ne va pas se mentir, avec environ un tiers du trafic web mondial, le film X occupe plus de place que les films d’auteurs indé. Et c’est bien dommage. Plus de productions, plus de vues, et surtout beaucoup plus de gens tous nus qui font des choses avec leurs corps. Alors pourquoi il n’y a pas un méga business de la coordination d’intimité sur les tournages de films pour adultes?
Je veux dire, c’est l’essence même du film: des personnes qui jouent des rapports sexuels de manière professionnelle devant toute une équipe. Le marché est là! Alors c’est sûr qu’on ne se pose pas la question d’avoir des protèges sexes couleur chair ou de faire passer l’érotisme par ailleurs, de manière subtile et suggérée, mais on doit quand même se poser la question du consentement et des règles à respecter pour que ça ait l’air un minimum réel.
Ok et alors verdict? Il y a des coordinatrices d’intimité qui travaillent dans la pornographie?
Il y en a, mais pas beaucoup. Ça reste un métier nouveau et à la marge, qui est notamment apparu avec les chartes éthiques régissant l’industrie du X. Oui je sais, ça sonne contradictoire. Mais le porno aussi évolue. En tout cas une petite partie de l’iceberg. Ça reste une profession comme une autre, avec un cadre légal, même si on est d’accord, pas souvent respecté. Raison de plus pour avoir sur les plateaux des personnes en charge du respect des quelques règles existantes.
Et qu’est-ce qui change dans le métier de coordinatrice d’intimité par rapport au cinéma classique ?
C’est clair qu’il ne s’agit pas des mêmes scènes d’intimité. Même si on peut simuler le plaisir, tout le reste est vrai. Donc on est sur un type particulier de coordinatrices d’intimité, formées aux spécificités de la pornographie: questions pratiques, communication, médiation, gestion des problèmes. Le plus souvent ce sont des actrices du X, qui sont passées de l’autre côté de la caméra ou qui ont juste envie d’être là pour les autres. Comme elles en auraient besoin en tant que comédiennes. Comme c’est un métier encore moins développé que dans le cinéma classique, il peut y avoir une coordinatrice d’intimité qui joue aussi dans le film. Conflit d’intérêt oblige, on se retrouve dans une position délicate. Sans mauvais jeu de mots. Elles sont aussi présentes pour l’ensemble de l’équipe technique: pas évident de tenir une perche au-dessus d’une scène de fesses quand tu débutes dans le milieu. En plus, elles gèrent toutes les questions de protection et de lubrifiants. Bref, elles font en sorte que ça glisse, à tous les niveaux.
Et tu genres tout au féminin, pas très inclusif tout ça!
J’adorerais que ce soit autrement mais, encore une fois, comme ça a à voir avec l’humain et le care, c’est une affaire de femmes. Coïncidence? Je ne crois pas. Comme tout ce qui est éthique dans le porno, c’est bien souvent porté par les femmes. Erika Lust, la suédoise pionnière du porno féministe et engagé, propose de créer une récompense pour la meilleure coordination d’intimité aux Oscars. Non mais c’est vrai, il y a des prix pour les personnes qui font des costumes, pourquoi pas pour celles qui s’assurent du consentement et du bon déroulement des scènes de sexe? Ce serait un bon moyen de donner de la reconnaissance au métier et à sa nécessité. Ce n’est pas un luxe, mais bien un besoin. Pas étonnant que sur le petit écran, la coordination d’intimité ait commencé en 2017 sur HBO avec The Deuce, une série sur... la pornographie.
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Un nouveau métier
Sur le modèle du chorégraphe de cascades, la personne en charge de l’intimité sur un film ou une série intervient pour encadrer le tournage des scènes de sexe, de nudité ou de violence. Les émotions à jouer dans ces moments sont souvent fortes et il est plus simple de les libérer pour l’acteur·rice dans un climat sain et bienveillant. Ce qui n’a pas toujours été le cas dans ce milieu comme en témoignent – entre autres – le tournage traumatisant du Dernier tango à Paris ou l’affaire Benoît Jacquot.
Ce nouveau poste s’est développé aux États-Unis dans le sillage du mouvement MeToo pour éviter les abus. Les comédiens et comédiennes ne se retrouvent ainsi plus seul·e·s face à la réalisation et aux équipes techniques. Les blagues grossières et les remarques déplacées seraient-elles une espèce en voie d’extinction? La formation spécifique inclut des notions de psychologie, de gestion de groupes et de médiation. Moins avancée que l’Amérique, l’Europe cherche encore à professionnaliser cette pratique. Comment cette nouvelle présence est-elle accueillie par les différentes générations ?
Une coordinatrice d'intimité romande
Déborah Helle est, pour le moment, la seule à exercer cette fonction en Suisse romande. Après un bachelor en réalisation à la HEAD et un master de coaching de jeu à Londres, elle se dirige vers une nouvelle formation, celle de la coordination d'intimité. Déjà intéressée par les questions éthiques sur les tournages, notamment lorsqu'il s'agit de filmer des scènes violentes et émouvantes, elle rencontre Ita O'Brien, pionnière du métier en Angleterre. Déborah Helle décide de se former au sein d'un organisme américain et découvre les facettes variées de la profession. Il ne s'agit pas seulement de chorégraphier, mais également de maîtriser la communication non violente, la gestion de conflits et d'être informé·e sur les questions de genres et de représentation.
L'un des problèmes majeurs qui rendent sa présence nécessaire réside dans l'écriture. Dans un scénario, lorsqu'une scène intime est uniquement décrite par deux personnes font l'amour passionnément, un travail conséquent de dialogue avec les différents corps de métier et de préparation de la scène est nécessaire. Déborah Helle s'adresse d'abord à la réalisation, pour comprendre la vision artistique, qu'elle traduit ensuite en chorégraphie technique. Elle discute avec les actrices et acteurs, ainsi que leurs agents, pour s'assurer des limites de chacun·e. Enfin, le département des costumes est impliqué, si du matériel est nécessaire à la réalisation d'une scène intime, et une répétition de cette dernière est organisée. Ce moment permet aux comédiens et comédiennes d'autoriser et de prévoir quelle partie du corps est touchée et de quelle manière, de trouver les angles qui permettent de rendre la vision artistique de la séquence sans mettre les artistes dans l'inconfort et ainsi de mieux se consacrer au jeu.
Si l'on est détendu·e, on est plus ouvert·e au jeu et au moment présent.
Le rapport au corps
Viviana Aliberti est comédienne, elle a débuté sa carrière dans les années 1970 et a joué sans bénéficier de l'appui de coordinateurices d'intimité. Enseignante de théâtre à l'Ecole de Culture Générale durant plusieurs années, elle a pu observer le rapport au corps, envahi par la gêne, des jeunes de 15 à 21 ans. Avant même de se lancer dans l'improvisation, l'échauffement est une épreuve difficile: marcher dans la salle et croiser le regard des camarades, respirer sans dissimuler le bruit produit, ce n'est pas chose facile pour les élèves, comme pour la plupart des gens.
Le corps, c'est tout.
Malgré la gêne, les jeunes l'ont à plusieurs reprises questionnée sur son métier: est-ce qu'elle embrassait sur scène? Si ça lui est arrivé, ce n'était pas sans un certain malaise, qui pouvait être brisé par la discussion et des jeux exorcisant l'embarras.
L'intime c'est extrêmement simple mais c'est complexe.
L'important lorsque des scènes intimes sont présentes, c'est qu'elles soient justifiées par le scénario. Viviana Aliberti se souvient avoir refusé certains rôles, même principaux, pour cette raison.
Candice Savoyat s'intéresse aux coordinatrices d'intimité dans le monde de la pornographie, tandis qu'Olivier Mottaz propose de créer la fonction de coordinateur d'extimité.
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Marie-Eve: Lorsque nous avons choisi le sujet du jour en séance de rédaction, Olivier a lâché avec cynisme: Oh ben ça alors, quelle originalité! Mais enfin mon scoubidou, tu n’es pas de la team joie?
Vous en voulez de la joie? J’vais vous en donner moi, vous allez voir... Et je vous garantis que c’est une menace, pas une promesse! Non mais c’est vrai quoi, qu’est-ce qu’on a à battre des nageoires comme des otaries qui auraient sniffé la banquise? C’est quoi cette injonction universelle à la banane, à l’éclate, au contentement sans borne, cette épidémie de coachs en jubilation? Et puis au fond, c’est quoi la joie et où peut-on la trouver?
M.-E.: Bonne question... À laquelle on tente de répondre dans la présente émission. Tu as quelque chose à ajouter?
Oui, j’ai un peu de sel à verser sur la plaie. La joie, d’abord, c’est petit. C’est un bonheur diminutif, éphémère et diaphane. Je parle de ce type de plaisir qu’on va chercher dans la première gorgée de bière, le premier café du matin ou la première cigarette, ce type de plaisir dont des écrivains experts en spéléologie de leur nombril se sont fait une spécialité. La joie c’est ça: un truc fugace, un bonheur Wish glané çà et là, un ersatz. Et n’oublions pas que la joie est aussi une émotion ambivalente: elle peut être féroce, maligne, ce que l’allemand résume avec le terme de Schadenfreude, la joie de contempler les infortunes d’autrui. Bref, pas joli joli tout ça. Sans compter que la joie... Je ne sais pas... Il y a un côté satisfaction de ruminant qui digère là-dedans. La joie du veau conduit à l’abattoir ou du consommateur tondu bien comme il faut, en somme.
M.-E.: Euh à quoi tu fais allusion au juste?
Rappelle-toi il y a 25 ans, quand le monde de la téléphonie s’est ouvert aux joies du libéralisme. On a vu débarquer alors plein de nouveaux opérateurs dont l’un, diAx, a vomi des réclames qui me chauffent toujours les sangs, un quart de siècle après! Ces publicités montraient, dans une esthétique vintage, des clients surjouant la joie la plus sotte, plongés dans une sorte de transe de béatitude devant les offres d’abonnement. Oh bien sûr, ça se voulait très second degré, dans le sabir de la marque ça s’adressait à des clients vachement calés et en mesure de décoder l’humour so chic de la campagne... Alors que dans les faits, ces réclames décrivaient surtout le consommateur comme un imbécile heureux! C’est d’ailleurs caractéristique d’une mentalité boutiquière propre au capitalisme: faut rendre le client tout joyeux, tout foufou, histoire qu’il ouvre grand son porte-monnaie et dépense sans compter, un bon gros sourire de pigeon peint sur sa face. Eh bien à ces joies commerçantes, j’oppose le mantra de Cyrano dans une fameuse tirade: non merci!
M.-E.: Mais il n’y a pas de joie que dans la consommation Olivier, tu es de mauvaise foi! Il y a des joies intimes, des joies esthétiques, contemplatives ou sensuelles...
Certes, et tu poses là une question intéressante, celle des sources de la joie. Souvent, on va la chercher dans le développement personnel, la contemplation tu l’as dit, la flânerie existentielle. Or on se goure. Ou alors, réservons la joie à un public de quadras bobos qui enchaînent stages de yoga, massages aux bols chantants et cinéma d’auteur ouzbek, mais oui vous savez, ces films où vous avez un plan séquence de trois plombes sur une steppe pelée, avec au milieu un gars qui regarde son bol de lait de yack fermenté. D’abord, pourquoi la joie aurait-elle partie liée avec une temporalité façon guimauve, avec la lenteur et la calme déambulation dans la nature, hein? Allez dire à un sportif, voire à certains artistes, que la joie consiste à ralentir! À contempler! A-t-on oublié les futuristes, au début du XXe siècle? Pour Marinetti et consorts, il y avait de la beauté, de la joie dans l’action, dans la vitesse, dans la confrontation! Alors qu’aujourd’hui, les Occidentaux laminés sont contraints de chercher un peu d’allégresse en se réfugiant trois jours dans un monastère sans Wi-Fi, avec vœu de silence, repas frugaux et câlins aux arbres lors des balades en forêt... Le pire est que la finalité reste la même: diAx nous voulait joyeux dans la consommation, les firmes de maintenant nous veulent choyés, cocolés, requinqués sur notre temps libre pour retrouver la niaque et la joie dans le travail ET dans la consommation. La boucle est bouclée et le cercle vicieux.
M.-E.: OK. On fait quoi alors? Il y a une morale à ta chronique?
Je ne sais pas trop. Mais qu’on me laisse jouer au maître yogi au moins une fois. Mes adeptes auront droit, pour chaque cours, à un cocktail de bienvenue à base d’amphétamines, à une bande-son dédiée à Rammstein et à Black Sabbath, ainsi qu’à quelques coups de fouet pour qu’ils changent de place dans la salle, et au trot nom de Zeus, entre chaque exercice. De quoi découvrir, enfin, la joie dans la sueur et dans l’agitation.
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C’est quoi la joie?
Qu’est-ce qu’on fait quand elle est absente? Comment on la «convoque»? Et est-ce qu’on cesse d’exister, quand on n’est plus dans la joie? Ode à la joie est une création de Léa Déchamboux, l’une des lauréat·e·s de l’appel à projets Radio Bascule 2023. La comédienne a convié, pour son premier podcast, quatre artistes à explorer les petites choses qui rendent la vie plus belle et supportable. Puisque nous avons une marge d’action sur notre bonheur, apparemment 40%, autant en profiter. Cette création sonore est susceptible d’inspirer vos actions quotidiennes. On entre dans une bulle hors du temps, pour accueillir l’instant présent.
Une émotion propre à chacun·e
Ce qui nous rend heureux·ses n’est pas forcément ce qui réjouit notre voisin. D'ailleurs, ce qui provoque la joie aujourd'hui n'est pas ce qui le fera demain: la joie change au cours de la vie. Si à 26 ans, on aime danser sur de l’electro en boîte, aujourd’hui on préfère peut-être l’écouter en fond sonore durant un dîner avec des ami·e·s à la maison. Léa Déchamboux, de nature plutôt mélancolique, s'est intéressée à cette émotion particulière. Elle distingue la joie du bonheur:
Le bonheur on le recherche alors que la joie, elle survient.
Pour elle, la joie s'invite lorsque l'on s'arrête sur certains instants de la vie, que l'on est présent dans le moment. Olivier Mottaz s'interroge également sur le sujet et se demande si la joie ne serait pas un pauvre ersatz de bonheur ou si elle réside forcément dans la lenteur et la contemplation.
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Prendre la plume
Dans les méandres d’un genre qui en dit long sur son présent tout en affirmant parler du futur, Antoine Jaquier, spécialiste en management culturel et écrivain, enchante les amateurs de SF avec deux de ses romans, Simili-love et Tous les arbres au-dessous. Il débarque avec fracas en publiant son premier roman Ils sont tous morts en 2013, couronné l’année suivante du prix Edouard Rod. Son deuxième livre, Les chiens, paraît en 2015, et il décroche lui aussi un prix, celui des lecteurs de la Ville de Lausanne. Suivra Légère et court-vêtue en 2017. Antoine Jaquier grandit dans une configuration familiale faite de goût pour la pédagogie, pour l’acquisition des connaissances et pour les belles mécaniques horlogères finement ouvragées, ce qui a contribué à l’émergence de sa pratique littéraire. Entouré de livres depuis toujours - la lecture a façonné son quotidien - il dévore d'abord des bandes dessinées, de Spirou à Tintin avant de découvrir Bilal et Mœbius. Il rencontre l'écriture en répondant à des concours de nouvelles dans sa vingtaine, jusqu'au jour où ses amis lui lancent un défi: écrire un roman.
Écrire de la science-fiction
Ses premiers romans ne relèvent pas de la SF. Ainsi, Ils sont tous morts évoque les ravages de la drogue sur un groupe de jeunes issus de la campagne vaudoise. Lorsqu'il rédige Simili-love, il n'associe pas immédiatement le terme de science-fiction à l'histoire qu'il construit, bien qu'il s'inspire d'Aldous Huxley et du Meilleur des mondes, et explore les thèmes de l'I.A. et de l'androïde. Il imagine trois castes dans la société de son roman: les inutiles, qui représentent 70% de la population, les désignés, les 25% servant les 5% restants, l'élite. Si cela semble futuriste, Antoine Jaquier propose une autre explication:
On est en fait là-dedans, mais les choses sont non dites.
Maxime, son protagoniste, est scénariste. Il vit dans un monde qui a été complètement remodelé par La Grande Lumière, soit ce moment où Foogle, sorte de méga-GAFA tentaculaire, a décidé que toutes les traces de nos vies numériques seraient désormais en accès libre, consultables par n’importe qui. Tout le monde se retrouve à poil. S’y ajoutent cette division de la société en trois castes, l’explosion de l’I.A. et l’omniprésence des androïdes de compagnie. Après cette première expédition dans le monde de l'écriture de science-fiction, Antoine Jaquier explique que le rôle de l'auteur de SF est de faire émerger l'espoir d'un nouveau monde possible, un objectif rarement atteint:
On ne va pas vers le beau, comme on dit chez nous.
Dans Tous les arbres au-dessous, c’est fait, l’effondrement a eu lieu. On y suit Salvatore, un homme mûr, un Parisien pur sucre qui a troqué la rébellion de ses jeunes années contre un boulot dans la communication et un engagement dérisoire pour les énergies vertes. Mais fin nez, il s’est préparé. Il a acheté une ferme paumée dans un alpage des Vosges et stocké vivres, armes, livres et médicaments. Quand les structures étatiques s’écroulent, il file se réfugier là-bas, où il végète quelques années avant qu’une jeune sauvageonne, Mira, et un dandy androgyne et sa vache ne viennent troubler son isolement.
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Rachel Maisonneuve est allée à la table ronde BD et I.A., quelles fictions? organisée par BDFIL à Lausanne le dimanche 21 avril, où Appupen et Laurent Daudet lui ont fait découvrir leur album Dream Machine dans lequel l’intelligence artificielle est capable de tout, du meilleur mais surtout du pire. Était aussi présent Pierre Schilling, auteur de BD numérique et coprésident de l’Association professionnelle des autrices et auteurs de bande dessinée suisses (SCAA). Plus tard, au stand des éditeurs suisses romands, Rachel passe le micro à Julien Delaye qui travaille chez l'éditeur Atrabile.
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Salut à toi, intrépide audience qui t’apprête à pénétrer dans une étrange dimension où tout peut arriver, la chronique de José Lillo sur Midi Bascule, modeste reflet sur les ondes des évènements qui agitent le monde décidément très agité en ce moment. Comme l’écrivait le désormais regretté Paul Auster à qui je souhaite ici rendre hommage:
La distance entre la pensée et les actes peut être immense, un gouffre aussi vaste que le monde lui-même.
Je doute qu’il ait eu en tête au moment où il l’écrivait les Conventions de Genève, le droit international ou les résolutions de l’ONU, qui ont plus un statut de poupées gonflables en libre service dans un symposium de masculinistes en mal de démonstrations viriles que de réelles pensées ou expressions formelles des organes qui les adoptent rédigées en vue d’une action collective concrète et coercitive dans le vaste monde. Dit comme ça, ça sonne bien mais tout ça, au final, c’est du papier, de la feuille, du PDF. Du mail que tu n'ouvres pas et qui finit direct dans la corbeille à côté des spams et des suggestions LinkedIn. Personne ne pourra dire le contraire: jusqu’à aujourd’hui, les conventions de l’ONU, rien ne les distingue de la SF, dont il convient de rappeler ici la pertinente définition:
Situations et évènements appartenant à un avenir plus ou moins proche.
Oui, la SF, ça prend son temps avant que ça ne se passe. Et encore, si ça se passe... Sans oublier la variable radicale:
Appartenant seulement au domaine de l’imaginaire.
C’est là qu’on comprend que la science-fiction c’est large, beaucoup plus large que ce qu’on croit et qu’au sens de sa définition, ça inclut même par exemple Les 10 commandements. Et dans Les 10 commandements, en particulier le cinquième: Tu ne tueras point les civils. Ah non, pardon... Il n’est pas spécifiquement précisé dans le cinquième commandement qu’il ne faut pas tuer les civils, mais si je puis me permettre, il serait faux de laisser entendre qu’il règne un flou dans les Tables de la Loi. Parce que le cinquième commandement est même encore plus radical que ça:
Tu ne tueras point.
Tout court. Le cinquième commandement est islamo-gauchiste, ce n’est pas possible autrement. Ce sont des étudiants de Paris-Sorbonne qui l’ont taggué sur le buisson ardent ou quoi? Bon, là, on était sur le cinquième commandement, mais le dixième, c’est encore plus embarrassant, je ne sais même pas si j’ose même mentionner le 10e commandement... Bon, allez, à la une, à la deux, à la trois:
Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain.
Oui, c’est là où tu comprends qu’en 2024, rien que de citer le 10e commandement de l’Ancien Testament, tu peux te retrouver avec une plainte pénale du CRIF pour antisémitisme et apologie du terrorisme. Je ne sais pas si on a les épaules pour ça ici, à Midi Bascule. Ah, on me fait signe depuis la régie que non... Sûr? OK OK.
Bon poursuivons, mais bifurquons habilement, je reprends. Et donc, la SF, c’est beaucoup plus large que ce qu’on croit - allez, ni vu ni connu - la SF elle est partout. La SF, c’est des dirigeants du CAC 40 qui gagnent en moyenne 130 fois plus que leurs salariés, parler de croissance alors que six limites planétaires ont déjà été dépassées, parmi lesquelles l’érosion de la biodiversité, le changement climatique et l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère.
La SF, par exemple, c’est l’aviation décarbonée à la Climate Impulse qui a surtout pour fonction de promener Bertrand Piccard dans l’espace médiatique, lequel est à la science et à l’écologie ce que Joël Dicker est à la littérature et à la prose. Si c’est ça la contribution romande au patrimoine culturel mondial, je préconise une mise en quarantaine de la région.
La SF, c’est ce sentiment de déjà vu quand tu apprends dans les médias, ce jeudi seulement, qu’un rapport établit enfin que les principaux géants mondiaux du pétrole et du gaz savaient depuis "au moins" les années 1960 que les énergies fossiles allaient entraîner un réchauffement de la planète, mais ils ont persisté à le nier et même pratiqué la désinformation. Ah bon? J’ai l’impression d’avoir déjà vécu ce moment. C’était pas déjà officiel? Je suis sûr de l’avoir déjà entendu, lu, vu des reportages là-dessus.
Une seule réponse, ça ne peut être que de la SF.
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L'évolution de la SF romande
De la science-fiction en Suisse romande? Si 42 est la réponse à la grande question sur la vie, l’Univers et tout le reste dans Le guide du voyageur galactique de Douglas Adams, c'est à travers d'autres œuvres que ce genre s'exprime par chez nous. Il y a 15 ans déjà, Campiche publiait Défricheurs d’imaginaire, une anthologie de la SF romande sous la direction de Jean-François Thomas. Cet ouvrage regroupe des textes publiés entre 1884 et 2004, ce qui permet de poser un constat introductif réjouissant: oui, la SF existe en Suisse romande, et elle se porte aujourd’hui mieux que jamais, merci pour elle. Elle a ses précurseurs, on peut même remonter jusqu’aux textes conjecturaux que le juriste Emer de Vattel publie au milieu du XVIIIe siècle, parmi lesquels le Projet pour la composition d’un élixir de livres qui vaut franchement le détour. Elle a ses auteurs et ses autrices, comme la Genevoise Noëlle Roger, qui publie plusieurs romans d’anticipation de bonne facture dans la première moitié du XXe siècle. La science-fiction prospère, tant en littérature qu’en BD ou au cinéma, avec des plumes aussi créatives que Laurence Suhner, Stéphane Bovon, Frederik Peeters, ainsi que la sortie il y a trois ans de Tides, un film signé Tim Fehlbaum où beaucoup de critiques ont vu une forme de maturité quasi hollywoodienne dans la conduite du récit et la qualité spectaculaire du résultat.
Écrire la science-fiction
Dans les méandres d’un genre qui en dit long sur son présent tout en affirmant parler du futur, Antoine Jaquier, spécialiste en management culturel et écrivain, enchante les amateurs de SF avec deux de ses romans, Simili-love et Tous les arbres au-dessous. Il débarque avec fracas en publiant son premier roman Ils sont tous morts en 2013, couronné l’année suivante du prix Edouard Rod. Son deuxième livre, Les chiens, paraît en 2015, et il décroche lui aussi un prix, celui des lecteurs de la Ville de Lausanne. Suivra Légère et court-vêtue en 2017. Antoine Jaquier grandit dans une configuration familiale faite de goût pour la pédagogie, pour l’acquisition des connaissances et pour les belles mécaniques horlogères finement ouvragées, ce qui a contribué à l’émergence de sa pratique littéraire. Entouré de livres depuis toujours - la lecture a façonné son quotidien - il dévore d'abord des bandes dessinées, de Spirou à Tintin avant de découvrir Bilal et Mœbius. Il rencontre l'écriture en répondant à des concours de nouvelles dans sa vingtaine, jusqu'au jour où ses amis lui lancent un défi: écrire un roman.
Imaginer le futur pour comprendre le présent
Ses premiers romans ne relèvent pas de la SF. Ainsi, Ils sont tous morts évoque les ravages de la drogue sur un groupe de jeunes issus de la campagne vaudoise. Lorsqu'il rédige Simili-love, il n'associe pas immédiatement le terme de science-fiction à l'histoire qu'il construit, bien qu'il s'inspire d'Aldous Huxley et du Meilleur des mondes, et explore les thèmes de l'I.A. et de l'androïde. Il imagine trois castes dans la société de son roman: les inutiles, qui représentent 70% de la population, les désignés, les 25% servant les 5% restants, l'élite. Si cela semble futuriste, Antoine Jaquier propose une autre explication:
On est en fait là-dedans, mais les choses sont non dites.
Pour lui, le rôle d'un écrivain de SF est de faire émerger l'espoir d'un nouveau monde possible, un objectif rarement atteint:
On ne va pas vers le beau, comme on dit chez nous.
Dans Tous les arbres au-dessous, c’est fait, l’effondrement a eu lieu. On y suit Salvatore, qui s’est préparé. Il a acheté une ferme paumée dans un alpage des Vosges et stocké vivres, armes, livres et médicaments. Quand les structures étatiques s’écroulent, il file se réfugier là-bas, où il végète quelques années avant qu’une jeune sauvageonne, Mira, et un dandy androgyne et sa vache ne viennent troubler son isolement.
Rachel Maisonneuve est allée promener son micro à BDFIL pour y rencontrer d'autres plumes qui contribuent à enrichir la science-fiction. La Suisse romande n’a de loin pas à rougir de ses talents en matière de mauvais genres en général et de science-fiction en particulier. José Lillo constate que la SF est partout, y compris dans des domaines où on ne l’attend pas.
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En 2020, Radio Vostok, la chaîne indé qui décape les oreilles, et le Théâtre Forum Meyrin, une scène qui porte haut l’étendard du spectacle vivant, créaient Radio Bascule, plateforme de podcasts plus accueillante encore qu’une auberge espagnole. Et comme l’appétit vient en mangeant, il n’était pas question de s’arrêter en si bon chemin. Pourquoi ne pas lancer une émission?
Le rêve se concrétise en 2021. Son ambition? Proposer un espace de réunion et d’échange, à l’heure où la pandémie fait encore planer la menace d’un retour à la distanciation sociale. Être le sismophone des changements à venir, à la fois détecteur, porte-voix et acteur. Et surtout, sans jargon, dans un esprit curieux et convivial, réfléchir à l’impact des crises à répétition sur les interprètes, les techniciens, les créateurs – sur toutes ces bonnes volontés coalisées sans lesquelles l’art n’existerait pas.
Tandis que les fronts se durcissent, que les réseaux sociaux nous libèrent autant qu’ils nous enferment dans des bulles cognitives, que la défiance lamine les autorités politiques et scientifiques, que chacun ou presque s’intronise seul maître à bord et que d’aucuns, toute honte bue, n’ont à la bouche que le credo «Tout pour ma gueule, et merde aux autres», il est plus que jamais urgent de s’entendre. Écouter, échanger, inventer, débattre, rire et rêver: n’est-ce pas ce qui, sur l’aile du son, fait la beauté irremplaçable de la radio?
Midi Bascule, c'est tout cela. Un ensemble choral de reportages, d’interviews, de chroniques, de consignes créatives et de respirations musicales. Sans prétention mais avec cœur – et avec un auditoire que nous espérons considérable!
De septembre 2023 à juin 2024, Midi Bascule est produite en collaboration avec le Service de la culture de Meyrin.