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Mission encre noire Tome 37 Chapitre 407. Loger à la même adresse, conjuguer nos forces face à la crise du logement, l’isolement et la pauvreté par Gabrielle Anctil paru en 2023 aux éditions XYZ dans la collection Réparation. Plus de 80% de la population canadienne vit en ville selon statistique Canada en 2018, de 2001 à 2021. Le nombre de ménage composé de colocataires a augmenté de 54%, et en 2018 toujours, la Journée des communautés intentionnelles a accueilli près de 200 participant.es à Montréal. Si cette tendance coïncide avec le besoin de se loger pour moins cher devant l’augmentation abusive des loyers dans la métropole, elle révèle aussi le désir de s'offrir une autre manière de vivre. Au Québec, les nombreuses Premières Nations au pays ont vécu en communauté depuis la nuit des temps, la province possède également une longue histoire de collaboration à travers le tissu riche et variés de ses coopératives. Gabrielle Anctil vit depuis 14 ans dans une communauté intentionnelle nommé La cafétéria. Nourriture partagée, dépenses amorties en groupe, des corvées aux six semaines, des préparations de soupers collectifs deux fois par semaine font partie de sa routine de vie en communauté intentionnelle dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Ce premier essai, affublé d’une clinquante couverture orangée, se veut autant un témoignage de première main qu’une boite à outil pour celles et ceux qui rêvent de vivre autrement, et qui désirent de changer radicalement de mode de vie. Comme le dit si bien l’écrivain de science fiction Alain Damasio, au lieu de rêver du grand soir, mieux vaut savoir bifurquer. Une attitude qui ouvre vers d’autres possibles collectifs, car une communauté intentionnelle s’est également envisager une autre façon de vivre socialement et politiquement ensemble. Je reçois, ce soir, à Mission encre noire, Gabrielle Anctil.
Extrait:« Vue de l'extérieur, une communauté intentionnelle est un lieu de vie plutôt classique. En regardant à travers nos fenêtres, vous pourriez voir que nous menons des activités peu différentes de celles qui ponctuent le quotidien de nos voisin.e.s : on fait à souper, on écoute la télé, on passe le balai, on prend un verre après le travail...Vue de l'extérieur, notre vie est généralement plutôt banale. Ne soyez pas berné.es. Les communautés intentionnelles sont un lieu d'effervescence. Le simple fait de vivre ensemble selon un modèle hors norme nous amène à poser des gestes qui ont un impact majeur sur nos habitudes de vie. En vivant ainsi, nous offrons des solutions concrètes à des défis auxquels nous devons tous et toutes faire face quotidiennement: les effets du vieillissement de la population, le travail d'élever des enfants, les maladies soudaines et les épidémies, la disparition du couple nucléaire et bien d'autres. Nous réinventons la manière de tenir notre logis en ordre et de préparer à souper et, avec ça, nous trouvons des solutions à la crise climatique et aux inégalités systémiques. Vous ne me croyez pas ? Attachez votre ceinture.»
Motifs raisonnables, dix ans d’affiches politiques par Clément de Gaulejac paru en 2023 aux éditions Écosociété. Parmi les effluves de gaz lacrymo, de claquements incessant de casseroles, de bouts de feutrine de carré rouge ou vert, de débats sans fin dominicaux à la table familiale, que nous reste-t-il de la grève étudiante contre la hausse des frais de scolarité aujourd’hui? En 2012, Clément de Gaulejac dessinait des affiches qu’il publiait en ligne et qui circulait dans la rue. Vous en avez peut-être vu, et le trait de l’auteur vous est, malgré vous, familier. Chapleau, Côté ou bien Pascal Élie sont bien connus parmi les journalistes de presse écrite, le territoire de jeu de l'artiste commence, lui, par la rue. Il prend goût au dessin satirique, à travers un cheminement qui le conduit autour des années 2000, alors qu’il monte sa microstructure d’autoédition, L’eau tiède, vers un blogue en 2006, puis la diffusion d’affiches dans la rue en 2012. En 2021, un site est créé dédié à l’archivage de cet affichage politique, eau-tiède.org. Motifs raisonnables est également le titre d’une exposition qui a eu lieu en 2013 au centre Skol. Accompagné à la mise en page de son complice Vincent Giard, auteur et éditeur de bandes dessinées, ainsi que de Valérie Lefebvre-Faucher en postface, ce livre vous permet de retrouver bon nombre des 300 affiches réalisées par l’auteur depuis dix ans. Entre impostures, blagues potaches, cynisme, satires, Motifs raisonnables jette un regard acéré sur la société en laissant une large place aux illustrations, et aux propos engagés qui s’apparentent plus à la libre parole d’un écrivain public plutôt que ceux de la propagande. Je reçois, ce soir, à Mission encre noire, Clément de Gaulejac.
Extrait:« Lorsque je présente mon travail d'affiches, on me demande parfois si je pense qu'elles sont « utiles » - sous-entendu: si elles font avancer les causes qu'elles défendent. Je pense que c'est une drôle de question. Un peu comme quand on se demande si une manifestation est utile. Utile à quoi ? Dans une manifestation, un ensemble de personnes, un collectif, se donne à lui-même le spectacle de sa propre puissance. Même si une manifestation interpelle le pouvoir, c'est d'abord à elle-même qu'elle s'adresse. Mes dessins fonctionnent un peu de la même manière: ils prêchent aux convaincu.es. Et c'est vrai que je ne cherche pas à conscientiser un public qui ne le serait pas déjà. Je n'espère qu'une chose: que mes affiches fassent du bien celles et ceux qui les regardent ou qui se les approprient en étendard - comme ces deux manifestant.es qui s'étaient emparé.es de mon affiche du dinosaure sur le camion pour la reproduire sur un grand drap blanc ; ou celles et ceux qui grimpent dans les hauteurs pour y accrocher par-dessus des panneaux publicitaires géants des bannières dénonçant l'implication massive de la plus grande banque canadienne dans l'extraction des sables bitumineux ; ou encore celles et ceux qui barbouillent de colle les portes de cette même institution de la finance fossile / finance hostile.»
Mission encre noire Tome 37 chapitre 406. Jour encore, nuit à nouveau par Tristan Saule paru en 2023 aux éditions Le Quartanier dans la collection Parallèle Noir. Loïc ne sort plus de chez lui. Il scrute la place carrée par la lunette de sa carabine tchèque de calibre. 22. L'oeil collé au viseur, il observe la France déconfinée en mai 2020. Cela fait un an que Loïc n’a pas mis un pied dehors. Il voit bien la grande esplanade depuis son troisième étage du bâtiment B. Il n’en peut plus de se savoir menacé par le virus, les vaccins, les femmes, l’usine de métallurgie qui l’emploie. Heureusement il y a encore Nini, sa sœur qui est DRH chez Lapeyre, le spécialiste en menuiserie, elle lui fait ses courses. Sans oublier, Elora Silva, un des rares lien avec l’extérieur qui lui reste. Avec peut-être aussi quelques séances avec l’atelier de théâtre du quartier auquel il s’est inscrit. Il y retrouve Zineb et son délicat visage cerné par son hijab qu'il aime tant. Il va peu à peu perdre pied, être licencier, se couper de ses proches, entendre des voix, celles des personnages beckettiens de la pièce de théâtre qu’il écrit pour l’atelier, Clic et Cloque. Alors, il promène sa lunette de fusil vers la place, elle pointe vers son avenir, il a les larmes aux yeux. Roman sur la solitude, l’isolement, la difficulté de vivre le confinement, ce nouveau chapitre des Chroniques de la place carrée évoque le moisissement intérieur d’un homme et d’un monde ébranlé par la pandémie. Ce regard paranoïaque et menaçant qui balaie la place carrée se révèle un portrait frontal d’une France malade, qui a perdu ses repères. Nous embarquons ce soir pour ce thriller psychologique hypnotique en compagnie de Tristan Saule qui est notre invité à Mission encre noire.
Extrait:« Il faudrait partager les souvenirs, a-t-il écrit. Si quelqu'un nous oublie, nous aussi, on devrait l'oublier. C'est injuste de se souvenir de quelqu'un qui ne pense plus à nous. Quelques jours après l'installation de SOS confinement, Loïc a ouvert le placard de la chambre, il en a sorti le fourreau, il a fait glisser la fermeture éclair du fourreau, il en a tiré la carabine, équipée de son bipied, qu'il a déplié avant de se poster devant la fenêtre. Par la lunette, il voyait mieux les traits harmonieux de Zineb, les fossettes qui se creusaient quand elle souriait, les mèches de cheveux fins noirs qui s'échappaient de son voile. Il aurait voulu démonter le viseur de la carabine mais il n'a pas retrouvé la petite clé Allen qui permet de desserrer la paire de colliers. Pépé lui avait dit que, de toute manière, une optique de visée, une fois que c'est installé et réglé, il valait mieux pas y toucher. Loic a laissé tomber. Il a déplacé devant la fenêtre une desserte à roulettes qui ne lui servait à rien d'autre qu'à jeter ses clés de voiture et toutes les babioles qui encombraient ses poches. Il a posé le bipied dessus, s'est assis sur l'accoudoir du canapé et, la crosse calée contre l'épaule, l'oeil devant la lunette et le doigt sur la détente, il s'est mis à observer. Je vise le monde, écrivait-il. J'ai mon avenir en ligne de mire.»
Un grondement féroce par Léa Arthemise paru en 2023 aux éditions Héliotrope. Il est possible pour certaines personnes, de se reconnaître un destin dans les taches d'encre d'un bureau, l'intérieur d'une paire de mains sèche, le vol accidenté d'un oiseau se fracassant dans une vitre. Serait-ce le cas de Mia Clark, la romancière , l'autrice du récent phénomène littéraire Un grondement féroce? C’est ce que présuppose la narratrice de ce roman au moment même où elle dérape sur une plaque de glace, à l’endroit précis où l’écrivaine disparaîtra, quelques années plus tard, un jour de juillet 2020 : le viaduc Rosemont-Van Horne. Ce nom est aussi, et surtout, celui de William Van Horne, futur directeur général du Canadien Pacifique. Un homme dont le destin de papier est narré par Mia Clark, précisément. Il nous faudra fouiller, ce passé, qui commence dans une école de Joliet, Illinois en 1856, pour espérer soulever les mystères qui recouvrent cette étrange disparition aujourd'hui. Le viaduc du Mile end, devient, malgré lui, un espace d’inspiration et d’intrigues dans un troisième roman qui nous invite à remonter le temps. J’accueille, ce soir à Mission encre noire, Léa Arthemise.
Extrait:« Tu dois te poser beaucoup de questions, William, c'est tout à fait légitime. Il me convient maintenant de préciser le cadre de l'entreprise dans laquelle je me suis lancée et la raison pour laquelle je m'adresse à toi: l'existence de Mia telle que je la perçois a été intrinsèquement liée à la tienne. Mia a disparu sur l'un des tronçons de chemin de fer appartenant à la compagnie que tu as dirigée pendant des années, à l'endroit où cette ligne est enjambée par le viaduc routier qui porte ton nom. Mia ma confié l'écriture de sa vie. De ton vivant, tu as confié l'écriture de la tienne à la journaliste Katherine Hugues. Et puis tu es mort. À Hugues ton fils a préféré un homme, Walter Vaughan. Dans la préface de son livre, vaughan indique qu'il te connaissait bien. Il précise que son récit de toi est «honnête et âcre ». Vaughan écrit également que tu t'insurgeais contre les biographies non autorisées, arguant qu'elles avaient été cuisinées et «édulcorées pour plaire». Cette citation est intéressante, car Vaughan s'en sert pour légitimer son propre travail. Il prévient ses lecteurs que contrairement aux biographies de tes contemporains, son récit de toi est authentique. Cette mention, brandie comme un drapeau, tend à défendre le contraire.»
Mission encre noire Tome 37 Chapitre 405. Cet exécrable corps, dissection de la grossophobie internalisée par Eli San paru en 2023 aux éditions Remue-ménage avec des illustrations de l’autrice. Si «ce corps me pousse à hurler», ce sont les premiers mots du texte, il permet aussi d’écrire sur la grossophobie ambiante. Il faut du cran lorsqu’on a mal à la peau, lorsque votre propre organisme vous dégoûte, lorsque votre morphologie devient une véritable prison, pour prendre la plume pour creuser plus profond. Tout en étant admiratrice de leur audace, et de la détermination du collectif, l’autrice avoue avoir de la difficulté à adhérer complètement au mouvement body positive, bien malgré elle. Aucune animosité à cela, de sa part, Eli San partage le même constat, les grosses personnes font l’objet d’une stigmatisation sociale omniprésente. La militante féministe et bibliothécaire montréalaise se met à nu, dans son intimité, dans son quotidien. Si personne n'ose vraiment le faire, l'autrice se réapproprie un champ d’expression de soi, au risque de déplaire. Parler de ses inconforts, des difficultés rencontrées dans sa vie amoureuses, de s’habiller à son goût, de monter des escaliers, bref, que ce soit dans la désinvolture ou l'aveu de faiblesse, Eli San est loin de vouloir se décourager, ni loin de vouloir blesser qui que ce soit. Ses confidences font mouche. Justement, parce que l’autrice s’y révèle vulnérable.Et dans ce miroir d’elle-même qu’elle nous tend, de toute cette haine de soi qui refait surface assurément, elle déclare la guerre aux préjugés: c’est le travail d’une vie. Pour en finir de vivre dans l’invisibilité j’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Eli San.
Extrait:« (Ce corps) Il détermine à quels stimuli je porte attention, partout autour de moi. Quand je vois une pub qui capitalise sur l'image de la femme, je tombe dans le piège des codes qui font vendre. Ma conscience féministe s'entre-déchire. J'observe les corps des mannequins, je suis appâtée par elles même si je songe au fait qu'elles pourraient casser en deux sous le poids d'un sac à dos. Je me surprends à rêver de me blesser de la sorte. J'aimerais avoir le luxe de choisir d'adhérer ou non à ces codes. Mais confinée à la marge, je jongle entre colère et envie. Vouloir le même corps qu'elles, mais ne rien faire pour y arriver. Vouloir que tous les corps aient leur place dans la société, mais encore ne rien faire, mis à part pondre quelques lignes revendicatrices pour apaiser temporairement ma rage. Je stagne parce que l'autodestruction est un pauvre vecteur de changement. La haine consume toute l'énergie dont j'aurai besoin pour me construire, me révolter - ou les deux.»
La Revue Moebius 176, un numéro spécial 45 ème anniversaire intitulé « Quand nous nous voyons nous savons», une citation de Jean-Paul Daoust Tirée de «Mais cette lettre est une belle extravagance» datant du Moebius 120 de 2009. Joyeux anniversaire la revue Moebius! Crée en 1977 par Pierre Desruisseaux, Raymond Martin et Guy Melançon, la revue se veut être un laboratoire d’écriture, un foyer de culture qui valorise autant les formes et les genres littéraires les plus varié.e.s, que la mise en scène de la subjectivité et l’expérimentation. Passée de main en main, d’une direction littéraire à une autre, Moebius a su se renouveler et se révèle depuis, un creuset exceptionnel pour accueillir les nouvelles voix d’ici et d’ailleurs, pour désencastrer les imaginaires, dépoussiérer les héritages égarés. De cet esprit d’audace et disons le, de style, la revue vous donne bien souvent l’occasion de découvrir les premiers textes inédits d’auteurices confirmé.e.s, ou en devenir. Gérald Gaudet, Fiorella Boucher, Gabrielle Giasson-Dulude, Julien Guy-Béland, Sanna, Denise Desautels, Catherine Parent, Flavia Garcia, Louise Marois, Karianne Trudeau-Beaunoyer, Justice Rutikara, Jean-Paul Daoust, Caroline Dawson, Marie-Celie Agnant, Valérie Savard, Jeannot Clair, Nelly Desmarais, et Virginie Fauve , sous la direction éclairée de Nicholas Dawson et Alex Noël, toutes et tous se prêtent au jeu de la correspondance, à l’image de la rubrique culte qui paraît à chaque numéro de la revue, la fameuse lettre à …. Chaque voix s’élance fébrile ou assurée, traverse les genres et les générations «dans l’obscurité fertile de la littérature», comme annonce le préambule. J’accueille les deux chefs d’orchestre de ce bal d’anniversaire littéraire, à la baguette, ce soir, à Mission encre noire, Nicholas Dawson et Alex Noël sont nos invités.
Extrait:« Je ne suis encore jamais allé voir l'océan des arabesques ni les champs de la Palestine pour me reposer à l'ombre d'un olivier un après-midi après une récolte. Je n'ai jamais couru un matin dans les rues de Londres ou parcouru les collines fraîches de Ramallah pour déguster un thé à la menthe en récitant les poèmes de Darwich. Je n'ai jamais surveillé l'horizon du Moshav de Kfar Malal avec un fusil allemand ni attendu désespérément le réveil de mon père tombé dans le coma. Et pourtant, je comprends ce que c'est d'être un enfant déraciné qui rêve en couleur de prendre sa place dans ce monde trop grand, mystérieux et souvent absurde. Né au Rwanda, à quelques mois de la tragédie nationale de 1994, je suis depuis un exilé de ces terres qui ont pourtant façonné des générations et des générations de mes ancêtres. Malgré cette perte, à une dizaine de milliers de kilomètres de ces mille collines, je songe et réalise des histoires cinématographiques qui m'aident à valider mes sentiments uniques et pourtant partagés avec tant d'autres individus de ce monde. Je comprends ce que cela signifie d'être un.e adulte au passé lié à la guerre et au déplacement et qui préfère poétiser ses tourments à travers des fictions au lieu de les reproduire fidèlement. Je comprends ce que c'est d'être un homme-enfant d'expatrié.e.s dont le peuple a été persécuté et consumé par la haine jusqu'à devenir prédateur d'humains.»
Mission encre noire Tome 37 Chapitre 403. Cher Connard par Virginie Despentes paru en 2022 aux éditions Grasset. Oscar Jayack, un modeste romancier, ne pensait pas vraiment être lu par Rebecca Latté, une star de cinéma en fin de carrière, lorsqu’il publie un texte abjecte, sur Instagram. Et pourtant, sa réponse sous la forme d’une correspondance sera cinglante : Cher connard. Effacer sa publication n'y suffira pas, il lui admet son erreur. Elle n’a que faire de ses excuses mielleuses. Élevé dans les mêmes quartiers, être le frère de la meilleure amie de Rebecca dans les années 80, Corinne, n'y changera rien. Il a eu tort. Néanmoins, le dialogue va peu à peu s’instaurer. Ils ont en commun d’avoir grandi dans des banlieues ouvrières dont tout le monde se fout. Dans ce roman épistolaire, se dessine en creux un portrait accrocheur de deux solitudes, celui d’une génération engluée dans l’héritage patriarcal des années post-soixante-huitardes. Chacun.e englué.e dans diverses dépendances à l'alcool et aux drogues, se prennent le mouvement MeToo de plein fouet. «La vengeance des pétasses» comme le dit Oscar, contre le fameux mâle blanc. Alors que Zoé Katana, une ancienne attachée de presse d’édition le dénonce à son tour dans son blogue féministe radical, Oscar montre un autre visage. Et puis il y aura la COVID. Le confinement fait déambuler Rebecca et Virginie Despentes dans les rues vides d’un Paris qui a disparu. Cette ville, qu’elles connaissent si bien, n’est plus. Virginie Despentes se livre plus que jamais ici sur ses amours et ses intoxications aux drogues. Il est toujours grisant de retrouver ce ton si particulier, un mélange d'esprit contestataire et de regard critique sur notre époque porté par une voix badass. À celles et ceux qui la trouve radicale, elle rétorque : «la féminité est une prison et on en prend pour perpet.» Si Cher connard peu paraître un roman de la réconciliation, ne soyez pas dupes. Ce livre est une maison, celle de toutes les féministes, une décharge avec des rats et d’autres mauvaises filles. Punk as always, Cher Connard par Virginie Despentes paru en 2022 aux éditions Grasset.
Extrait: « La peur de perdre sa respectabilité, ça, c'est bourgeois. Au sens péjoratif du terme. Dire qu'on est un artiste et vouloir être aimé, ça n'a pas de sens. Je suis actrice. Si personne ne m'aime, je disparais. N'empêche que je n'ai jamais privilégié l'amour du plus grand nombre à ma sincérité. Je ne suis pas un soda qu'on cherche à vendre à tous les enfants. Je ne me présente pas à une élection présidentielle, que je dois gagner en séduisant la majorité des citoyens. C'est mon courage d'être sincère que je vends. D'être précisément moi, que ça te plaise ou non. Ce qui fait qu'on m'a choisie plutôt qu'une autre pour de grands rôles, ce n'est ni ma plastique ni ma diction. C'est que j'ai le cran de ne pas ressembler à tout le monde. Je prends le risque de déplaire, ça fait partie du job. Tu ne peux pas marquer les esprits si tu crains d'être qui tu es. Ce n'est pas la situation qui te rend impuissant. C'est le flip que tes voisins de palier ne te saluent pas comme un notable. Tu peux invoquer ta naissance et parler du métier de tes parents pour te victimiser et justifier ta faiblesse. Mais on sait l'un comme l'autre que c'est une excuse. Les enfants riches sont comme toi. Tout le monde veut faire de la publicité aujourd'hui. C'est-à-dire produire des messages esthétiquement cohérents et qui s'adressent au client qui les commande. Qui se foutent de la vérité. Qui ne veulent que séduire, et jamais déranger personne. Vous voulez que votre art soit pris au sérieux mais vous ne voulez pas déplaire, ni être en danger.»
Le génocide des Amériques. Résistance et survivance des peuples autochtones par Marcel Grondin et Moema Viezzer, paru en 2022 aux éditions Écosociété. Cette œuvre magistrale a été publiée en 2018 en portugais-brésilien, elle est désormais traduite en version française par les éditions Écosociété, agrémentée d’un chapitre abordant le génocide des Peuples Premiers du Canada. La rédaction en a été confiée à un historien innu, Pierrot Ross-Tremblay en collaboration avec l’avocate Nawel Hamidi. Il est impossible de comprendre le mal-développement socio-économique des pays latino-américains et caribéens sans retracer le chemin du plus grand génocide de l’histoire de l’humanité. La conquête du nouveau monde a décimé 90 à 95% de la population autochtones des Amériques. Et ce sur cinq grands espaces – Caraïbes, Mexique, Andes, Brésil et États-Unis – dans le but d’asservir et de piller l’ensemble des richesses qui s’étend des Amériques jusqu’aux îles du Pacifique. Ce livre est aussi bien un hommage aux Peuples résistant qu’un appel à la résistance et au réveil. Les blessures liées à la colonisation étant encore bien réelles aujourd’hui. Ce livre vous donne l’opportunité de relire l’histoire dépoussiérée des demi vérités et des gros mensonges, véhiculés par la version eurocentriste, appuyée par une culture populaire édulcorée. Cet essai dissèque les rouages bien huilés de la machine capitaliste coloniale, sur laquelle repose notre héritage actuel. Devant les chiffres effarants présentés ici, c’est surtout le moment d’apprendre dans ses pages à faire et à penser différemment. Cela signifie, notamment, d'apprendre à nous reconnaître en tant qu’habitant de la terre, notre maison commune. Et si les guerres de conquête d’aujourd’hui ressemble à celle d’hier, n’y-a-t-il pas urgence à changer? Comment? Un proverbe attribué aux nations Ute et Sioux d’Abya Yala, dans le nord du continent donne une réponse:
«Ne marche pas derrière moi, peut-être/que je ne souhaite pas mener/Ne marche pas devant moi, peut-être/que je ne veux pas te suivre./ Marche à côté de moi...pour que nous puissions avancer ensemble.» Le génocide des Amériques. Résistance et survivance des peuples autochtones par Marcel Grondin et Moema Viezzer, paru en 2022 aux éditions Écosociété.
Extrait: « L'assemblée des Nations unies vota le 9 septembre 1948 la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, qui fut ainsi défini: Un génocide s'entend de l'un quelconque de ces actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel:
a) meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe. »
Poids Lourd par Daniel Bélanger paru en 2022 aux éditions Les herbes rouges. Un homme seul dans sa voiture double un camion chargé de porc qui file vers l’abattoir. Ce sont les premiers mots qui vont conduire le fil ténu des poèmes qui tiennent en équilibre autour de ce qui pourrait sembler être un rythme de blues. Cet homme aime la vie simple, boire un thé, guetter l’aube et ses oies qui cacardent, observer une femme qui se maquille devant son miroir, se rappeler au souvenir de son père qui redressait les clous comme on fait les mots croisés. Mais vivre c’est aussi craindre de se laisser déborder par l’empreinte néfaste du monde. De vivre malgré soi au centre de l’apocalypse tranquille d’une humanité qui part à vaux l’eau et qui s’en fout, un coup de fourchette à la fois. Car quoi qu’il arrive, C’est toujours le cochon que l’on tue pour manger. Comment faire pour que le poète chante encore, pour que le poète rêve encore en silence de retrouver la langue facile de l’enfance? Pour faire comme si tout allait bien, pour prétendre rêver mieux peut-être? Sous un soleil timide, à l’heure bleu de ses poèmes, Daniel Bélanger est auteur, compositeur, interprète, lauréat de nombreux prix. Les insomniaques s’amusent, Rêver mieux, l’Échec du matériel figurent parmi les albums marquant du paysage musical québécois. Poids lourd vient compléter la palette de l’artiste dont on retrouve le travail également au cinéma et au théâtre. Si ce recueil a des relents de purin et de sang, l’image du camion transportant des porcs à l’abattoir illustre bien l’angoisse de l’auteur devant un monde qui roule à tombeau ouvert vers sa finitude.« je suis un bâtard légitime/louvoyant entre la chanson et la livraison de marchandise/entre le slogan et le cochon.», clame l'auteur, loin de se prendre au sérieux, une certaine légèreté est possible malgré tout. Daniel Bélanger vous invite à une autre forme de voyage, à une autre aventure dans ce recueil réussie, Poids Lourd paru en 2022 aux éditions Les herbes rouges.
Extrait: « Hier sur l'autoroute, j'ai doublé/un camion chargé de porcs. Il fonçait/visiblement droit à l'abattoir./Au passage, j'ai aperçu les bêtes,/oscillantes, silencieuses./J'ai passé mon chemin/comme on hausse les épaules./Je suis allé à la chanson suivante.// Dans un café,/un homme boit son thé./Quoique libre et aimé/il se sent captif./Puis un rayon/coule jusqu'à sa main./Il la réchauffe.»
Mission encre noire Tome 37 Chapitre 403. Mon fils ne revint que sept jours par David Clerson paru en 2023 aux éditions Héliotrope. Fin juin, ce matin là, une mère retrouve son fils qu’elle n’a pas vu depuis dix ans, au chalet familial en Mauricie, situé en pleine forêt. Elle y vit seule depuis sa retraite, ne recevant que de rares visites. Une fois passée la surprise, elle reconnaît son Mathias, devant sa porte, même s’il est devenu un homme plus grand que dans ses souvenirs. Tandis qu’ils marchent vers une tourbière, un lieu de refuge depuis l’enfance, Il va lui raconter sa vie d’errance. Une obsession l'accable sans cesse. L’idée persistante qu’une matière blanchâtre lui occupe le crâne et coule dans son corps, comme si elle voulait l’étouffer. Incapable de trouver sa place dans un monde qui s'agglomère en une gigantesque banlieue, il ne pense encore qu'à fuir. Pour sa mère, les journées sont belles en sa présence, malgré ce regard envoûtant de tourbière, qui parfois l'effraie. Comme la plupart de ses romans précédent, on retrouve chez l’auteur cette part d’étrangeté, de répétitions, de cycles où se combine un étrange cocktail de monstruosité, d’hallucination, d’égarement et de névrose qui plonge inlassablement le lectorat dans le doute et la curiosité. Je vous invite, ce soir, à glisser entre les branches, dans le chant assourdissant des rainettes et celui plus lourd des ouaouarons, je reçois David Clerson, à Mission encre noire.
Extrait: « Le lendemain - troisième jour - il était de nouveau levé à mon réveil et je me demandai s'il avait dormi. De son expédition la veille à la tourbière il était revenu enchanté. Il souriait. Il peut sembler excessif, sinon caricatural, de l'écrire, mais je dirais que ses yeux brillaient. La mousse était belle ! dit-il. J'ai enlevé mes souliers. Mes pieds s'enfonçaient dans la sphaigne gorgée d'eau tiède. Des fourmis me couraient sur les jambes. Les moustiques se rassemblaient autour de ma tête. Les nuages s'accumulaient. Un vent puissant a traversé les arbres. Il a soufflé sur la tourbière. Je l'ai senti sur mon visage. Le ciel s'est obscurci au-dessus de la colline. J'ai entendu le tonnerre. Quand la pluie s'est mise à tomber je me suis réfugié sous les sapins. Mon t-shirt était détrempé. J'ai couru, j'ai cru me perdre. Mes pieds glissaient dans des flaques. Les branches me fouettaient. La pluie formait un voile. je me suis réfugié dans le creux d'un rocher. La pluie était chaude. La pluie était belle. Je n'avais pas froid. J'ai tiré la langue pour récupérer des gouttes qui tombaient. La pluie gorgeait le sol, déjà humide. Ailleurs la pluie gorgeait aussi la sphaigne. Il n'y avait plus de moustiques qui bourdonnaient.»
Madonna, le déclin orchestré par Lucas Prud’homme-Rheault paru en 2022 aux éditions Varia. Madonna sera de passage à Montréal l’été prochain pour deux dates dans le cadre de sa tournée Celebration qui souligne ses succès des 40 dernières années. Je saisi l’occasion pour vous présenter un essai qui est une étude approfondie passionnante de l’œuvre de la Madonne, qui révèle certains aspects moins connus d’une artiste à l’écoute des soubresauts du monde qui l’entoure. Depuis quarante ans, l’artiste interpelle sans cesse son auditoire à coups de slogans qui percutent, d’allusions non déguisées et d’emprunts à Nietzsche, Wagner, Martin Luther King et d’autres, lui permettant d’investir des centre d’intérêts moins bien balisés que ceux de la musique pop. Madonna aime provoquer, depuis toujours, c'est dans son ADN. Elle serait même prête à tout pour rester la reine de la pop au nez et à la barbe de la concurrence. Jusque pourquoi pas orchestrer, elle-même, la mise en scène de son propre déclin. Je vous propose, ce soir, à Mission encre noire de partir sur les traces d’une icône de la musique pop, la Material girl, en personne, en compagnie de Lucas Prud’homme-Rheault.
Extrait: « Devant la montée fulgurante de cette dernière au pouvoir, devant les emprunts répétés à son univers, Madonna contre-attaque, fait de Lady Gaga un autre pays, un territoire qui ne la concerne pas. Après le décompte, elle intègre tout bonnement à Express Yourself - sans même la créditer dans le livret de tournée - la chanson Born This way de Lady Gaga: « I'm beautiful in my way /'Cause God Makes no mistakes / I'm on the right track, baby / I was born this way / Don't hide yourself in regret / Just love yourself and you're set (...) Express Yourself / So you can respect yourself ». Pendant que Madonna repique ce qui lui a été volé, sur l'écran, un petit monstre rouge, un fame monster (personnification comique de Lady Gaga), dévore des conserves de soupe warholiennes agrémentées d'illustrations diverses: des ampoules (des idées), des cone bras, des pony tails blondes, des éclairs bowiesques. À la fin d'Express Yourself, Madonna frappe un peu plus fort, en intégrant. à la dernière minute, une autre chanson, cette fois provenant de son propre répertoire, She's Not Me, elle n'est pas moi: le message est clair.»
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