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Mission encre noire Tome 36 Chapitre 392. Que notre joie demeure par Kevin Lambert paru en 2022 aux éditions Héliotrope. Céline Wachowski jette un regard circulaire sur les invité.e.s. sous l'immense lustre qui pend au plafond. Le Mont-Royal est à deux pas à vol d'oiseau, on pourrait le toucher. Lorsque l’on est une des femmes les plus influentes du monde, il faut se méfier du quand-dira-t-on, ce sont des choses à considérer. Surtout que le complexe montréalais Webuy est sur le point d’être inauguré. Pure produit des Ateliers C/W, situé au 305 rue Bellechasse, cet immense projet suscite bon nombre de critique au Québec. Cette femme de 70 ans qui anime une série culte sur Netflix, dont le portrait est croqué par Joan Didion dans le Harper’s Bazaar, est l’icône d’un monde bourgeois qui évolue en vase clos. Un gotha qui s'ébroue loin de vous, loin de moi, loin de la rue où la menace gronde. Cette classe dominante montréalaise, Kevin Lambert la saisie ici dans toute sa démesure et sa décadence. Sauriez-vous dire pour autant de quoi ils/elles parlent? Comment envisagent-ils/elles la vie? De quoi sont faites leurs angoisses? L’écrivain dissèque les pensées de notre jet-set au scalpel, tout en faisant jaillir l’éternelle histoire d’un capitalisme avide et destructeur. S'agirait-il de son livre le plus politique ? S'agissant de la lame de l’auteur, elle est parfaitement aiguisée et son fil est empoisonné. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Kevin Lambert.
Extrait:«Ce que Céline aurait aimé voir, c'est des gens qui se révoltent pour de vrai ; pas une gang de bobos qui trimballent leurs pancartes sérigraphiées, avec «POWER TO THE PEOPLE» dessus. Les dominés, les vrais dominés ont juste à tenir tête ; ils devraient arrêter de supplier les avocats et les médecins qui nous servent de gouvernants de sauver leur peau («on augmente le salaire des médecins», ajoute Rolande). Le peuple agit comme un enfant qui se laisse commander, c'est ça qui m'écoeure. Non, c'est pas moi, Céline Wachowski, qui va contester vos rénovictions pis faire respecter les normes du travail dans les usines.Les multimillionnaires que vous admirez tellement, que vous vénérez en secret peuvent bien donner tout leur argent à des bonnes causes, au bout du compte, ils vont jamais vous sauver - sa voix descend, emprunte une tonalité grave pour effectuer une remontée vibrante - qu'on arrête d'attendre le messie... Que le Québec se tienne pour une fois. On veut pleurer dans la rue, et par-dessus tout montrer qu'on pleure, sans trop brasser les affaires. On est trop attachés à la soumission, c'est confortable la soumission...»
Les deuils transparents par Virginie Savard paru en 2022 aux éditions Triptyque.« Toutes les fois que je ne songe pas à la mort, j’ai l’impression de tricher, de tromper quelqu’un en moi. » Cette citation d’Emil Cioran, tirée de De l’inconvénient d’être né, ouvre ce recueil de poésie. Virginie Savard nous invite à faire l’expérience des deuils qui nous habitent, parfois nous fuient par défaut ou par négligence: une plante meurt, un astre s’éteint quelque part, une fourmi s’égare, des mots qu’on oublie, une catastrophe qui n’arrive pas encore, des rendez-vous manqués, des espèces disparues. Vous arrive-t-il de vous demander si ce pas que je viens de poser sur la pelouse serait le dernier ? Ou bien encore, cette nonchalance serait-elle fatale à un être plus minuscule que moi ? En regardant l’existence sur son versant fragile, l’autrice nous invite à revenir sur nos adieux définitifs, comme sur ceux qui nous ont échappé, à nos moments manqués et qui imperceptiblement nous colle encore au corps. Écoutez en vain ce qui meurt un peu plus chaque jour autour et avec nous, c’est déjà faire œuvre de philosophie et d’éthique. C’est sans doute aussi, faire preuve d’humilité et d’écoute envers le cycle du vivant. C’est peut-être là, sous vos yeux, dans cette lecture, une leçon de survie nécessaire, si nous voulons un futur. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Virginie Savard.
Extrait:« Nous avons fabriqué nos propres dépotoirs/pièce par pièce/l'abondance et le confort sont des tortues qui s'étouffent/et des torrents étranglés/le poids des caprices/a dépassé celui du vivant (...) après nous il restera/un monde fluorescent/où des ours polaires maigres nageront/dans le polystyrène dans le bonheur/ils tenteront de se construire/un nouvel habitat avec les restants/de meubles Ikea de mélamine/de résignation/subsistera un hiver/brillant comme un néon/qui indique la sortie »
Mission encre noire Tome 36 Chapitre 391. Glu par Clémence Dumas-Côté paru en 2022 aux éditions Les Herbes Rouges. Glu: nom féminin. Colle forte.Matière végétale visqueuse et collante, comme pour piéger les oiseaux. Personne importune, indiscrète. Il y a un peu de tout ça dans les liens qui relient Théo, Simon et la narratrice. Depuis sa séparation, elle s’occupe de Bébée, 2 ans, une semaine sur deux, qui pleure parfois, trop, pendant des heures. Ça lui arrive de l’oublier, de la laisser jouer avec un tesson de verre, de l’empêcher de sortir de sa chambre aussi. Ou peut-être est-ce le produit de son imagination. En revanche, un soir de mai, un mercredi pour être précis, un voisin, Simon, se laisse tomber du toit. Que s’est-il passé? Entre quelques promenades salutaires dans Parc-Ex, la nuit, et le long du chemin de fer, à côté du Parc Jarry, elle se découvre aimantée par cette histoire. Elle décide alors de retracer le chemin du voisin de son voisin mort, quelque part elle revit. Théo, pourrait lui donner des réponses aux questions qui l’obsèdent. Toutes sauf une: qu’est-ce qui la retient de commettre, elle aussi, l’irréparable? Son quartier, c’est Parc-Extension, depuis huit ans. Elle y vaque entre vêtements indiens à vendre et pâtisseries grecques en essayant de faire correspondre les morceaux brisés de son monde fissuré, en se branchant à cette imperceptible source, à cette Glu, pour refuser l’appel du vide. J’accueille ce soir, à Mission encre noire, Clémence Dumas-Côté.
Extrait:« Depuis que j'ai lu Le petit Chaperon rouge à Bébée, elle me parle de chair fraîche au lieu de peau. «Et le loup sentit l'odeur de la chair fraîche et s'approcha de la fillette qui cueillait des fleurs sauvages sur le bord de la route.» Bébée dit: «Veux Maman chatouille chair fraîche moi.» alors on joue longuement, parmi les couvertures. Je me vois à travers des éclats qui surgissent dans son visage, le temps d'une seconde. La terre fait un tour sur elle-même, encore une fois. Le loup a faim de la chair fraîche. Elle lui fait perdre la tête, au loup, elle lui donne envie de lâcher toute quête initiale pour en débusquer l'origine coûte que coûte et s'y relier. Je peux moi aussi ressentir cette faim, mais autrement. J'ai faim d'un cercle qu'on tracerait dans l'air avec le doigt. Je ne suis plus moi, je suis une loupe. Un jour, je glisse mon index sur les étagères poussiéreuses de l'échoppe de M.Sokoloff jusqu'à attraper une paire de gants en satin doré qui m'interpelle. Ils me happent. Je ne peux que les enfiler. Ils sont devenue accessoire. Alors, mes mains insérées en eux, je suis un peu moins affamée.»
Bizarreries du banal, 13 histoires étranges par Éric C. Plamondon paru en 2022 aux éditions Sémaphore. Bizarre: qui est inhabituel, qu’on explique mal. D’un caractère difficile à comprendre, fantasque. Pour une première œuvre de fiction l’auteur n’a pas froid aux yeux. Comment à partir de situations qui a priori peuvent sembler ordinaires, un simple détails relevé au hasard, donne une porte d’accès inédite vers la fiction ou plutôt nous révèle une serrure par laquelle la plume de l’auteur va jouer au passe-partout. 13 histoires étranges estompent un instant le lien tangible qui unit les faits observés et la réalité pour mieux y revenir. Un type étrange, qui hésite à aller skier, et choisi la terrasse, pour relaxer. Qui cherche-t-il ? est-t-il vraiment ce qu’il prétend être? Ce réparateur télé qui s’était juré de ne plus retourner chez cette vieille femme, hésite encore, pourquoi donc ? Il peut être périlleux de jouer avec le paranormal en particulier lorsque l’on choisi Miss Marple, l’héroïne d’Agatha Christie. Et si une paire de lunette d’un nouveau genre nous permettait de retrouver à coups sûr les objets égarés et plus encore, cela changerait-il la face du monde? 13 nouvelles singulières promettent de jouer les trouble-fêtes dans votre rythme de lecture. Si le doute s’installe, si le récit relève le défi de fustiger les attentes, c'est pour mieux en révéler les points de chute. Lorsque l’étrange se faufile au cœur du quotidien, j’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Éric C Plamondon.
Extrait:« Il y avait déjà quelques semaines que je l'observais, et j'en étais persuadé: ce type parlait aux ascenseurs. Pas pour vrai, bien sûr, et pourtant il se positionnait toujours à l'avance et avec exactitude devant l'ascenseur qui ouvrirait ses portes en premier. Dans une tour de bureaux où six ascenseurs se font face, il est normal qu'on tombe parfois sur le bon, mais pas à tout coup. C'est impossible. Le jour où je l'ai remarqué pour la première fois, j'avais décidé de changer l'heure de ma pause, la cafétéria étant trop achalandée à mon heure habituelle. Je m'étais félicité de cette décision, car nous n'étions que trois à attendre l'arrivée d'un ascenseur au lieu d'une douzaine. Puis un type que je n'avais jamais vu est arrivé de la partie ouest de l'immeuble et a marché d'un pas ferme vers l'un des six ascenseurs. Nous nous sommes tous trois automatiquement rendus à ses côtés, croyant qu'il avait vu ouvrir les portes. Mais elles étaient closes.»
Mission encre noire Tome 32 Chapitre 390. J’habite une île par Rodolphe Lasnes paru en 2022 aux éditions Leméac. Montréal: 50 km de long, 16 km de large, 483 km carrés de superficie, 266 km de berges, deux millions d’habitants. Êtes-vous des îlien.n.e.s ? Quand avez-vous vu pour la dernière fois le bord de l’eau du fleuve Saint-Laurent? Avez-vous pris le temps de cheminer lentement sur ses berges, de humer ses parfums, d’essayer d’en saisir son ADN, son âme insulaire? Cette île-ville qui généralement néglige son fleuve et le dérobe à la vue de ses habitants, Rodolphe Lasnes l’a couru. Où est-il ce fleuve ? On ne l'entend pas. Pour en avoir le coeur net, il décide de faire son tour de l’île à Pied, d'une seule traite, sans retour à la maison, en sens inverse des aiguilles d’une montre. Départ du Vieux-Port, pour mieux remonter le temps, des origines vers l’est, puis rejoindre l’aval des rapides de Lachine vers l’ouest. L’homme du fleuve ne lâchera pas son eau des yeux. Rodolphe Lasnes vous propose ni plus ni moins de vous projeter en état de voyage, ici même, près de chez vous. Sac à dos léger, un carnet à portée de main, des bâtons et des chaussures de marche, avec en prime une paire de lunettes glacier qui lui permettent de ne jamais perdre le fil du temps, de l’histoire et des mots. Plus précisément, ceux de Pierre Perrault, des cageux de l’Abord-à-Plouffe ou de Réjean Ducharme qu'il garde avec lui au cours de son périple. Pourquoi faire le tour de l’île à pied me direz-vous? L’auteur vous répondra:« pour aborder les rivages, pour que les paysages se transforment en histoires». Je reçois Rodolphe Lasnes, ce soir, à Mission encre noire.
Extrait:« Un archipel, ça résonne comme un appel au lointain, une promesse d'exotisme. C'est Conrad Kirouac, un nom taillé pour l'écriture et l'aventure, qui baptisa dans sa monumentale Flore laurentienne «Hochelaga», celui dont l'Isle est le centre. Un hommage à la toponymie iroquoienne, qui d'un seul mot racontait l'histoire d'un barrage de castor géant réduit à néant par un dieu marchant vers l'amont, pour nommer les rapides de Lachine. Combien d'îles, d'îlots et de récifs dans l'archipel d'Hochelaga? Deux cents, deux cent trente-quatre, trois cent vingt ou trois cent vingt-cinq, personne ne s'accorde. Bien assez de toute façon pour se perdre dans un dédale de canaux et mettre pied sur des berges en se prenant pour un explorateur. L'île à l'Aigle, l'île au Diable, l'île aux Chats, l'île à la Truie, l'île à Pinard, L'île Claude, l'île à Thomas, l'île aux Canards, l'île Sunset, chacune son histoire, avec parfois la toponymie pour seule mémoire. Des îles privées, des îles désertes, des îles squattées, des îles cultivées, oubliées, préservées, interdites ou surpeuplées. Autant d'îles à habiter, autour desquelles s'abandonner à marcher.»
La culture du divertissement, art populaire ou vortex cérébral? Par Sébastien Ste-Croix Dubé paru en 2022 aux éditions Alias. Cette présente édition est une réédition en version augmentée de l’ouvrage par en 2018 chez Varia. Qui de nos jours ne se permet pas un moment de relâche. On épluche Netflix, on allume la PS5, on déroule Facebook voire Instagram ou TikTok. Jusque là tout va bien ou à peu près. Si ce n’est que la journée se termine. Nous avons passé 3h30 de consommation télévisuelle, 1h40 de radio, 2h00 de réseaux sociaux, 1h00 sur YouTube, 30 min de jeux vidéo, une consommation totale de médias électroniques de 11h00 par jour par américain en 2016, à 12,5 au cours de la pandémie. Qu’est-ce donc qui nous pousse à tant à nous distraire, à rechercher le spectaculaire? Que se cache-t-il derrière notre surconsommation de divertissements en tout genre? Sébastien Ste-Croix Dubé s’inscrit dans la lignée de Guy Debord, de Jean Baudrillard, de David Foster Wallace, de Gilles Lipovetsky, voir Georges Lucas ou Noam Chomsky, pour tenter de définir ce que représente cette culture du divertissement. Et pourquoi pas, pour être à même de la comprendre et d’être capable de se prémunir contre ses effets néfastes. Nous rejoignons la lumière ou le côté obscur de la force, ce soir, aux côtés de Sébastien Ste-Croix Dubé, qui est invité à Mission encre noire.
Extrait:« Qu'est-ce qu'un blockbuster? C'est un film à pop-corn. Mais encore ? c'est une production brillamment patentée pour être populaire et spectaculaire. Il s'agit d'y doser habilement l'action, les effets spéciaux, les vedettes, les stéréotypes, l'amour poignant et les fusils. J'ai travaillé dans un magasin de location de films dans un village lanaudois durant mon adolescence. J'ai même vécu la transition du VHS au DVD. Et ma fille connaît présentement la fin du DVD. Je mettais régulièrement au défi la clientèle de me trouver un film d'action ou d'aventures sans fusils sur la pochette, et personne n'y parvenait ! La sélection de ce club vidéo était évidemment orientée vers les superproductions. En fait, le fusil est un peu aux affiches de film d'action ce que le cumshot est à la pornographie. Il évoque un code archétypal du film à pop-corn. S'il y a un fusil, il y a de l'action. S'il y a de l'action, il y a forcément des moments de divertissement, à l'extérieur de la sphère psychologique des personnages.»
Mission encre noire Tome 36 Chapitre 389. Le virus et la proie par Pierre Lefebvre paru en 2022 aux éditions Écosociété. Comment faire, oui comment réussir par se faire entendre alors que tout porte à croire que c’est impossible. Transposé sur scène au Centre du théâtre d'aujourd'hui sur Saint-Denis à Montréal, du 30 novembre au 02 décembre 2022, cette lettre, Pierre Lefebvre l'adresse à un homme qui ne veut pas l'écouter. Ou du moins, par cette missive, l'auteur reconnaît son impuissance. Car, voyez-vous, tout les oppose, l'argent, la réussite, la domination ou le pouvoir ne lui inspire au mieux que de la haine et du dégoût. À l'heure où la campagne électorale bat son plein, ne ressentez-vous pas cette légère démangeaison, l’étrange bourdonnement du vide autour des débats médiatiques ? Y trouvez-vous votre place ? Mettons cartes sur table, ici, un homme n’ayant aucun pouvoir aimerait particulièrement s’adresser à ceux les possèdent tous. Pierre Lefebvre signe ici un texte magistral et indispensable. Si les mots ont encore une force, l'auteur saisie sa chance avec du style et du caractère. Ne vous y trompez-pas. Il serait malhabile de ne voir ici qu’une complainte de plus ; vous manqueriez l’essentiel. Quelque chose comme une déclaration d’amour, à la vie, à son mystère, à sa beauté. Je reçois, ce soir, Pierre Lefebvre à Mission encre noire.
Extrait:« Mon incapacité à me faire entendre de vous est sans fond. Elle n'a pas de début, ni non plus de milieu ou de fin. On dirait un océan qui recouvrirait l'entièreté de la terre, une étendue de vagues sans rivages, ni d'un bord ni de l'autre. Ça ne ressemble à rien. Mon incapacité à me faire entendre de vous n'a pas d'égal, monsieur, même si ce n'est pas tout à fait juste: son égal, son miroir, c'est votre incapacité à m'entendre. C'est pourquoi il serait peut-être concevable d'espérer malgré tout une rencontre entre nous deux, si ce n'est un échange, comme si, plus ou moins secrètement, il y avait, en passant par ce versant-là des choses, de la solidarité, ou en tout cas de la connivence. Je ne vous atteins pas, vous ne me percevez pas, mais nos impuissances respectives s'accompagnent comme le chien, le maître, l'enfant, la mère, les nuages, la pluie. Pour le dire d'une autre manière, nos mains, nos grammaires ne se rencontrent pas, mais leurs ombres s'entremêlent et n'en forment qu'une seule. Mais de l'ombre au corps, du couinement au mot, comment on le fait, le chemin ?»
Cinq filles perdues à tout jamais par Kim Fu avec une traduction de l’anglais par Annie Goulet paru en 2022 aux éditions Héliotrope. L’écho de l’hymne du camp de vacances, Au camp Forevermore résonnera encore longtemps aux oreilles de ces cinq filles âgées entre neuf et onze ans. Alors qu’elles quittent le rivage en kayak, ce jour de 1994 sur la côte nord-ouest du Pacifique, elles ne se doutent pas du cauchemardesque rendez-vous que leur réserve le destin. Au petit matin, après une nuit passée à la belle étoile sous la tente, sur une île isolée, guidées par leur monitrice, elle se retrouvent abandonnées. Si le récit de ces Cinq filles perdues au milieu de nulle part, constitue le fil conducteur, l’autrice, habilement nous convie à explorer les suites de ce traumatisme dans le continuum de vie de chacune d’entre elles. Cette tragique aventure initiatique, pour Nita, Andee, Isabel, Dina et Siobhan porte en quelque sorte, en elle, la suite du monde. Comment vont-elles surmonter cette faille originelle? Que dit de leur avenir ce qui se déroule en 1994 ? Brillamment mené, ce roman nous permet d’emprunter les sentiers tortueux de ces cinq schémas de vie, quitte à bousculer, au passage quelques certitudes. Je vous propose de visiter les coulisses de cette histoire en compagnie de sa traductrice, Annie Goulet qui est invitée, ce soir à Mission encre noire.
Extrait:« Au bout de quinze minutes, Siobhan commença à avoir mal aux épaules et remarqua que des ampoules se formaient sur ses mains mouillées. Le kayak de jan filait avec la fluidité régulière d'une machine, comme un tapis roulant dans un aéroport. Siobahn s'arrêta pour se reposer un moment et jeta un regard en arrière. D'abord, elle vit Nita, qui donnait les mêmes coups de pagaie que Jan, nets et méthodiques, ses yeux plantés sur l'horizon plutôt que sur sa pagaie, contrairement à elle. Puis, derrière Nita, Siobahn repéra les kayaks des autres groupes, leur couleur fluo reconnaissable contre le gris-vert de l'eau, le gris brun de la terre et le gris-bleu du ciel. Certaines filles chantaient et jacassaient, leurs voix lointaines rappelant le pépiement des oiseaux. Le groupe de Jan opérait en silence. Le grand groupe, c'est à dire l'ensemble des campeuses de Forevermore, commençait à se disperser Siobhan trouva cette vision alarmante. Elle aurait voulu rameuter tout le monde.»
Mission encre noire Tome 36 Chapitre 388. La cité Oblique de Christian Quesnel et Ariane Gélinas paru en 2022 aux éditions Alto. Mission encre noire est de retour ! Pour ouvrir cette nouvelle saison, rien de moins que Howard Phillips Lovecraft comme invité, dissimulé sous les traits de Christian Quesnel et Ariane Gélinas. Tendez l'oreille, les premiers grattements et les frottements de créatures étranges et primitives débordent déjà du cadre de ce podcast. À la lucarne de cette splendide bande dessinée, La cité Oblique, les deux auteur.e.s nous proposent de franchir les portes de l’univers formidable d’un géant de la littérature fantastique, inspiré.e.s par les voyages de celui-ci. Le créateur du Mythe de Cthulhu a, non seulement rendu visite, par trois reprises, à la ville de Québec, il en a également tiré sa propre version de l’histoire de la Nouvelle-France. Prenant la balle au bond, Christian Quesnel et Ariane Gélinas, s’accaparent cette matière première, les écrits de Lovecraft, pour revisiter et se réapproprier une passionnante histoire parallèle du Québec. À la limite du songe, du fantastique et du rêve, les peuples déchus ou oubliés qui grouillaient sur les terres d’Elkanah, retrouvent une existence dans l’âme craintive des hommes, grâce à ce splendide projet. Les territoires de ceux qui savent, s’ouvrent à celles et ceux qui sauront voir et écouter. À la faveur de la tombée de la nuit, je vous invite à rencontrer Christian Quesnel et Ariane Gélinas, ce soir, à Mission encre noire.
Extrait:« Épié par Elkanah et ceux-des-ailes-noires, Qartier érigea à Geizpe, « lieu de refuge ombrageux », une croix de 9 mètres portant le blason et le lys. Il donna un coup au flanc d'une terre qui jamais ne lui appartiendrait. Infligea une blessure à ce pays insoumis, vierge de la présence de ceux qui obéissaient aux dieux faibles. Ain de les punir pour leur intrusion, Elkanah et ses semblables les accablèrent du mal qui fait pourrir les gencives.»
Les marins ne savent pas nager par Dominique Scali paru en 2022 aux éditions La Peuplade. Oyé, Oyé chèr.e.s concitoyen.e.s, savez-vous nager? Bien que cette fonction ne soit pas essentielle pour vous immerger dans ces pages, sachez qu’ils vous faudra rendre les armes et savoir échouer avec style sur les rives escarpées de l’île dYs : un bout de terre perdu au milieu de l’Atlantique au XVIII ème siècle. Le citoyen Joybbert, charpentier de la Marine issoise a déposé une requête pour une reconnaissance posthume en l’honneur de Danaé Berrubé-Portaguen dite Poussin pour son rôle joué dans le coup d’État de la Grande Rotation. Il faut avoir du courage pour être issoise ou issois. Un.e citoyen.n.e de ce nom se doit de faire ses preuves avant toutes choses pour accéder au Graal : vivre dans la cité fortifiée à l’abri des grandes marées d’équinoxe. Et Danaé n’en manque point, d’abnégation et d’audace. Son destin, ici conté, s’étale sur une lecture passionnante, foisonnante, bluffante de plus de 700 pages. L'autrice invente une langue vernaculaire colorée et adopte les codes du roman d'aventures maritimes pour mieux nous charmer. Sirènes ou sorcières, le magnétisme des personnages opère à merveille pour un deuxième roman époustouflant de maîtrise. Destination le littoral déchiqueté de falaises nues, que seuls les oiseaux et les navires de faible tonnage peuvent approcher : l’île d’Ys, ce soir, à Mission encre noire, en compagnie de la citoyenne Dominique Scali.
Extrait:« À tribord, au-delà de la pointe du Vieux, une bande de crépuscule rose surlignait le niveau de la mer. Droit devant la proue, ils embouquèrent l'étroit mais profond passage menant à la rade du port d'Ys. Côté est, une suite de protubérances rocheuses surmontées d'une batterie. Côté ouest, un tentacule semi-immergé qui prolongeait la paroi du goulet dans la baie comme un avant poste. Cette bande de gravier et de sable était le résultat de l'action des courants conjuguée à l'accumulation d'épaves échouées sur ses contreforts. On pouvait encore voir briller dans son épaisseur la bouche d'un canon enseveli, reflétant le soleil quand elle n'était pas camouflée par les algues. En creusant un trou en son centre, on eût réalisé que ce bras était moins une bande de terre qu'un ramassis d'échardes qui s'engraissaient toujours plus de leur propre action. Au fond de l'échancrure, un désordre de lampes, torches et bougies formait un amphithéâtre de lumières, la ville se découpant contre le ciel presque noir. Danaé resta éblouie, les bras serrés sous sa cape de lin.»
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