La journée internationale des peuples autochtones a lieu le 9 août. Entre demandes d'indépendance, d'autonomie et de respect de leurs spécificités culturelles, les revendications des descendants de populations installées avant la colonisation française, en Guyane et en Nouvelle-Calédonie notamment, font l'objet de méfiance de la part de l'Hexagone, et ce malgré les remontrances de l'ONU. Se pose la question du simple respect de leurs droits, mais aussi de l'existence de droits spécifiques, qui interrogent les limites de notre modèle universaliste. Quelles sont les réalités souvent complexes, douloureuses et conflictuelles vécues par les peuples autochtones sur le territoire français ? Des conflits territoriaux d’Amazonie aux développements politiques des revendications kanaks, leurs droits sont-ils respectés en France aujourd’hui ?
Les peuples autochtones : une continuité historique reconnue mais une définition juridique "bricolée"
Plus de 476 millions autochtones vivent aujourd'hui dans 90 pays du monde. Ce qui représente, nous dit l'ONU, 6,2% de la population mondiale, avec plus de 5000 groupes distincts. Irène Bellier,anthropologue et directrice de recherche émérite au CNRS, distingue les peuples premiers des peuples autochtones. La dénomination de peuples premiers est "une manière de désigner ceux qui étaient à l'origine, avant la colonisation". Selon elle, cette dénomination "met à l'écart tout ce mouvement important des peuples autochtones" qui n'ont pas succombé à la colonisation, et qui se sont mobilisés notamment dans les années 1960, 1970 et 1980 auprès des Nations Unies "pour demander à ce qu'on leur applique simplement les droits humains qui étaient reconnus à l'échelle du globe pour tout le monde, mais pas chez eux en particulier." L'une des revendications des peuples autochtones français portait notamment sur le fait d'être dénommés "autochtones et pas indigènes", "indigène" renvoyant à la colonisation.
Elle rappelle ainsi en 2007 l'adoption de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones qui les définit comme "des peuples et nations qui présentent une continuité historique avec les sociétés précédant la conquête et la colonisation de leurs territoires et qui se considèrent comme distincts des autres secteurs de la société qui dominent aujourd'hui ces territoires totalement ou partiellement." Il est donc crucial d'après elle de souligner que ces peuples sont déterminés à préserver leur culture, leur langue, leur mode d'éducation, leurs territoires ancestraux, et leur rapport au monde vivant, et non pas à disparaître. C'est en ce sens qu'elle insiste sur le fait que ces peuples protègent par ailleurs 80% à 82% de la diversité bio culturelle du monde et de ses ressources naturelles, par "la diversité de leurs économies diversifiées".
Aulaguea Thérèse, représentant de la Fédération des Organisations Autochtones de Guyane, précise qu'"en Guyane, chaque peuple veut se définir par le nom de son peuple", car à chaque peuple correspond une réalité. Pour autant, le terme d'autochtone est aujourd'hui revendiqué dans les mobilisations et s'est imposé, notamment pour exposer les droits des peuples autochtones à l'international, et éviter les dénominations coloniales. C'est en ce sens que Zérah Brémond, maître de conférences en droit public à l'université de Pau, souligne qu'une des principales difficultés relève d'une définition non établie de l'autochtonie. En effet, il existe un consensus international qui invite "les autochtones eux-mêmes à se définir" : dans le discours public, le terme est donc reconnu, mais dans le droit, la définition relève encore d'une "logique de bricolage" qui tente de "ménager nos principes républicains et la nécessité de reconnaître les droits des peuples autochtones qui ont subsisté en dépit de la colonisation".
Guyane et Nouvelle-Calédonie : deux exemples de luttes autochtones
lrène Bellier souligne que la France a "appliqué le modèle de la gouvernance à la française, centralisée et parisienne", un modèle pourtant très éloigné des "réalités autochtones de Guyane, de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française", par exemple. Aulaguea Thérèse, représentant de la Fédération des Organisations Autochtones de Guyane, rappelle qu'après 500 ans de colonisation, la Guyane française est passée d'une cinquantaine de nations autochtones, à six peuples survivants. Il affirme ainsi que les luttes kanaks, notamment autour de la question du Sénat coutumier, représentent une inspiration qui s'incarne toutefois de façon différente en Guyane du fait des préoccupations différenciées de chaque peuple. En effet, "au niveau de la question territoriale et foncière, nous préconisons la création d'instances pour gérer les terres ancestrales et les terres coutumières par nation". Il s'oppose ainsi à "un grand conseil centralisateur qui décide à l'extérieur des communautés", avant de conclure : "nous voulons que chaque communauté ait de l'autonomie et prenne leur destin en main le plus rapidement possible ."
Zérah Brémond souligne que la spécificité de la Nouvelle-Calédonie se forge dans le "double exercice du droit à l'autodétermination". D'une part, un "droit à l'autodétermination par les Kanaks en tant que peuple autochtone, qui n'est pas forcément un droit à l'indépendance comme peuple Kanak hors de tout autre État que le leur, mais d'un droit à déterminer par eux-mêmes leur mode de gouvernance, leur droit applicable, leur relation avec l'extérieur, en l'occurrence les non-autochtones." Par ailleurs, "le droit à l'autodétermination du peuple calédonien" qui tend à aspirer, ou du moins pour une partie du peuple, à l'indépendance. Ce deuxième volet fait ainsi écho au référendaire enclenché suite à l'accord de Nouméa de1998. Ce qui réunit aujourd'hui la Nouvelle-Calédonie et la Guyane, c'est en tout cas la "revendication d'une représentation au niveau du territoire guyanais, comme en Nouvelle-Calédonie, d'instances de représentation des autochtones eux-mêmes, gérées par les autochtones" pour qu'ils se prononcent sur les décisions les concernant au niveau territorial. Ce n'est pas encore le cas aujourd'hui, puisque l'instance de référence est le Grand Conseil coutumier des populations amérindiennes et bushinenges crée en 2017, une instance consultative avec des ressources limitées et donc une capacité incomparable avec l'instance coutumière en Nouvelle-Calédonie.
L'ambivalence du droit français face aux peuples autochtones
La convention de l'OIT n°169 est bien connue de tous les spécialistes des questions autochtones. Ce texte est le premier texte en la matière juridiquement contraignant qui protège les peuples autochtones sur les questions de foncier et de travail notamment. Sa dimension contraignante a été renforcée selon Irène Bellier par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones de 2007. Toutefois, la France ne l'a pas ratifiée, car elle "considère que le pouvoir politique central est souverain sur son territoire. Elle n'entend pas du tout faire des concessions sur le plan territorial". Pour Zérah Brémond, l'Etat a pu avoir un intérêt pour ces questions en créant "des institutions pour essayer de donner une représentation aux peuples autochtones, mais sans leur donner réellement les moyens de leur ambition". On peut citer à titre d'exemple, les 400 000 hectares promis aux populations autochtones de Guyane en 2017. Aujourd'hui ce projet est en suspens, et pose notamment question concernant son mode de gouvernance et "la proportion d'administrateurs autochtones et d'administrateurs de l'État dans".
Mémoire des traumatismes : le poids de l'assimilation forcée
L'histoire des "pensionnats de la honte", ou homes indiens en Guyane, révèle une tentative d'effacement culturel par l'assimilation forcée des enfants, notamment par le biais des missions religieuses. Ce traumatisme n'est pas seulement historique, puisqu'il se transmet de génération en génération, engendrant des séquelles sociales importantes. Comme au Canada, aux Etats-Unis ou en Australie, la reconnaissance officielle et l'accompagnement des victimes constituent aujourd'hui une étape indispensable à toute justice réparatrice. Pour Irène Bellier, "lorsqu'on coupe un enfant de son héritage culturel et de ses parents, de l'amour de ses parents tout simplement, on fait des gens qui sont dans des situations extraordinairement complexes qui peuvent à leur tour ne pas savoir transmettre à leurs propres enfants ce qu'ils n'ont pas appris." C'est en ce sens qu'Aulaguea Thérèse défend à minima l'accompagnement de ces personnes comme des "blessures à panser".
Pour aller plus loin
Irène Bellier, Leslie Cloud, Laurent Lacroix, Les droits des peuples autochtones : Des Nations unies aux sociétés locales, L'Harmattan, 2017Zérah Brémond, Leslie Cloud, Le droit à l'autodétermination des peuples autochtones, Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2025Zérah Brémond, Olivier Lecucq, Jean-Pierre Massias, Peuples autochtones, droit et justice, Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2025Références sonores de l'émission
Mash actu / S. Lecornu sur la richesse des "peuples premiers" au sein du peuple français / Eugène Macintosh, Amérindien Kalina, manifestant pour la rétrocession de leurs terres ancestrales / Christian Tein chef du FLNKS lors d'un meeting unitaire en France avec six autres prisonniers politiques kanak - Le Point le 31 janvier 2022 / France TV le 6 juin 2025 / Nouvelle Aube le 7 novembre 2025Le porte-parole des indépendantistes kanak Jean-Marie Tjibaou sur le droit à l'indépendance et l'autodétermination du peuple Kanak Durée - Archive INA diffusée dans l'émission "toute une vie" sur France Culture le 12 juin 2020Témoignage d'Alexis Tiouka, ex-pensionnaire des "homes" guyanais - Vidéos France Culture - 19 décembre 2022Déclaration de l'ancien premier ministre Michel ROCARD, signataire des accords de Matignon, suite à la signature des accords de Nouméa - Nouvelle Calédonie - 05 mai 1998"Gossanah" du groupe kanak Nodeak sur l'album "Best of" (2005)