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Mission encre noire Tome 36 Chapitre 397. Un homme et ses chiens par Marc Séguin paru en 2022 aux éditions Leméac. Que faut-il donc pour qu'un homme se dise presque heureux ? Dans sa vie, il a eu ses chiens, Mujo son premier, il avait sept ans, son confident. Easter, Goose et Maya suivront. Dès ses 4 ans, il a souhaité la fin du monde. Ne sachant trop quoi faire de cette euphorie soudaine, il détruit ses modèles complexes pour pouvoir les reconstruire. Plus tard, il fuira le monde et ses conventions à travers les drogues, puis les livres. Il aura connu l’amour, à plusieurs reprises, malgré sa sauvagerie. Sans cynisme, il constatera son incapacité à partager son quotidien bien longtemps. Ce qu'il cherche est plus grand que soi, une façon de vivre qui pourrait taire sa colère intérieure. Il restera à Anticosti plusieurs années, puis sur l’île aux Naufrages. Il deviendra guide de chasse, avec ses chiens, pour accompagner de riches américains, des français ou des anglais. Néanmoins, la question demeure: que faire de ses forces obscures qui le bousculent ? Comment apaiser ses rapports amoureux ? Marc Séguin nous présente le portrait tout en nuances d’un homme qui s’inscrit en rupture de la société. Lui qui aimerait tant ajouter un chapitre de bonheur véritable à l’histoire de sa vie, même s’il juge le quotidien définitivement trop triste. Pourtant si l’humanité court à sa perte, à quoi cela sert-il de vouloir encore aimer, pour de vrai, en grand, jusqu’à la douleur peut-être? Si par un ciel clair, il est encore possible de voir des étoiles filantes aujourd’hui, parfois elle nous attire comme un mauvais rêve, loin du vide. Pour nous signifier que nous ne sommes pas seul au monde. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire Marc Séguin.
Extrait:« Belle fille Easter ! Donne !» Et la chienne ouvrait la gueule pour laisser tomber sa quête, à bout de souffle, couverte de vase ou mouillée jusqu'au os, prête à recommencer. Avec dans les yeux un appel passionné et inconditionnel. Elle retournait s'asseoir au pied de l'homme à scruter le ciel et les moindres mouvements de son monde. Capable de déceler la nervosité des chasseurs. Aux aguets de tout possible. Avec l'idée certaine que son comportement appelait les oiseaux à tomber du ciel pour faire plaisir à son maître. La chienne regardait les yeux des guides et sentait l'exaltation. « Y a plus de vérités dans le désir que dans les faits», avait répondu Clara quand l'homme lui avait demandé ce qu'elle aimait le plus de son travail d'écriture. La femme préférait l'écriture du livre à son existence personnelle. Easter avait les yeux de Clara Sauvage en cette journée grise d'octobre. Pâles et gris, presque bleus. Du mauvais temps demain encore. Un chasseur avait un soir dit à l'homme qu'il aurait souhaité une seule fois dans sa vie être regardé comme sa chienne le regardait. « Toutes races confondues.» »
L’angoisse d’être à jeun par Sara Robinson paru en 2022 aux éditions Triptyque. Esmeralda est constamment défoncée. Né de l’autre côté de la rivière des outaouais, elle vit dans une maison du Vieux-Hull avec sa grand-mère et sa tante handicapée. À force de consommer trop d’amphétamines, l’autrice endosse le personnage de Notre-Dame de Paris. Souffrant d’un syndrome de la personnalité limite, cette Esmeralda 2.0 décide d’écrire un roman pour avoir l’impression d’exister. Mais quoi écrire? Elle tape fort sur le clavier, Bukowski en fond d’écran, «find what you love and let it kill you». Décidément très attachée à l'oeuvre de Victor Hugo, Esmeralda s’attarde à parodier sa cour des miracles, ses protagonistes, pour exprimer avec panache, ses angoisses d’existence, ses nuits blanches, ses histoires d’amour fuckées, et l’héritage douloureux d’une adolescence vécue aux côté d’une mère intrusive. C’est avec un humour dévastateur que la narratrice nous conte sa passion amoureuse à sens unique pour Phoebus, un barman de seize ans son aîné, ses relations quasi incestueuses avec son meilleur ami Quasimodo, comme ses tentatives pour faire chavirer le cœur chaste de Frollo. Si sa démarche peut paraître puérile et pleine de poésie de cul, c’est dans le texte, attachez vos tuques, le roman se lit ligoté à la verve magistrale de sa narratrice, un verre de fort dans une main, un pétard à mèche allumé dans l’autre. Ça s’écoute fort, bien calé dans son fauteuil. Tu m’aimes-tu et boom boom de Richard Desjardins qui vibre quelque part dans la pièce. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Sara Robinson.
Extrait:« Si vous avez lu Notre-Dame de Paris, vous vous rappelez sans doute le chapitre fucking plate que Victor Hugo a intitulé «Paris à vol d'oiseau». C'est pénible, il faut énormément de volonté et pas grand-chose d'important à gérer pour passer à travers. C'est long. C'est très, très long. C'est sûr que blabla ils n'avaient pas le cinéma à l'époque pour permettre de visualiser le décor dans lequel se déroulent les événements, blabla il faut tout remettre dans son contexte historique sinon c'est laid. Je soupçonne néanmoins Victor d'avoir signé pour un certain nombre de pages et d'avoir rajouté le chapitre «Paris à vol d'oiseau» APRÈS que presque tous les personnages sont morts, tellement c'est dull. Anyways, il décrit avec une minutie incontestable le Paris médiéval dans lequel évolueront les tragiques événements et, j'en conviens, ça mérite d'être mentionné, ne serait-ce que sur le plan historique. Mais tabarnac, est-ce réellement nécessaire de décrire la grosseur des corniches, la manières dont les vignes se rattachent aux barreaux de fer forgé encadrant les escaliers qui montent vers une façade de marbre? Qu'un oiseau ait été, à ce moment-là, en train de pondre un oeuf dans une de ces bien baroques corniches pendant qu'un villageois avec trois dents dans la yeule se crossait dans une chaumière aux murs de pierre, est-ce qu'on a besoin de le savoir ? Non. On s'en crisse.»
Mission encre noire Tome 36 Chapitre 396. Les allongées par Jennifer Bélanger et Martine Delvaux paru en 2022 aux éditions Héliotrope. Les deux autrices confessent être prise en otage par des douleurs et des fatigues chroniques, si brutales parfois, à vous laisser le souffle court. Comment témoigner de ce qui échappe au regard, de ce qui ne se partage pas,voire jamais ? À quoi ressemble le monde vu d’un lit, cet étrange objet, lieu grave s’il en est, lieu de naissance, de passion, de désir, de mort, de souffrance et aussi d’oubli. Car voilà, comment peux-t-on avoir une vie quand on la subit couchée? Martine Delvaux et Jennifer Bélanger s’entourent d’autres femmes, écrivaines, artistes, amies, mères, filles, amantes et soignantes pour rendre hommage à toutes celles qui plient sans doute un peu plus chaque jour sous le poids de leur plaies et blessures ; les accidentées, les insomniaques, les survivantes et qu’on invisibilise encore trop souvent. Les voix de ces femmes qui luttent, se rebellent, s’arc-boutent devant un monde qui préfère les reléguer aux rôles de paresseuses, d’hystériques ou de martyres cinglent les pages de ce court essai. Même si leurs corps les obligent à ralentir, les deux autrices ne renoncent surtout pas à redonner une voix à celles laissées pour mortes. Pour toute une famille élargie de résistantes, il reste le rêve et l’écriture d’autres récits, j’accueille, à Mission encre noire, Jennifer Bélanger et Martine Delvaux.
Extrait:« nous sommes tenues coupables parce que résistantes, parce que grévistes, parce que nous avons cessé d'être des soldates dans l'armée des bien portant.es, refusant d'avancer coûte que coûte sinon en tirant la maladie et la douleur vers l'écriture et donc aussi vers la vie //revenir à ces temps anciens, quand la fatigue des paysans.nes est une toile de fond et qu'elle découle de l'usage répété d'outils, la bêche et la sape pour les hommes, car jugées trop difficiles à manier pour les femmes, la faucille et le râteau pour ces dernières, comme en témoigne la toile de Jules bastien-Lepage La fameuse au repos //au japon on nomme Karoshi ce phénomène où des hommes en veston cravate meurent de fatigue d'avoir trop travaillé, arrêt cardiaque ou affaissement total dans les rues, leur tête contre les escaliers du métro ou à la sortie des bars, l'espace public devient un cimetière pendant que dans les foyers, les épouses fantômes sont elles aussi surmenées et emportées //on aime dire que le travail c'est la santé»
À quoi jouons-nous par Rachel Lamoureux paru en 2022 aux éditions Le Quartanier dans la série QR. À quoi jouons-nous, à écrire bien évidemment. Pour ce faire, l’autrice décide se confronter aux relations amoureuses, dans l'éblouissement des débuts comme au désespoir des échecs. Puisqu’elle refuse de vivre dans la lâcheté d’une rupture qui s’annonce, elle se résout à étreindre une réalité rugueuse une bouchée à la fois. Elle écoute ses mots à lui, l’autre, l’amant, malgré tout, puis se lasse. Elle choisit la solitude de l’écriture. Du côté aiguisé de sa plume, les poèmes fouillent la plaie, un temps, elle empêche la blessure de guérir. Car ce qui convient le mieux, c’est de se moquer des limites, de feindre la peur du vide, de badiner avec le vertige et sans doute l’ivresse, sinon le jeu n’en vaudrait pas la chandelle? Oui, l’autrice se présente, elle-même, dans le texte, rachel, accompagnée d’autres comparses, après de qui, elle emprunte, elle associe, elle coupe pour faire avancer le poème et mieux vous saisir dans l’éclat de sa langue nouvelle. À quoi jouons-nous, ce soir, avec qui ? J’accueille, celle qui dans un texte paru dans Moebius 172, se disait habitée par le sens de l’insurrection, Rachel Lamoureux est mon invitée à Mission encre noire.
Extrait:« je n'ai pas eu besoin /d'essuyer mes pieds / la neige est dehors/mêlée au goudron /et ma déception / immémoriale // les corps s'enchâssent / nous nous ressemblons toutes / d'un minois l'autre / le doigt est fin l'ongle friable / le nez rond la bouche charnue / la chevelure peroxydée / nous avons l'allure / de femmes synthétiques / avec personne dedans // gentiment ce n'est possible / de te repousser je n'ai appris à dire / non que très tardivement / non & oui peut-être / je ne sais pas »
Mission encre noire Tome 36 Chapitre 395. J’étais un héros de Sophie Bienvenu paru en 2022 aux éditions Le Cheval d’août. Yvan, 62 ans et Miche, sa colocataire-sa blonde, se retrouvent démuni.e.s aux urgences d’un hôpital pour recevoir un diagnostic sans appel. Yvan a passé sa vie à se détruire, Miche aussi d’ailleurs, étant devenue alcoolique comme lui. Il est tout seul, il l’a toujours été, sa vie aura été ça : un amas d’affaire ratées et d’occasions perdues. Ça fait 20 ans qu’il n’a pas revue Gabrielle, sa fille. Il ne lui a même jamais donner son numéro de téléphone.Que pourraient-ils se dire de toute manière? Pourtant dans le temps, il était son héros. C'est lui qui le dit. Son rire d'enfant faisait de lui un surhomme. Heureusement, aujourd'hui il lui reste encore un chat trouvé dans les poubelles et Miche qui l'ennuie. Il fait ce qui lui tente l'animal, il est libre, il est maître de son destin. Ça lui plaît ça, à Yvan. Rien n'est moins vrai. Sophie Bienvenu nous dévoile le portrait d’un homme blanc, d’un baby boomer, prisonnier des rôles qu’il s’est imposé. Il vient d'une génération qui se sait malhabile avec les émotions et qui préfère encore les silences ou les baisers de feu de l’ivresse pour colmater les cicatrices du passé. Enfant quand on a le goût de pleurer devant Lassie, de jouer avec les petites filles à la poupée, et, plus tard, de vouloir porter des pantalons rouges comme Bowie, ça marque quand même son homme. Que reste-t-il de tout cela au final? Comment enfin prendre la parole avec sa fille? Peut-on pardonner après si longtemps? Je reçois Sophie Bienvenu, ce soir à Mission encre noire.
Extrait:« C'est Trevor qui m'ouvre. Je l'avais oublié, lui. Il paraît content de me voir, j'ignore toujours si c'est fake ou s'il est juste très gentil. Miche était de même, avant, mais il suffit que trop de marde s'amasse dans les craques pour que quelqu'un se fende et explose en plein de petits morceaux impossibles à remettre ensemble. Jeanine est mieux de faire attention. Mais bon, qu'elle s'arrange avec ses troubles, Jeanine. Quand Gab a dû partir de chez nous parce que je n'étais plus «un père adéquat», elle m'a appelé un soir de la semaine pour savoir comment j'allais et j'ai demandé à parler à sa mère. Je voulais la remercier d'avoir recueilli ma fille en attendant que je me remette. Jeanine a répondu:« Yvan...c'est ma fille aussi», et j'ai réalisé que je l'avais oublié. Une partie de moi refusait d'admettre que Gab soit à quelqu'un d'autre, du moins autant qu'à moi, mais j'ai malgré tout été soulagé. Je me suis vu au milieu d'un océan déchaîné, suffoquant à moitié, lâcher la corde qui me retenait à une grande plateforme. J'ai laissé le courant m'emporter avec un immense sentiment de liberté. Et, après ça, je me suis noyé.»
Daddy Issues par Élizabeth Lemay paru en 2022 aux éditions Boréal. Cela fait quatre ans que ça dure. Le même rituel, il entre, il tire les rideaux, la rejoint dans le lit souverain, une baise de trente minutes, une autre demi-heure à discuter, il lui offre des livres, puis il s’enfuit vers sa famille, vers sa reine qui l’attend. Rencontré sur le boulevard St-Laurent, la narratrice devient la maîtresse d’un homme marié. Elle est sa deuxième femme, un amour clandestin, qui existe une fois par semaine. Il ne mesure pas sa chance, les hommes de son âge traînent d'habitude chez les prostituées. La narratrice, ici, est amoureuse. À l'attendre, souvent, elle s’abîme dans un rêve auquel elle ne croit pas elle-même, bien entendu. C’est un homme d’une autre génération, un silencieux, qui ne dit jamais «je t’aime». C'est une histoire banale, presque un classique du genre me direz-vous, sauf qu’ici, la langue se fait parfois politique, sauf qu’ici, enfin, la parole lui est laissée, à elle, la maîtresse diabolique, la sorcière subversive. À celle qu’on abandonne. À celle qui lit. À celle qui prend la plume. Si ce roman traite surtout des relations sulfureuses entre deux amants, la transgression sociale de l’expérience adultérine habite chaque ligne de ce livre. Si le sexe est aussi bon, comme dit l’adage, c’est meilleur parce que c’est volé. Alors mieux vaut opter pour cet amour bancal. C'est comme choisir l’idée d’un pays à venir, à force d'attendre l'improbable révolution, aimons-nous autrement. J’accueille. Ce soir, à Mission encre noire, Élizabeth Lemay.
Extrait:« Le roi est revenu d'Italie. Nos corps se sont enfin retrouvés, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. Ils se manquaient plus encore que nos âmes. Et j'ai pensé à cette mystérieuse filiation qui se créé entre les êtres par le sexe, à cette faculté qu'à le corps de se souvenir, plus encore que les êtres, que les hommes, j'avais oublié ce que c'était que d'aimer autant mon vieil amant et j'ai revisité sa peau que je connaissais par coeur, habitée du bonheur dans toute sa plénitude dont parlent les gens heureux. Leonard Cohen, venu de l'au-delà, ajoutait à la mélancolie ambiante et dansait partout autour de nous. Il nous épousait, une fois de plus, dans notre cause vaine. Tout est revenu à moi avec une telle fulgurance. C'est si faux, ce qu'on dit sur le temps qui amenuise les sentiments. Il me semble que, depuis le retour de mon roi, notre histoire a acquis une certaine stabilité. Une fois par semaine, je tourne nerveusement les pages d'un livre, couchée sur le ventre au milieu de mon grand lit blanc, et j'attends. Le plus souvent, je m'y installe avec Annie Ernaux parce que je sais qu'elle, elle aurait compris ce que je fais là, son livre à la main, un verre de vin dans l'autre, à attendre un homme.»
Mission encre noire Tome 36, Chapitre 394. Niagara par Catherine Mavrikakis paru en 2022 aux éditions Héliotrope. Ici nous sommes en présence de la voix de la narratrice au pied des célèbres chutes, l'eau et ses remous se déchaînent. Elle guette encore au bord du parapet l’apparition improbable de la silhouette fantomatique de sa mère, morte depuis belle lurette, dérivant au long des rives des grands fleuves du continent américain. Car voilà, ce deuil, éveille en elle, un rêve insensé, que ce soit à partir des photos de son enfance, lors d’une première visite à Niagara en 1964, ou bien à la suite d'une citation de marguerite Duras, la narratrice voit encore et encore, le corps aimant disparaître sous les écumes et rejoindre les berges du Mississippi. Marquée par le séisme provoqué par cette perte, elle y puise une inspiration inédite, qui, sur le modèle de François-René de Châteaubriant, ou est-ce peut-être Flaubert, Mallarmé ou même Jeff Buckley et bien d’autres, lui permet d’élaborer de véritables Mémoires d’outre-tombe. Se dessine, alors, sous la plume espiègle et badine de l’autrice, un portrait tout aussi jouissif que douloureux, de ce qui fonde, il faut bien se l’avouer, un héritage littéraire. Plouf, donc, sillonnant le territoire nord américain des songes, Catherine Mavrikakis s’amuse à dégringoler ces chutes, car c’est à Niagara qu’elle contracté la maladie de la mort. De quoi s’agit-il au juste? J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Catherine Mavrikakis.
Extrait:« Nous vivions à l'époque où les chutes pleuraient pour la planète, elles éclaboussaient de leurs larmes les berges. Elles aspergeaient les terres autochtones de leur propre douleur. Les chutes sanglotaient et plus personne n'allait les voir. On disait qu'elles rendaient malades. Leur beauté inquiète provoquaient un syndrome, celui de Niagara, qui fait l'objet de ce récit. Ceux et celles qui étaient contaminés par la magnificence du lieu prenaient conscience de la violence du temps qui passe. Pour ce virus, on n'a toujours pas mis au point de vaccin. Certaines créatures, sans que l'on comprenne pourquoi, le chopent à répétition. Les scientifiques s'interrogent. On chute, on chute...et on fait des rechutes...Je ne le sais que trop. C'est à Niagara que j'ai contracté à trois ans la maladie de la mort et je ne m'en suis jamais remise.»
La scoliose des pommiers par Anthony Lacroix paru en 2022 aux éditions de la maison en feu. «Si vous ne comprenez rien à ce livre/oubliez-le/dans la salle d’attente d’une forêt». C'est un avertissement donné en en-tête du recueil de poésie qui interpelle, alors que le poète ajoute également en quatrième de couverture «je ne sais pas être poli autrement qu’avec les animaux sauvages». La scoliose des pommiers est un premier recueil de poésie écrit sur deux ans entre une période de pandémie et une autre de convalescence. On y parle d’angoisse, de mélancolie, de baseball, de botanique, de mauvaises herbes, de la fébrilité des os ou d’hôpital. Dans cette ville froide, où les culs-de-sac aboutissent à une usine, le corps est en lutte contre la maladie, l’assignation à résidence, l’ordinaire de la vie. Le poète attends l’étincelle qui le fera tomber amoureux d’une fleur qui ne soit pas issue de ses veines. Si Mission encre noire prend des allures de terrain de baseball, ce soir, prenons une marche jusqu’au stade, j’accueille un sérieux candidat au pitch, Anthony Lacroix est mon invité.
Extrait:« encore cette nuit/deux triangles prenaient ma carotide en orage/pour ne pas te réveiller/j'ai prononcé mes doléances à voix basse/mais la sueur de mon dos/en a gardé les marques.
Si je pouvais/j'abreuverais mes plantes trois fois/par jour/mais je n'ai aucun talent/quand il s'agit de confiner l'électricité statique/et ce qui pousse sur mes bras/ne ressemble en rien/aux réponses que tu cherches.»
Mission encre noire Tome 36 Chapitre 393. Candy par Benjamin Gagnon Chainey paru en 2022 aux éditions Héliotrope. Lorsque la nuit se drape de faux-semblants, Candy, drag queen, multiplie les numéros au cabaret Rocambole à Villecresnes. Dans sa loge, elle se prépare à la gloire, à danser et à chanter en pleine lumière. Thierry meurt un peu plus chaque nuit pour laisser éclore la glamoureuse étoile qui naît sous les yeux ébahis de la foule en délire. Et si le cabaret commence à bander, c’est pour son Mathurin qu’elle tremble. C’est pour lui qu’elle chante, c’est pour lui qu’elle va fuir ces bas-fonds. Mathurin et sa femme fatale vont se déguiser en courant d’air et mettre le cap sur le paradis en talons haut. Une ombre distordue les attend, cependant, au détour d’une rue. Une hideuse vieillarde, porteuse de malheur, qui ricane et toussote. Ils commettront leur premier meurtre. Déclarés coupables, les amants briseront pourtant leur chaîne et ils s’uniront pour le pire car l’enfer est pavé de bonnes intentions. Conte d’amour pour adultes et vacciné.e.s, cette cavale du tonnerre déroule son tapis rouge avec style et emphase, dans les plis duquel, il se pourrait, que l’éternelle Divine de Jean Genet se prenne les pieds. Candy, la vie contée d’une Notre-Dame-des-Fleurs enceinte d’un fruit d’amour impossible, devient un fascinant lieu de passages entre les identités, la réalité et la fantasmagorie. En route, donc, pour l’Eden. Faites gicler strass et paillettes, j’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Benjamin Gagnon Chainey.
Extrait:« I want to wake up in the morning...With that dark brown taste...Je me lève de mon trône devant le train fissuré du miroir...Je tourne sur moi-même dans ma loge, m'arrête à nouveau devant mon miroir, dis-moi...Dis-moi dis-moi qui est la plus belle? Je prends la perruque de la tête tranchée sur le comptoir...J'aime glisser mes doigts dans les cheveux doux qui, pour l'instant, ne sont pas les miens...J'aime toucher ce qui n'est pas encore moi...Je pose la perruque sur ma tête...I want to see some dissipation in my face...Mes cheveux courts se font engloutir par la blondeur platine de la perruque...Tu phagocytes mes poux, Mathurin, dévores mes plantureux parasites...I want to see some dissipation in my face...Tu réchauffes mon corps esquissant des pas de danse sur mes talons hauts, au centre de gravité de ma loge...Je cambre les reins, me prépare à aguicher le tout-venant ruant dans les brancards à braguettes...Je sais dresser le gibet et nourrir le gibier...J'ai ce don qu'ont les fées de savamment couper les têtes, coiffer les plexus en colère, faire la fête sous les feux de la rampe...Ça y est, mon spectacle va commencer! Je relève mon bustier de paillettes sur ma poitrine absente, mon torse palpitant de jeune homme abattu, mon coeur...I wanna be evil...I wanna be mad...C'est le moment, Thierry, allez bonne nuit...Maman Candy est prête...»
Territoire de trappe par Sébastien Gagnon et Michel Lemieux paru en 2022 aux éditions Triptyque dans la collection Satellite. Il était une fois dans le nord québécois, plus précisément à deux jours de marche de la rivière Mistassini, le long de la Platte. Léon revient passer Noël chez lui après une absence de quatre mois pour aller chasser avant l’expédition de trappe accompagné de Wilbrod, de Cyprien et de Reth, aussi nommé par les Innus, Asthen, l’esprit anthropophage. Ils rejoignent, un poste de traite moribond, à l’allure désincarné, plus proche d'un assemblage de taudis rafistolés qu’autre chose. La plupart des habitants s’évertue à dissimuler leur passé et à attendre de mourir dans le froid. Léon avance vers chez lui, tout est à sa place à l’intérieur sauf l’essentiel : Rose, sa fille et Almas, sa conjointe ont disparu. Elles pourraient être sorti, sauf qu'ici, passé les dernières cabanes du village, confronté à la rivière non navigable et l’immensité de l’hiver, on n’y pense même pas. La carriole du curé Edmond qui s’annonce dans les hurlements de bourrasque ne lui dit rien qui vaille. Ajouté à cela, la canaille de maire du village qui paye ses dettes avant son arrivée. Rien ne colle parfaitement dans le tableau. Et l'hiver avance inexorablement. De ce point de vue, on pourrait s’attendre à un récit sinistre et déprimant. Pourtant pour un premier projet mené en commun, les auteurs déploie un humour froid et rageur pour décrire l’histoire d’un pays qui va changer de siècle. Pour l’instant seul les plus violents, les plus cyniques vont tirés leur épingle du jeu. Malheur, aux pourris, aux lâches, aux corrompus, aux moches et aux affreux, l’avenir leur est condamné. Un futur qui s’ébauche au féminin. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire les gagnants du prix du meilleur roman du salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Sébastien Gagnon et Michel Lemieux.
Extrait:« Sur le poêle, le chaudron crépite de plus en plus à mesure que le feu prend de la vigueur et que l'eau gelée dedans fond. Léon plisse les yeux en inclinant l'ultime feuillet dans la lumière offerte par la porte ouverte du poêle. Les derniers mots gris pâle, tracés à la mine de plomb sur du papier grossier, sont pénibles à déchiffrer. Quand il y parvient, il découvre cette phrase en guise d'épitaphe: « J'ai bien hâte que mon père s'occupe de plumer toutes ces poules mouillées.» Le trappeur s'accroupit, brûle tranquillement chacune des pages, laisse les flammes sécher les larmes sur son visage débâti par les remords et la fureur. C'est sans aucun doute Ti-Paul, pressent-il, qui a fait disparaître Rose - une certitude puante comme la pisse du carcajou. Et une autre affaire empeste au moins autant: chacun des habitants de sa localité s'en lave les mains. S'il en est ainsi, alors tout le monde va devoir payer. Le feu qui dévore les mots de sa fille s'étend aux entrailles de Léon. Le cahier, en finissant de se consumer, devient une belle métaphore du tas de cendres qu'est devenue la vie du trappeur.»
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