À la veille du lancement d’Ulchi Freedom Shield, un exercice militaire annuel mené conjointement par les Etats-Unis et la Corée du Sud prévu le 17 août, Donald Trump a annoncé vouloir “réduire considérablement” l’ampleur des opérations militaires, estimant que celles-ci envoient "un signal totalement inapproprié et hostile" à Pyongyang. Une série de déclarations dont Donald Trump a le secret : erratiques, brouillonnes, et politiquement sensibles...Rien de nouveau en apparence, donc, dans la rhétorique trumpienne, mais ce revirement, qui s’incarne finalement dans un “ajustement de la durée de l’exercice”, qui prendra fin dès vendredi 21 août, s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu pour les Etats-Unis, alors que le protocole d’accord de soixante jours conclu avec l’Iran arrive à échéance. Comment comprendre, alors, le regain d’intérêt de Donald Trump à l’égard de la Corée du Nord ? Que signifie-t-il pour les alliés historiques des Etats-Unis dans la région, la Corée du Sud et le Japon ? Alors que la perspective d’une dénucléarisation de la péninsule coréenne semble s’éloigner, et que la Corée du Nord renforce ses liens militaires, économiques et énergétiques avec la Russie, quelles pourraient être les implications sur des équilibres régionaux parfois fragiles ? Fait-on face à l’émergence d’un nouvel axe contestataire incarné par la Corée du Nord, la Russie et la Chine ? Finalement, se pourrait-il que cette dernière soit la grande gagnante de cette redéfinition du jeu des alliances ?
Une diplomatie américaine devenue transactionnelle et imprévisible
Pour Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, la rhétorique imprévisible de Donald Trump, "touche du doigt une situation qui inquiète l'ensemble des États en Asie." En effet, nous explique-t-elle, il en va de la stabilité d'alliances historiques dans la région, et plus largement de la peur d'une déstabilisation de l'architecture sécuritaire en Asie. Une situation particulièrement inquiétante pour le Japon, "dont la sécurité repose entièrement sur la solidité branlante de l'alliance avec les Etats-Unis."
Pour Arnaud Vaulerin, journaliste à Libération, le revirement récent du Président étasunien marque le passage à une forme de "
diplomatie transactionnelle" ; une logique "
du donnant-donnant" en quelque sorte, qui a pu exister par le passé sur le plan commercial, et qui pourrait aujourd'hui s'étendre aux domaines stratégique et militaire. Cette posture, vécue comme une humiliation par Séoul et Tokyo, accroît le sentiment d'incertitude dans une région déjà sous tension. Marianne Péron-Doise, directrice de recherche, et directrice de l'Observatoire géopolitique de l'Indo-Pacifique à l'IRIS, voit dans les récentes déclarations de Donald Trump une rupture avec une "
ligne de fermeté" vis-à-vis du pouvoir nord-coréen, qui réduit les capacités opérationnelles de dissuasion des alliés des Etats-Unis. Pour Arnaud Vaulerin, sans doute peut-on y lire également une volonté de "
faire diversion", pour détourner l'attention du conflit iranien, dans lequel le Président étasunien se trouve "
complètement embourbé". Une manière enfin, de pouvoir tenter de faire valoir un rôle de pacificateur entre les deux Corées, en vue des élections de mi-mandat américaines, prévues en novembre 2026.
La Corée du Nord au cœur d'une internationalisation des conflits
La Corée du Nord, forte de son arsenal nucléaire largement consolidé, profite désormais de son implication active dans la guerre en Ukraine pour renforcer ses capacités technologiques et opérationnelles. L'envoi massif de troupes nord-coréennes en soutien à la Russie, troupes qui ne s'étaient pas battues depuis 1953 nous rappelle Arnaud Vaulerin, constitue un tournant stratégique majeur, qui marque non seulement une internationalisation inédite de cette guerre, mais également la présence inédite de l'armée nord-coréenne sur le sol européen. En échange de cette force de frappe humaine et de coopération technologique, Pyongyang s'assure un soutien géopolitique qui neutralise les tentatives d'isolement international. D'après les annonces du Président ukrainien Volodymyr Zelensky "30 000 à 50 000 nouveaux soldats nord-coréens pourraient être déployés sur le territoire russe". Pour Valérie Niquet, ces actualités inquiètent en Asie les alliés des Etats-Unis qui craignent "le regroupement des théâtres", et d'être, à leur tour, visés par des attaques.
Alors que l'actualité est également marquée par une visite de Vladimir Poutine dans les îles Kouriles, un archipel revendiqué par le Japon, qui connaît au Nord "
des incursions aériennes et navales systématiques" nous rappelle Marianne Péron-Doise, se pose la question de l'émergence d'un nouveau partenariat, qui "
à défaut d'une véritable alliance", témoigne d'un renforcement des liens entre la Russie, la Corée du Nord et la Chine. Reste qu'il n'y a "
pas de clause de défense mutuelle entre les trois pays". Ainsi, comme l'indique Valérie Niquet, "
la Chine n'a pas de politique d'alliance, elle conserve une forme de souplesse" : la seule alliance militaire formelle existante, qui fait office d'exception à la règle, est un héritage de la guerre de Corée (1950-1953), et la lie à la Corée du Nord. Pour Arnaud Vaulerin, ces jeux d'alliance sont en tout à lier à "
la volonté d'incarner un autre ordre international."Pour aller plus loin
Niquet, Valérie. Taïwan face à la Chine : vers la guerre ? Editions Taillandier, 2023Niquet Valérie. Péron-Doise Marianne. L'Indo-Pacifique, nouveau centre du monde. Editions Taillandier, 2024.Péron-Doise Marianne. Géopolitique des mers et des océans. Sécurisation des espaces océaniques et gouvernance marine. Le Cavalier Bleu Editions, 2026.Vaulerin, Arnaud. Taïwan, la Présidente, et la guerre. Editions Novice, 2023.Références sonores de l'émission
Extrait de reportage, Donald Trump ouvre la voie à Kim Jong-un. France 24, 20/08/2026Archive INA "Le cessez-le-feu en Corée", Journal Les Actualités Françaises, 06/08/1953Extrait de reportage : "Chine : parade militaire historique à Pékin", RTBF Info, 03/09/2025