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La Française Sophie Adenot s’apprête à rejoindre la Station spatiale internationale le 15 février prochain et la place de la France, dans le domaine spatial mondial, revient sur le devant de la scène. Invité de la matinale, François Jacq, président-directeur général du Centre national d’études spatiales (CNES), défend une ambition spatiale française forte, à la fois scientifique, stratégique et industrielle, malgré un contexte budgétaire contraint.
La future mission de Sophie Adenot vers l’ISS incarne, aux yeux de François Jacq, la continuité d’un savoir-faire français solidement ancré dans l’histoire. « On sera très heureux d’avoir Sophie Adenot à bord de cette mission ISS. C’est le signe de l’excellence française », déclare-t-il, rappelant une lignée prestigieuse d’astronautes tricolores. « Elle a eu de glorieux prédécesseurs. On a commencé avec Jean-Loup Chrétien, on peut aussi penser à Claudie Haigneré, on a eu Thomas Pesquet… On voit bien qu’on a su bâtir au fil des décennies une place française de premier rang au plan international. »
Pour le président du CNES, l’espace ne se résume pas aux grandes aventures lointaines, mais constitue aussi un formidable laboratoire scientifique. « Il y a évidemment une dimension de compréhension de l’espace, de ce qui s’y passe. On peut y voir à la fois des choses qui préparent des explorations plus lointaines : la Lune, Mars… mais aussi des recherches qui poussent les technologies et les observations scientifiques aux limites. Dès lors qu’on pousse les choses aux limites, on peut en tirer des leçons pour ce qui se passe sur Terre », souligne François Jacq, avant d’insister sur une autre dimension essentielle : le rêve. « C’est aussi un élément de fascination, de prestige, et un levier pour entraîner notre jeunesse vers la science et la technologie. »
Si la Lune et Mars nourrissent l’imaginaire collectif, François Jacq rappelle que les enjeux stratégiques se situent aujourd’hui beaucoup plus près de nous. « Le vrai combat spatial, s’il y a combat spatial, il est moins sur la Lune que sur les orbites très proches de la Terre. » Ces orbites concentrent des infrastructures devenues indispensables au quotidien : navigation, télécommunications, observation de la Terre ou encore météorologie. « Notre vie quotidienne dépend des satellites qui orbitent autour de nous. Vous imaginez ne plus avoir de météo ou de positionnement parce qu’il n’y a plus de satellites ? » Cette dépendance accrue fait de l’espace un nouveau champ de tensions. « L’espace est devenu, hélas, un domaine de conflictualité », alerte-t-il, évoquant le risque de neutralisation de satellites dans des logiques de confrontation entre puissances.
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Comme l’ensemble des politiques publiques, le spatial n’échappe pas aux restrictions financières. « Il y a une crise des finances publiques. Nous sommes tous partie prenante et nous devons faire des efforts », reconnaît François Jacq. Le CNES est ainsi appelé à réduire ses dépenses à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros sur trois ans. Pour autant, le président de l’agence se veut rassurant sur la solidité du modèle français, qui repose sur une articulation entre financement national, contribution européenne et efforts de défense.
La force de la France tient, selon François Jacq, à une singularité institutionnelle rare en Europe. « Depuis les années 60, la France s’est dotée d’une agence spatiale unique, avec de fortes compétences techniques internes, qui nous permet de dialoguer d’égal à égal avec la NASA, les Indiens, les Japonais ou les Émiratis. » À cela s’ajoute un tissu industriel dense, mêlant grands groupes et start-up innovantes. « Quand on regarde Airbus Defence And Space, Thales Alenia Space, mais aussi tout l’écosystème de jeunes entreprises, on voit que, malgré les contraintes, la France reste au premier rang international en termes d’excellence scientifique et technique. »
Daphnée Cataldo
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Depuis le 1er janvier, le Grand Théâtre de Genève est fermé pour une période de 12 à 18 mois, le temps d’effectuer de lourds travaux notamment sur le système de machinerie scénique de l’institution genevoise.
La deuxième partie de cette décennie est propice aux grands travaux de rénovation de grandes maisons d’opéra en Europe. Des chantiers qui entraîneront la fermeture de ces institutions pendant de longues périodes. Ce sera notamment le cas à Paris pour le Palais Garnier qui sera fermé pendant deux ans entre 2027 et 2029 puis pour l’Opéra Bastille entre 2030 et 2032.
À Londres, les importants travaux de rénovation du Barbican Center provoqueront sa fermeture au public pendant au moins un an à partir du mois de juin 2028. D’autres institutions sont également déjà impactées par des travaux. En Autriche, à Salzbourg par exemple, le grand chantier de rénovation et de construction (Festival District 2030), débuté en 2023, ne s’achèvera que dans quatre ans.
En Suisse, c’est le Grand Théâtre de Genève qui a fermé ses portes au public le 1er janvier pour une période annoncée de 12 à 18 mois. Le célèbre établissement de la Place Neuve fait l’objet d’importants travaux intérieurs : renforcement du sol des coulisses et de l’arrière scène, mise en conformité des dispositifs de sécurité incendie, amélioration de l’acoustique et, surtout, le remplacement de tout le système de machinerie scénique.
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Suite à la rénovation de la façade du Grand Théâtre de Genève et de ses intérieurs entre 2016 et 2019, des problèmes techniques avaient été relevés, justement au niveau des machineries scéniques, engourdies après trois ans d’arrêt. Ces importants travaux nécessitent donc la fermeture de la salle et le déplacement des spectacles de la saison en cours au Bâtiment des Forces Motrices (BFM – salle Théodore Turrettini). Une salle de 1000 places qui avait accueilli les représentations du Grand Théâtre de Genève lors de la saison 1997/1998, déjà lors de travaux sur la machinerie de sa salle.
C’est donc au Bâtiment des Forces Motrices, place des Volontaires, que seront données, à partir du 23 janvier, les sept représentations de L’Italienne à Alger, l’opéra de Gioacchino Rossini que dirigera Michele Spotti à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande et du chœur du Grand Théâtre de Genève.
Philippe Gault
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Personne ne s’y attendait : la plus grande salle d’Europe, Paris La Défense Arena, va être rachetée par le géant mondial des concerts Live Nation. Son directeur général France Angelo Gopee était l’invité de la matinale éco de Radio Classique ce mercredi, il dévoile au micro de Stéphane Pedrazzi les coulisses de ce rachat organisé en toute discrétion.
Live Nation, leader mondial du spectacle vivant, va racheter Paris La Défense Arena. Pourquoi ce rachat ?
ANGELO GOPEE : C’est une opportunité. Nous sommes avant tout entrepreneurs, et on n’avait pas de salle en France depuis 16 ans. 99 % sont des salles municipales, territoriales ou régionales. Les deux seules salles qui n’étaient pas détenues par l’État ou une région, c’est la salle de Lyon, qui a été construite par Jean-Michel Aulas, et La Défense Arena qui a été pensée, imaginée, créée par Jacky Lorenzetti, ce merveilleux entrepreneur.
Live Nation est déjà propriétaire de plusieurs salles en Europe, à Lisbonne, à Bruxelles, à Amsterdam. C’est la première salle que vous achetez en France. Pourquoi avoir autant attendu pour entrer sur le marché français ?
A.G. : Notre rôle n’est pas d’opérer des salles qui appartiennent à l’État, parce que ce sont des Délégations de Service Public. Là, c’est une salle sur laquelle on va pouvoir entreprendre, imaginer, créer et se projeter sur les deux ou trois prochaines années, parce qu’on voit très bien que depuis quelques mois, voire 5 ans, la musique change, les tournées changent, les cycles de tournée changent, et il ne faut pas laisser passer une opportunité comme celle-ci.
Est-ce qu’il y a une volonté d’intégration verticale ? Est-ce que ce rachat est une façon pour vous de maîtriser davantage les coûts dans un contexte où le cachet des artistes, notamment internationaux, est de plus en plus élevé ?
A.G. : Pas du tout. C’est l’achat d’une salle. Il faut savoir aujourd’hui que les artistes décident de leur tournée et de leur salle par rapport à un site. S’ils veulent tourner dans un Arena, ils vont dans un Arena. Si c’est une tournée de stade, ils vont dans une tournée de stade. Nous, on achète la salle pour être gérant et producteur dans une salle et propriétaire d’une salle, et non pas forcer les artistes à venir à La Défense Arena. L’idée c’est de continuer à accueillir de plus en plus de producteurs d’événements, sportifs et non sportifs, et de créer un nouveau modèle de salle.
Paris La Défense Arena, c’est une salle colossale, plus de 40 000 places dans certaines configurations. C’est la moitié de la capacité du Stade de France. Beaucoup d’artistes remplissent potentiellement cette salle ?
A.G. : Il y a eu 38 à 40 concerts en 2025. C’est un travail assez fabuleux. Je pense qu’il y en aura encore cette année. Il y a un cycle de tournée qui est différent. Ce qu’on veut faire, c’est que des grands événements aujourd’hui ne soient pas seulement saisonniers. Ça ne peut pas être uniquement du mois de juin au mois de juillet, voire août ou mi-septembre. Là on va pouvoir accueillir des grands événements et des grandes tournées entre le 1er janvier et le 31 décembre.
La façon de consommer de la musique et de rémunérer les artistes a beaucoup évolué en l’espace d’une décennie. Aujourd’hui, le modèle économique tourne autour de la scène. Est-ce que la France s’est adaptée, à votre avis, suffisamment vite pour suivre cette évolution ?
A.G. : Les Zénith, qui ont été construits en France, sont les seules salles au monde qui appartiennent au gouvernement, aux régions et aux villes. Il faut savoir que dans d’autres pays, il y a encore des gymnases dans les villes de province et pas dans les capitales. Je pense qu’on a le réseau de salles, que ce soit les Zénith, les SMAC (Scènes de Musiques Actuelles) ou les petites salles, qui est unique au monde. Donc à ce niveau-là, c’est adapté. Maintenant, il y a un renouvellement qui s’est mis en place depuis une dizaine d’années, qui est dû à la consommation de la musique. L’accessibilité et la démocratisation à la musique a permis l’émergence de courants et de genres qui n’existaient pas avant. On a pu voir, en premier lieu, la K-pop qui a explosé. L’année dernière, l’artiste le plus écouté au monde est un Portoricain, il s’appelle Bad Bunny. Cette émergence de courants amène de plus en plus de gens à aller voir les concerts et c’est ce qui va être dynamique dans les prochaines années.
Les « hospitalités », ce sont des invitations à des concerts ou des événements sportifs que les entreprises adressent à leurs partenaires, à leurs prospects, à leurs clients. Comment se porte ce marché en France ? On dit souvent qu’il est très loin de ce qu’il est dans les pays anglo-saxons.
A.G. : Il est très loin parce qu’il y avait très peu de salles qui en avaient. Quand l’Accor Arena a reconstruit la salle, ils ont commencé à mettre des loges. Maintenant le Stade de France aussi a des loges. La Défense Arena en a, mais on est très loin des modèles anglo-saxons. Il y a des stades aux États-Unis où vous avez trois, voire quatre niveaux de loges. C’est un marché très intéressant parce que recevoir des clients, recevoir des prospects dans un cadre où on peut écouter un concert et discuter, c’est quelque chose qui se fait déjà dans le milieu sportif. On voit très bien que le rugby a de plus en plus du VIP, des salons et des loges.
La Défense Arena est une salle relativement récente, elle a été inaugurée il y a un peu plus de 8 ans. Vous avez prévu d’y effectuer des travaux ? Est-ce que vous allez, par exemple, augmenter le nombre de loges ?
A.G. : On va réajuster les loges. On ne va pas casser la structure en place. On se rend compte aujourd’hui que pour faire un événement ou un grand concert à la Défense Arena, c’est un voire deux jours de préparation et un jour d’opérationnel. C’est-à-dire que dans une semaine, vous avez peut-être deux concerts voire trois maximum. Sur une année, ça ne fait pas beaucoup. On va essayer de construire un grill technique qui va nous permettre, comme c’est le cas aujourd’hui dans n’importe quelle salle en France, d’arriver le matin à 5h et de repartir le soir à 2h.
Et de proposer parfois des concerts différents plusieurs jours de suite. Ça veut dire que pour les spectateurs, vous allez augmenter considérablement l’offre grâce à cette salle ?
A.G. : Grâce à cet ajustement technique, on va pouvoir le faire. Ce qui est important, c’est qu’on voit très bien l’émergence des courants musicaux, que ce soit, la K-pop, le reggaeton, ou la C-pop, la Chinese pop. On note depuis cette année l’émergence de la I-pop, qui est la musique indienne. Il y a une émergence et des courants qui arrivent. Et encore une fois, la Défense Arena, ça va être aussi le lieu pour tous les spectacles, que ce soit de la musique mais également du sport.
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Certains de vos concurrents s’inquiètent. Est-ce que vous êtes confiant sur le fait d’obtenir l’accord des autorités de la concurrence pour ce rachat ?
A.G. : Je ne comprends pas l’inquiétude des concurrents. Aujourd’hui, nous sommes le plus gros client de l’Accor Arena qui est détenu par AEG, le plus gros client du Stade de France qui est détenu par GL Events. On a une volonté qui est entrepreneuriale. C’est un privé qui achète à un privé. Ce qui est le plus important, c’est l’ambition qu’on va avoir et surtout se dire que plus on aura de concerts à la Défense Arena, plus on aura de retombées économiques, plus on aura de TVA, plus on aura de taxes à payer, plus on aura d’emplois directs et indirects. Et ça, je pense que c’est le plus important.
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William Shakespeare a pris sa retraite à seulement 47 ans, en 1613. Fallait-il que cet homme ait amassé beaucoup d’argent pour décider de se retirer précocement, ou tout simplement qu’il n’ait plus eu envie de travailler ? Parmi les mystères innombrables qui émanent de la vie du grand dramaturge, celui-ci n’est sûrement pas le moindre. Comment savoir ce qui a pu pousser Shakespeare à quitter les planches en 1613 ?
William Shakespeare a passé les dernières années de sa vie à l’endroit même où il est né, à Stratford-upon-Avon, du côté de Birmingham, en plein cœur de l’Angleterre. En 1613, il a écrit une bonne trentaine de pièces, dont de nombreux chefs-d’œuvre. Tout le monde a à l’esprit Roméo et Juliette, Le Songe d’une nuit d’été bien entendu, et puis les trois Dark Plays de la fin, les pièces sombres : Macbeth, Hamlet, Le Roi Lear…
Shakespeare a tout traité. Il a joué, si l’on peut dire, avec le thème de la haine du juif dans Le Marchand de Venise, avec celle du Maure dans Othello. Il est de toutes les causes. Il a été un acteur, un directeur de troupe, il est le cœur même du théâtre élisabéthain, il est un poète au sens fort – c’est une distinction à cette époque en Angleterre. C’est un dramaturge à succès, chef de troupe et actionnaire de ses théâtres. Quand on évoque sa carrière, on dirait Molière avant l’heure.
Il a connu deux monarques : Élisabeth Ire et, depuis 10 ans, Jacques Ier. À la mort d’Élisabeth le 24 mars 1603, la monarchie est passée des Tudor aux Stuart : changement de dynastie, de famille, et d’époque. Peut-on dire changement de théâtre ? Jacques Ier va maintenir un certain nombre de structures en place, d’abord les membres permanents de son conseil privé. Il va garder Robert Cecil comme conseiller et il va honorer Shakespeare, dont les pièces continueront à être jouées à la cour. Lorsque Shakespeare décide de prendre sa retraite, il est encore – et c’est peut-être ce qui nous interroge le plus aujourd’hui – le roi du théâtre londonien.
À l’origine, c’était assez mal engagé. On a retrouvé une lettre au sujet de la pièce Henri VI dans les affaires du défunt Robert Greene, homme de lettres à la personnalité outrancière et démesurée. Personnage terrible, il est mort à 34 ans en 1592 et il désigne Shakespeare comme « un corbeau arrogant, embelli par nos plumes, dont le cœur de tigre est caché par le masque de l’acteur, et qui présume qu’il est capable de faire sonner le vers blanc aussi bien que le meilleur d’entre vous. En plus d’être un misérable scribouillard, il se met en scène dans sa misérable vanité. »
Shakespeare, qui essaie de faire sa place, ne fait pas l’unanimité. Il va d’ailleurs sans doute utiliser Greene comme modèle de son truculent Falstaff qui apparaît dans la pièce Henri IV pour la première fois. C’est lui qui se jette sur un personnage en train d’agoniser sous les coups du Prince de Galles et qui le poignarde à la jambe pour se parer misérablement des plumes du paon.
Le témoignage de Greene nous renseigne sur la concurrence qui peut exister à l’époque entre les comédiens, sur ces haines entre les gens de théâtre, les émulations entre troupes, les jalousies d’auteurs aussi. Les quatre grands noms de l’époque sont Robert Greene, John Lyly, Christopher Marlowe – dont on a énormément parlé et qu’on suspecte d’avoir écrit un certain nombre des pièces publiées sous le nom de Shakespeare –, et puis Ben Jonson. Tous sont issus de l’université, d’Oxford ou de Cambridge. Ils se lient parfois pour écrire en commun. Vous imaginez bien qu’il leur est difficile d’accepter en leur sérail le fils d’un gantier venu de Stratford. On peut comprendre la hargne qui anime un certain nombre d’entre eux lorsqu’on leur parle de ce William Shakespeare.
Le théâtre est la grande affaire à Londres à la fin de ce XVIe siècle. Les salles se montent partout dans la ville et hors de la ville. Les bourgeois viennent s’encanailler le plus possible dans les nouveaux établissements, au sud de la Tamise.
Dans son Angleterre des Tudor, voici ce que nous dit Jean-Pierre Moreau : « Le Globe de Shakespeare, ouvert en 1599, un peu plus grand que les cinq ou six autres, accueille jusqu’à 2 500 personnes par jour, dont un grand nombre, mais pas la majorité, debout au parterre. Le prix d’entrée n’est que d’un penny et donc accessible aux plus humbles : domestiques, journaliers et apprentis. Pour des raisons de concurrence, les pièces ne tiennent l’affiche que peu de temps et sont jouées en alternance, de sorte qu’un spectateur ou une spectatrice – car les femmes sont nombreuses – a le choix chaque jour entre des spectacles sans cesse renouvelés. Au total, 15 000 personnes environ, un dixième de la population londonienne, se rendent chaque semaine au théâtre en 1695. »
Revenons en 1613. Le 27 juin 1613, le Globe a brûlé. Un incendie ravageur au cours de la première d’All is True (Tout est vrai), une pièce de Shakespeare. Dans ses didascalies, le dramaturge avait indiqué « un coup de canon ». On avait utilisé un mortier à effet pour impressionner la salle. Le coup a été tiré mais il a été raté. Il a mis le feu, semble-t-il, au toit de paille du Globe et donc rapidement à toute la charpente.
All is True racontait la vie d’Henri VIII, les déboires du roi ogre avec ses femmes, avec Catherine d’Aragon dans un premier temps, et puis avec Anne Boleyn, la première de celles qu’il va faire exécuter. On y voit ses réflexions et ses manœuvres avec le cardinal Wolsey pour créer une Église d’Angleterre détachée de l’Église de Rome. Ce sont les origines de ce qu’on appelle l’anglicanisme.
Shakespeare, à travers cette pièce sur Henri VIII, donc All is True, renouait avec ses pièces historiques. Rappelez-vous qu’il avait écrit autrefois Édouard III, Richard II, Richard III, Henri IV, Henri V, Henri VI, toutes ces pièces qui avaient fait son succès. Une manière d’émettre des idées, des jugements, de poser des questions sans blesser personne. En plaçant l’anglicanisme sur le théâtre, il était sûr de son triomphe. Et puis voilà que, dès la création de la pièce, l’incendie du Globe va réduire en cendres son chef-d’œuvre.
Immédiatement, les détracteurs s’en donnent à cœur joie. La pièce est décriée, on dit qu’elle est bavarde et que, comme pour d’autres pièces historiques, l’auteur se serait contenté de versifier les chroniqueurs de l’époque. Pour cette pièce, il faut noter que Shakespeare avait pris un collaborateur, et pas des moindres : John Fletcher, un maître avec quelque 50 pièces écrites dans tous les genres. Avec Fletcher, il avait travaillé à cette nouvelle pièce qui va d’ailleurs être rebaptisée Henri VIII, All is True étant son titre original. Les deux hommes de théâtre connaissent parfaitement ce qui peut plaire au public et ils ont fait une pièce sur mesure en quelque sorte. Vous imaginez sa déception.
Shakespeare était revenu au théâtre historique parce que ses deux dernières comédies n’avaient pas eu le succès voulu : Le Conte d’hiver et La Tempête. Extraordinaire Tempête, la seule pièce qui respecte chez Shakespeare à la fois l’unité de lieu et l’unité de temps puisqu’elle durait le temps exact d’une représentation.
Dans Henri VIII, Shakespeare raconte la naissance de l’anglicanisme du point de vue d’un catholique, car il n’a jamais renié sa religion. Or en 1605, il y a eu en Angleterre cette terrible affaire, la Conspiration des Poudres. On a arrêté huit accusés, on les a condamnés, et on les a exécutés, bien entendu. Il était donc particulièrement mal vu pour un catholique de critiquer le protestantisme insulaire ou d’émettre un jugement à son propos. Parmi les victimes de la répression de cette Conspiration des poudres, il y avait justement deux cousins de Shakespeare, dont on se demande d’ailleurs s’ils n’auraient pas sollicité l’auteur pour une aide financière.
À Stratford, Shakespeare est toujours à son bureau. Voici ce que nous dit Claude Mourthé : « Chicaneur comme on le sait, il intente quelque procès à un apothicaire qui lui devait de l’argent, 35 shillings sur un achat de malt, ou un autre procès à William Combe qui lui avait vendu une propriété en 1602 ». Et puis, il y a les affaires de famille. Sa fille, Susanna, a épousé un riche médecin de Stratford en 1607. Or, la rumeur accuse la jeune femme d’avoir une liaison extraconjugale. William Shakespeare va blanchir l’honneur de sa fille. Il trouve l’auteur de la calomnie, il la traîne en justice, il obtient gain de cause. Après quoi, ce sera au tour de la cadette, Judith, d’avoir des soucis. Elle a 23 ans quand elle épouse Thomas Quiney qui en a 27. Tout a l’air pour le mieux chez le jeune ménage, sauf que Thomas est convoqué au tribunal ecclésiastique deux mois plus tard parce qu’il aurait fait un enfant à une certaine Margaret Wheeler, qui est morte en couches. Vous imaginez la colère de Shakespeare envers ce gendre qu’il va littéralement rayer de son testament. On imagine aussi les discussions et les colères avec Madame Shakespeare, Anne Hathaway. Autant dire que dans la maison de Shakespeare, qui s’appelle New Place à Stratford, l’atmosphère est devenue irrespirable.
Shakespeare se réfugie à la taverne, au pub comme nous dirions aujourd’hui. William boit, c’est vrai. Et c’est à la taverne qu’il va retrouver l’ami, le concurrent, le dramaturge, Ben Jonson. On est là en avril 1616. L’auteur de Volpone avait prévenu de sa visite. Il connaît alors un grand succès à Londres, lui. Sa pièce Le Diable est un âne est un grand succès. Le poète Michael Drayton assiste à la scène des retrouvailles entre Jonson et Shakespeare à la taverne. Ben Jonson est un pilier de cabaret, il faut vous le dire. C’est un homme qui aime se bagarrer, qui connaît l’ivresse, et la prison d’ailleurs.
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Les trois auteurs vont boire et picoler à l’infini. Leur ivresse est monumentale. Elle est terrible, elle est shakespearienne si j’ose dire. Le problème, c’est que William n’a visiblement pas l’endurance des deux autres. Et de fait, l’auteur de Beaucoup de bruit pour rien va devoir s’aliter. Il ne se relèvera pas. Il meurt le 23 avril.
Franck Ferrand
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Ce mardi 13 janvier, l’antenne de Radio Classique est consacrée pour une journée spéciale à l’évolution picturale de Gerhard Richter et à la programmation musicale de l’Auditorium, introduite par la résidence unique de Pascal Dusapin.
En 2006, la création de la Fondation Louis Vuitton marque une nouvelle étape dans le mécénat du groupe LVMH et de ses maisons. Le bâtiment conçu par l’architecte Frank Gehry ouvre le 24 octobre 2014 et représente l’accomplissement de près de 25 ans d’engagement pour l’art, la culture et le patrimoine.
Animée par une mission d’intérêt général, la Fondation s’engage à rendre l’art et la culture accessibles à tous. Afin de promouvoir la création artistique sur le plan national et international, elle s’appuie sur des expositions temporaires d’art moderne et contemporain, des commandes d’artistes, ainsi que des manifestations pluridisciplinaires (concerts, performances, colloques, projections, danse…).
En février, la scène accueillera Valentin Malinin, révélation du Concours Tchaïkovski, qui proposera un récital de la série Piano Nouvelle Génération centré sur l’œuvre de John Cage, en lien avec l’exposition Gerhard Richter présentée à la Fondation.
Au mois de mai, l’Auditorium rendra un hommage spécial au 80ᵉ anniversaire de Gidon Kremer : trois soirées « cartes blanches » mettront à l’honneur le grand violoniste et son orchestre Kremerata Baltica, célébrant son art singulier et sa contribution majeure à la musique de chambre contemporaine et classique.
La Fondation proposera également au printemps une série de performances en écho à la très prochaine rétrospective Calder. Rêver en équilibre. L’exposition célèbrera le centenaire de l’arrivée en France d’Alexander Calder, figure emblématique de la sculpture cinétique.
En 2026, la Fondation Louis Vuitton est honorée d’accueillir Pascal Dusapin pour une résidence exceptionnelle. Figure incontournable de la scène musicale contemporaine, le compositeur dévoilera ses créations les plus récentes, dont un concerto pour violon et orchestre dédié au virtuose Daniel Lozakovich, accompagné de l’orchestre Utopia sous la direction de Teodor Currentzis.
La résidence de Dusapin sera également l’occasion de découvrir la création mondiale d’un projet pédagogique unique autour du quatuor à cordes, commande de la Fondation, le 17 janvier. L’Auditorium présentera aussi To be sung, le plus singulier des opéras du compositeur, les 4 et 5 février.
Jusqu’au 2 mars, la Fondation Louis Vuitton propose, en parallèle de cette programmation musicale, l’exposition Gerhard Richter. Cette présentation monumentale explore l’œuvre d’un des plus grands artistes vivants, à travers une sélection de peintures, photographies, et œuvres inédites. Du réalisme presque photographique de ses premières œuvres à l’abstraction qui caractérise ses dernières séries, l’exposition offre un voyage captivant dans l’évolution du langage pictural de Richter, maître de la distillation des images et des émotions.
Programme :
MAX RICHTER – Sequence for Gaia
ARMAND AMAR – Boreas
QUENTON BLACHE – Of Wind and Rain
GABRIELA MONTERO – Sur le lac du Bourget
OLIVIA BELLI – Tamar Mĕtūshelāh
JOE HISAICHI – Prelude
LUDOVICO EINAUDI – Air
XAVIER DUBOIS FOLEY – Ambition
NICO MUHLY – Side Piece
BRYCE DESSNER – Towards the Light
JEAN-BENOIT DUNCKEL – Wake
JASMINE BARNES – Life in Sunshine
BIS BRYCE DESSNER – Towards the forest
Plateau artistique :
Gautier Capuçon, direction
Jérôme Ducros, piano
Frank Braley, piano
Violoncellistes de la Classe d’Excellence de violoncelle de la Fondation Louis Vuitton (Capucelli) :
Léo Ispir
Francesco Tamburini
Jeein You
Anouchka Hack
Aurélien Pascal
Caroline Sypniewski
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À l’occasion de la publication de son nouvel album avec l’ensemble Correspondances, Sébastien Daucé sera, ce mardi 6 janvier à 20h, l’invité du Journal du classique.
C’est un album qui marque un tournant dans le parcours de Sébastien Daucé, son premier dédié à Jean-Sébastien Bach, réunissant trois cantates de jeunesse.
Le chef de l’ensemble Correspondances nous racontera ce soir la façon dont il a préparé, au fil des ans, son incursion dans l’univers du compositeur, grâce à son exploration de l’œuvre de Buxtehude et d’autres grands maîtres nordiques, français ou italiens dont Bach s’est nourri.
Il dirigera ces cantates en concert le 7 avril à la Philharmonie de Paris. D’ici là, Sébastien Daucé retrouvera ses musiciens et chanteurs mercredi 7 janvier à l’Auditorium du Louvre pour un concert intitulé « Un palais à Rome », en lien avec l’exposition des Carrache. Il donnera ensuite, avec Lucille Richardot, le programme de son précédent album « Northern light » le 9 janvier à Caen, le 23 à Rouen puis le 1er mars à Royaumont.
Laure Mézan
Retrouvez le journal du classique du lundi au vendredi à 20h
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Alexander Neef, directeur de l’Opéra national de Paris, a annoncé ce mardi la nomination de Semyon Bychkov en tant que directeur musical. Le chef d’orchestre américain, d’origine russe, succèdera en août 2028 à ce poste à Gustavo Dudamel qui avait démissionné il y a deux ans et demi. « C’est pour moi une profonde émotion et un immense honneur que d’être invité à rejoindre l’Opéra national de Paris », a-t-il réagi.
Le 25 mai 2023, Gustavo Dudamel, directeur musical de l’orchestre de l’Opéra national de Paris annonçait sa démission à la surprise générale deux ans seulement après sa prise de fonction pour un mandat de six ans. Et c’est deux ans et demi après le départ du maestro vénézuélien que la direction de l’Opéra national de Paris a enfin dévoilé le nom de son successeur.
Ce mardi, lors d’une conférence de presse, Alexander Neef a annoncé que Semyon Bychkov entrera en fonction à ce poste à partir du 1er août 2028 pour un mandat de quatre ans. Mais, dès le mois d’août prochain, le chef d’orchestre américain d’origine russe de 73 ans « accompagnera les formations musicales de l’Opéra national de Paris en tant que directeur musical désigné ». Dans le cadre du projet « Nouvelle ère, nouvel air », « Semyon Bychkov portera un projet ambitieux pour l’Orchestre et les Chœurs, au service des collectifs et de notre Maison, en affirmant la place du répertoire symphonique aux côtés du répertoire lyrique » poursuit Alexander Neef, précisant que « son action s’inscrira dans le dialogue constant entre la scène et la fosse, fondé sur une exigence artistique partagée. »
Né à Saint-Pétersbourg en 1952, Semyon Bychkov a émigré en 1975 aux États-Unis où il a pris la nationalité américaine en 1983. De 1989 à 1998, il fut directeur musical de l’Orchestre de Paris, puis principal chef invité de l’Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg (1990-1994), chef principal de l’Orchestre symphonique WDR de Cologne (1997-2010) et du Semperoper de Dresde (1998-2003).
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Depuis 2018, Semyon Bychkov dirige l’Orchestre philharmonique tchèque où il a été renouvelé jusqu’en 2027. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, on a pu le voir diriger Un bal masqué de Giuseppe Verdi en 2007; Tristan et Isolde de Richard Wagner en 2008; le programme Métamorphoses de Richard Strauss et la Symphonie n°7 « Leningrad » de Dimitri Chostakovitch en 2009; Elektra de Richard Strauss en 2022 et le concert consacré à Antonín Dvořák en 2023 lors du Festival Ravel à Saint-Jean-de-Luz.
Director General of the @operadeparis, Alexander Neef, has announced the appointment of Semyon Bychkov as Music Director of the Paris Opera, from August 2028, for four seasons. 1/5
James Bort / Opera de Paris pic.twitter.com/e5e4FzOgZk
— Semyon Bychkov (@SemyonBychkov1) January 6, 2026
Du 23 janvier au 15 février au Palais Garnier, le maestro américain dirigera Eugène Onéguine de Piotr Ilitch Tchaïkovski dans la mise en scène de l’acteur Ralph Fiennes. Très francophile, Semyon Bychkov est marié à la pianiste Marielle Labèque depuis 1999.
Au micro de Victoire Faure pour Radio Classique, il déclare : « Je suis très ému, je me sens très privilégié, très honoré. J’habite en France depuis presque 40 ans, ce qui est plus long que la moitié de ma vie. Je suis attaché au pays, je suis attaché à cette Maison, à la culture et à la nation. Et c’est arrivé plutôt subitement. Avec toutes les expériences que j’ai eues [à l’Opéra de Paris], il y a une amitié de longue date. Quelque part c’est logique, quand l’idée est arrivée, j’ai senti que ça devait être mon destin. »
Philippe Gault
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Face à Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping, qui veulent chacun redonner de la « grandeur » à leur pays, et expriment militairement leur puissance, comment l’Europe doit-elle se positionner ? Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, était l’invité de la matinale de Radio Classique pour nous aider à comprendre les grands mouvements géopolitiques et lancer un avertissement : l’Union européenne doit s’unir davantage pour affronter ces néo-empires.
Bruno Tertrais est directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, auteur du livre La question israélienne aux éditions de l’Observatoire.
Depuis ce week-end et même depuis plusieurs mois, on parle de la fin de l’ordre mondial tel qu’on l’a connu. Sommes-nous dans une situation comparable à 1945 ?
BRUNO TERTRAIS : Pas tout à fait. D’abord, la fin de l’ordre mondial, je l’ai entendue une bonne trentaine de fois depuis 1990, donc méfions-nous. En 1944-45, il y avait une sorte de partage de l’Europe entre grandes puissances. Cela peut y ressembler dans la mesure où Donald Trump semble vouloir un monde de sphères d’influence [réparties entre] les États-Unis, la Russie et la Chine. Je crois plutôt qu’on est, soit dans les années 1910, soit dans les années 1930, ou alors dans un mélange des deux.
C’est-à-dire qu’on est avant la catastrophe ?
B.T. : Oui, mais je vais vous rassurer ! Ce partage de l’Europe avait été fait dans le cadre de la grande alliance des pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Rien de tel aujourd’hui. Il n’y a pas eu de grand conflit mondial et on ne peut pas parler d’alliance entre les États-Unis et la Russie, même si la connivence entre les deux commence à y ressembler. On est plutôt dans les années 1910 avec l’expansion des empires et le choc des empires, ou dans les années 1930 avec les nationalismes et les fascismes qui se développent. C’est peut-être un mélange de tout cela. La grande différence, c’est que contrairement à 1914 et 1939, on a aujourd’hui la dissuasion nucléaire qui n’est pas un remède miracle mais qui rend la perspective d’une grande guerre extraordinairement improbable.
On parle beaucoup du rôle des États-Unis dans ce nouveau dessin mondial. La Chine pratique depuis 20 ans une politique d’expansion économique. Finalement, Donald Trump ne fait que s’adapter ?
B.T. : La différence, c’est que Donald Trump est dans une logique de prédation au sens premier du terme. La Chine investit énormément dans les infrastructures, les fameuses Routes de la Soie maritime et terrestre. Elle achète beaucoup de minerais, de terres arables partout dans le monde. Elle n’est pas dans la prédation au sens classique du terme. Donald Trump se distingue en faisant un coup de force pour s’assurer du contrôle, ou plutôt de l’exploitation des ressources du sous-sol du Venezuela. C’est ça qui fait la différence. Pour l’instant, la Chine n’est pas dans cette logique. Elle n’a pas encore saisi par la force le gouvernement d’un pays pour en changer les responsables et exploiter elle-même ses ressources.
Cette nouvelle logique impériale, sur quel pilier repose-t-elle ?
B.T. : Il n’y a pas d’idéologie chez Donald Trump. Il y a énormément d’idéologues autour de lui, avec plusieurs visions qui s’affrontent. C’est un maelström d’échanges et d’oppositions, d’idées et de personnes au sein de cette administration, un mouvement brownien constant. Donald Trump a une vision qui est toujours la même : rendre sa grandeur à l’Amérique, mais pas au sens reaganien du terme, plutôt au sens de McKinley. L’expansion du territoire américain doit guider la politique de l’Amérique. Mais cette expansion est davantage mercantile qu’idéologique. Le mercantilisme caractérise sa vision du monde. Ne surrationalisons pas tout ce que fait Donald Trump. Parfois, il agit quasiment sur un coup de tête. Sur le Venezuela, c’est la rencontre entre une logique économique et une logique politique, celle de la doctrine de Monroe. [Il s’agit de] contrôler l’ensemble de ce que les Américains appellent l’hémisphère occidental.
Donald Trump veut rendre à l’Amérique sa grandeur. Quand on écoute Xi Jinping, il veut rendre à la Chine sa grandeur. Et l’Europe dans tout ça ? Comment doit-elle se positionner ? Doit-elle aussi avoir une logique d’empire ?
B.T. : Pas nécessairement. L’Europe s’est construite contre les empires. Mais aujourd’hui, elle n’a plus le choix. Si elle ne veut pas être au menu, elle doit être à la table. Cela ne veut pas dire agir exactement comme les autres, mais d’abord rétablir sa souveraineté dans les principaux domaines où elle est menacée. Je sais qu’on parle beaucoup de ce débat, [faut-il une] souveraineté nationale ou européenne, mais franchement, face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie, la souveraineté purement nationale peut exister dans certains domaines, mais nous n’avons pas le choix. Ce n’est qu’en s’unissant davantage, en agissant ensemble que nous pourrons contrecarrer le dessein de ces néo-empires que sont la Chine, la Russie et désormais les États-Unis. Donc souveraineté, résistance et épreuve de force. Il faut engager une épreuve de force avec les États-Unis, différente de celle avec la Russie. Je suis perplexe devant la mollesse des réactions de certains Européens à ce qui s’est passé samedi au Venezuela, par peur de se brouiller avec Donald Trump. Le seul pays qui réussit à relever cette épreuve de force, c’est la Chine. Lorsque Trump a augmenté les droits de douane significativement, la Chine a doublé la mise. Et du coup ça se calme. Je crois que c’est comme ça qu’il faut agir avec lui.
Faut-il prendre au sérieux Donald Trump quand il parle du Groenland ?
B.T. : Il parle du Groenland énormément. C’est une vieille obsession américaine, pas seulement de Donald Trump. Je crois qu’il est sérieux. Il voudrait acquérir ce territoire. Pour lui, qui est un homme de business — enfin, un très mauvais businessman, plutôt un homme de mafia — tout s’achète. Il est certainement persuadé qu’il peut acquérir le Groenland. Je doute très fort qu’on assiste à une opération militaire majeure comme au Venezuela. Ce territoire n’a absolument pas la même valeur pour les Américains, ce serait beaucoup plus compliqué. Les militaires américains sont déjà sur place, donc ils n’en ont pas vraiment besoin. Les firmes américaines peuvent investir au Groenland. C’est une obsession qui continuera à l’animer mais je ne pense pas du tout que nous soyons à la veille d’une opération militaire majeure au Groenland de la part des États-Unis. Mais les Européens doivent faire attention parce que c’est un territoire européen, même s’il ne fait pas partie de l’Union européenne formellement, et ils doivent rester mobilisés. La France en particulier l’est sur le sujet.
Votre dernier livre, La Question Israélienne, est publié aux éditions de l’Observatoire. S’il y a bien un allié que Donald Trump ménage, c’est Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien. Ce qu’on a vu au Venezuela peut-il changer quelque chose pour lui ?
B.T. : Non, pas vraiment. Attention, les relations entre Trump et Netanyahu sont très compliquées. Leur dernier entretien à Mar-a-Lago il y a quelques jours s’est plutôt bien passé. La question est de savoir si, du point de vue des Israéliens, il pourrait y avoir une appétence américaine pour [réitérer] à Téhéran [ce qui s’est passé à] Caracas. Je ne crois pas du tout que ce soit le cas.
On parle beaucoup de vassalisation, de logique d’alliance bilatérale. Aujourd’hui, Israël est-il un « vassal » des États-Unis ?
B.T. : Non, Israël n’est pas un vassal des États-Unis. Il y a deux thèses qui sont fausses toutes les deux : celle qui consiste à penser qu’Israël est un vassal des États-Unis, et l’autre qui consiste à penser que les États-Unis sont un vassal d’Israël. Les deux sont totalement erronées. C’est vrai qu’il y a une dépendance israélienne vis-à-vis des armements américains. C’est vrai aussi que pour l’Amérique, Israël est un allié de fait — je dis bien de fait parce qu’il n’y a pas de traité d’alliance entre les deux — extrêmement précieux. Cette relation est solide malgré la contestation de plus en plus forte de ce soutien par une partie de la jeunesse américaine.
Venons-en à l’Ukraine. La coalition des volontaires, les pays soutiens de l’Ukraine, se réunissent aujourd’hui à Paris, en présence américaine, avec toujours cette même question : comment garantir la sécurité du pays en cas de paix ?
B.T. : C’est une très belle manœuvre diplomatique française. Je ne suis pas le dernier à critiquer la diplomatie française quand c’est nécessaire, mais réunir 35 ou 36 chefs d’État et de gouvernement aujourd’hui à Paris autour d’un concept qui commence vraiment à être solide — un ensemble de dispositions visant à garantir la sécurité de l’Ukraine en cas de cessez-le-feu ou de plan de stabilisation, je n’ose pas dire plan de paix — c’est très important. D’autant que les États-Unis sont maintenant dans le jeu. On a remis les États-Unis dans le jeu. Ils sont prêts à participer à ces fameuses garanties de sécurité. C’est un symbole très important pour l’Ukraine. Cela montre aussi que l’obstacle à la paix, l’une des vocations de cette démarche, c’est de montrer que l’obstacle à la paix n’est pas l’Ukraine, ni les Européens ou les États-Unis, mais bien la Russie.
Je ne crois pas que ça nous rapproche d’une stabilisation de l’Ukraine ou d’un arrêt des combats, mais en termes de message politique, c’est extrêmement important. Par ailleurs, ça apprend aussi aux Européens à travailler ensemble sur le plan militaire sans les Américains. Il y a un État-major franco-britannique au Mont Valérien qui travaille là-dessus depuis des mois. C’est important, toute cette planification, tout cet effort en commun, parce que peut-être qu’un jour, on devra faire tout cela et se défendre sans les Américains.
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Ces garanties de sécurité reposent pour le moment sur les Américains. Quand on voit le caractère imprévisible de Donald Trump, peut-on encore lui faire confiance ?
B.T. : Si j’étais Ukrainien, je ne me fierais pas à un engagement verbal de Donald Trump, c’est certain. Lorsque vous signez un traité avec une autorisation de ratification par le Congrès, c’est beaucoup plus solennel, c’est très engageant juridiquement. Ça engage le pays et non pas le dirigeant. Mais c’est vrai que les Ukrainiens ont raison de se méfier des promesses américaines. Tout ceci est assez fictif parce que j’imagine très mal les États-Unis donner un engagement formel de défense militaire du territoire ukrainien par traité à ratifier. Il y a la notion d’engagement politique qui est importante, mais les Ukrainiens savent très bien qu’à la fin, ils devront compter sur les Européens et surtout sur eux-mêmes.
Et pour autant, en s’attaquant au Venezuela, Trump a renversé un allié de Vladimir Poutine. Y a-t-il donc un changement vis-à-vis du président russe qu’il a ménagé pendant des mois ?
B.T. : Avec Poutine, Trump fait une chose un jour, blanc le mardi et noir le mercredi. C’est comme ça depuis le mois de janvier. Mais c’est vrai que le renversement de Maduro est une très mauvaise nouvelle pour la Russie et pour la Chine, parce que c’est un membre important de ce fameux axe des autoritaires, de cet axe anti-occidental. C’est une mauvaise nouvelle aussi sur le plan militaire, parce que malgré les défenses anti-aériennes russes et chinoises qui équipaient le pays, les Américains sont rentrés comme dans du beurre, comme ça a été le cas à Téhéran pour les Israéliens au mois de juin dernier. Enfin, c’est aussi une mauvaise nouvelle aussi pour l’exploitation des ressources sur lesquelles comptait beaucoup la Chine.
Tout ceci n’est pas très bon pour Vladimir Poutine. La question c’est de savoir ceci : si Trump, désormais, va se focaliser sur l’Amérique Latine, est-ce une bonne nouvelle pour la Russie et la Chine ? Ou est-ce que ça veut dire que Trump est décidément très imprévisible et on ne sait jamais quel coup il va faire dans 15 jours, dans un mois, dans 6 mois, donc méfiance ? Cette interprétation est fondamentale. Moi, je ne l’ai pas. Il n’y a que Xi Jinping et Vladimir Poutine qui peuvent l’avoir.
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Présenté au festival de Toronto cet automne, Primavera (dont le titre en français est Vivaldi et moi) sortira en salle en France fin avril. Le long métrage, qui raconte l’histoire d’une élève du Prêtre roux, a été réalisé par Damiano Michieletto, un des plus grands metteurs en scène d’opéras.
Alors qu’on est sans nouvelles des films consacrés à la vie d’Antonio Vivaldi que Volker Schlöndorff et John Ottman devaient dévoiler en 2025, on sait que Primavera, le long métrage réalisé par Damiano Michieletto, sortira en salle en France le 29 avril prochain. Comme le suggère son titre français, Vivaldi et moi, le film s’attache surtout au parcours d’une jeune violoniste prodige, dont la vie va être bouleversée grâce à l’enseignement prodigué par le grand compositeur vénitien.
Inspiré du roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa, publié en 2008 par Einaudi (la maison d’édition créée par le père du pianiste Ludovico Einaudi), le scénario retrace le parcours de Cecilia, une orpheline de 20 ans confinée depuis son enfance à l’Ospedale della Pietà. Seul un mariage lui permettrait de quitter le plus grand orphelinat de Venise. Mais la rencontre, au début du XVIIe siècle, de cette jeune virtuose du violon avec un nouveau professeur, le célèbre « Prêtre roux », va lui permettre de « défier un triste destin qui semblait pourtant inévitable ».
Ce film, produit par Warner Bros, est le premier réalisé par Damiano Michieletto qui s’était principalement illustré dans la mise en scène d’opéras. Formé chez lui à Venise, le metteur en scène de 50 ans s’est fait remarquer lors de ses débuts au festival Rossini de Pesaro avant de travailler pour les plus grandes maisons d’opéra en Italie comme la Fenice de Venise ou la Scala de Milan puis dans le monde entier.
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Depuis 2012, Damiano Michieletto est régulièrement invité à collaborer avec le festival de Salzbourg. En France il a monté des opéras au Théâtre des Champs Élysées, à l’Opéra de Lyon et à l’Opéra de Paris il a mis en scène Le Barbier de Séville (2014), Samson et Dalila (2016), Don Pasquale (2018) et Don Quichotte (2024).
L’essentiel des scènes de Primavera a été tourné en studio à Rome et, évidemment, à Venise en 2024. Le film met en vedette Tecla Insolia dans le rôle de Cecilia et, dans celui d’Antonio Vivaldi, Michele Riondino qui tenait l’un des rôles principaux dans la série policière télévisée Montalbano, les premières enquêtes.
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