De l’exil à la gloire, Mohammed V a incarné le passage d’un royaume sous tutelle à une nation souveraine. Père de l’indépendance marocaine, il a fait de la monarchie l’âme d’un pays en renaissance.
À Rabat, le 16 novembre 1955, et depuis l’aube, une rumeur parcourt la ville. Les rues sont noires de monde, les terrasses et les toits regorgent d’hommes, de femmes et d’enfants qui attendent, les yeux levés vers le ciel. Quelque chose doit arriver. On ne sait encore quand, mais on sait que ce sera pour aujourd’hui. Personne ne voudrait manquer ce moment dont on parle depuis des semaines à voix basse, parfois avec une forme d’incrédulité. On dit qu’il revient.
Un bruit sourd se met à monter. D’abord lointain, un peu indistinct, puis les visages se tournent vers l’horizon. Au-dessus de la mer, un escadron de chasseurs apparaît, provoquant comme un éclat métallique dans le ciel. C’est assez spectaculaire. La rumeur enfle encore. La foule s’impatiente. L’avion se montre enfin, descend et disparaît derrière un nuage de poussière ocre. Sur le tarmac de l’aérodrome militaire de Salé, le résident général du Maroc, représentant de la France, André Dubois, attend sous escorte. Autour de lui, le service d’ordre essaie de contenir cette marée humaine de plus en plus pressante, dans un vacarme assourdissant.
La porte de l’avion s’ouvre. Apparaît alors, en djellaba colorée et tarbouche rouge, un homme debout dans la lumière qui s’avance sur la passerelle. Solennel, il déclenche des acclamations. Sur les six kilomètres entre l’aéroport et le palais, quelque 600 000 Marocains, qu’on a le plus grand mal à contenir, font à leur seigneur retrouvé une ovation frénétique. Après deux ans d’exil, leur sultan est de retour. On le connaîtra bientôt sous le nom de Mohammed V.
L’absence de Mohammed V a soudé le Maroc
Le cortège arrive sur la place du Mechouar où plusieurs dizaines de milliers de Marocains se pressent de nouveau. Une joie extraordinaire règne dans l’air. On a dressé une estrade sur laquelle les autorités religieuses et les notables ont pris place. Sidi Mohammed ben Youssef s’avance, salue longuement, puis prononce quelques mots simples, presque comme un prêche. La voix est calme, dans un registre religieux, comme s’il s’agissait de panser des plaies, de refermer une blessure.
Deux ans plus tôt, ce sultan avait été déposé et un autre prince installé à sa place. Côté français, on avait cru que l’exil finirait par éteindre la contestation. Mais ce qui s’est produit est exactement l’inverse. L’absence a soudé le pays, transformant le souverain en symbole, au point qu’il a fallu négocier son retour. Sinon, c’était l’impasse.
Ce 16 novembre 1955 ne marque pas encore l’indépendance, mais l’image est fixée : celle d’un souverain revenu non pour régler ses comptes, mais pour rassembler et reconstruire.
Un prince improbable
Pourtant, rien, ou presque, dans le destin de ce jeune prince discret et pieux, n’aurait pu laisser présager qu’un jour il deviendrait, non plus sultan, mais le premier roi du Maroc, le père de la nation marocaine. Sidi Mohammed ben Youssef est né au palais royal de Fès en 1909, dans cette ville extraordinaire au cœur d’un Maroc encore indépendant. Fils du sultan Moulay Youssef, il a grandi dans le luxe du palais de Rabat, centre du pouvoir de son père.
Alors qu’il n’a que trois ans, le Maroc devient, par le traité de Fès en 1912, protectorat français. Le pouvoir se déplace à Paris et à Rabat s’installe désormais un résident général de France. Le sultan n’est plus qu’un garant religieux, un symbole utile pour donner à la colonisation l’apparence de la continuité. Sous l’œil du maréchal Lyautey, premier résident général de ce protectorat français, on fait des enfants du sultan Moulay des princes évolués, formés à la culture française comme à l’enseignement coranique, puisqu’ils sont descendants du prophète.
Mohammed est élevé avec ses grands frères, mais il n’a pas été destiné à régner. Il ne bénéficie donc pas des mêmes privilèges que d’autres. C’est Idriss, l’aîné, le prince héritier, qui reçoit les grands égards.
La France choisit Mohammed, qu’elle imagine facile à contrôler
Le 18 novembre 1927 dans la cour du palais de Fès, les trois jeunes princes attendent sous la pluie. Leur père, le sultan, est mort la veille. Soudain, l’ancien vizir de la justice sort, se dirige vers Mohammed et l’informe de son élection au trône. Le jeune prince fond en larmes, complètement abasourdi. La foule à qui on annonce son nom à l’extérieur du palais est tout aussi stupéfaite.
Pourquoi lui ? Pourquoi les Français l’ont-ils choisi ? Parce qu’ils voient dans ce jeune prince discret, pieux et francophone la possibilité d’une forme de docilité. Ce sera un souverain facile à contrôler. À 18 ans, Mohammed devient sultan du Maroc sous le regard satisfait du résident général. Personne n’imagine qu’un jour ce jeune homme timide et réservé deviendra le champion de l’indépendance de son royaume.
L’apprentissage du pouvoir pour Mohammed V
Les premières années du règne de Mohammed ben Youssef s’inscrivent dans la continuité du système mis en place par le maréchal Lyautey : un pouvoir bicéphale où le sultan conserve le prestige religieux, tandis que la résidence générale détient l’autorité politique. Les différents résidents – Lucien Saint, puis Ponsot, puis Noguès – veillent à tout : nominations, finances, questions commerciales, relations étrangères.
Le jeune souverain est contraint de se conformer aux usages français. Il signe les décrets qu’on lui présente, participe de bonne grâce aux cérémonies officielles. En apparence, tout fonctionne. Les Français, à commencer par Lyautey, ont veillé à ne pas modifier le protocole du sultanat pour ne pas donner au peuple et aux élites marocaines le sentiment d’une trop grosse rupture. Dans l’entre-deux-guerres, le Maroc connaît une ère de stabilité. C’est la période des grands travaux. La résidence générale se félicite d’avoir trouvé en Mohammed le sultan loyal et raisonnable que ceux qui l’ont choisi avaient su détecter.
En réalité, le jeune Mohammed ben Youssef apprend à composer avec la tutelle française. Courtois et discret, il se montre attentif aux évolutions du pays. Dans les années 1930, ce jeune souverain commence à s’entourer de gens bien informés : des lettrés qui se déclarent réformistes. Sans s’y compromettre, il entretient avec les premiers cercles nationalistes des relations chaleureuses. Le monde change, le système colonial est de plus en plus remis en cause et, dans l’ombre du protectorat, le sultan, jusqu’alors parfaitement docile, commence à comprendre que l’extraordinaire autorité spirituelle que lui confère son ascendance pourrait un jour devenir une arme politique.
Mohammed V s’oppose aux lois antisémites
La défaite de 1940 change tout pour l’ensemble du système colonial français. Le résident général Noguès choisit de prêter serment au maréchal Pétain. Mohammed reste beaucoup plus prudent : il ne rompt pas avec le régime de Vichy, mais ne veut pas non plus en devenir le relais. Par exemple, quand les lois antisémites sont étendues au Maroc, il s’y oppose fermement, affirmant que les Juifs du Maroc sont ses sujets et qu’il ne saurait admettre de distinction entre eux et les autres Marocains. Les Juifs du Maroc, les Juifs en général, n’oublieront jamais ce geste du sultan.
En janvier 1943, après la reconquête du Maroc par les Alliés, en marge de la conférence de Casablanca, Mohammed rencontre notamment le président Roosevelt. L’entretien, assez discret, dure près d’une heure. Roosevelt est impressionné par la dignité et la réserve de ce monarque. Il lui confie son souhait de voir le Maroc accéder un jour à l’indépendance. Cela ne fait qu’affermir et renforcer la conviction déjà forte du souverain : il a compris que le système colonial français touche à sa fin.
L’année suivante, le 11 janvier 1944, un groupe de nationalistes du parti de l’Istiqlal, en lien étroit avec le sultan, publie le fameux manifeste de l’indépendance, qui réclame la fin du protectorat et la restauration d’un État marocain souverain, tout en renouvelant l’allégeance à Mohammed. Les signataires sont arrêtés par les Français, de nombreux résistants sont condamnés à mort. Paris exige du sultan qu’il condamne fermement ce manifeste, mais désormais, dans l’inconscient collectif, le nom du sultan paraît lié à celui de l’indépendance.
Un discours historique à Tanger
Après la guerre, l’opposition se fait de plus en plus vive. En 1947, Mohammed choisit Tanger pour prononcer un discours qui entrera dans l’histoire. Face à la presse internationale, il évoque l’unité du monde arabe, la dignité du peuple marocain, la nécessité d’une évolution politique. Il déclare : « Le peuple qui s’éveille enfin prend conscience de ses droits. »
À Paris, cela fait des remous. On accuse le sultan de jouer un double jeu. Pour le neutraliser, Paris nomme un héros de la Libération comme résident général avec pour mission de restaurer l’autorité du protectorat : le général Juin en personne, qui sera remplacé l’année suivante par le général Guillaume, poursuivant la même politique intransigeante.
L’exil et le mythe
Les émeutes de Casablanca en décembre 1952 offrent à la France le prétexte qu’elle attendait. Le 20 août 1953, les blindés français encerclent le palais royal de Rabat. Le sultan et ses deux fils sont arrêtés, conduits à l’aéroport sous escorte. Le jour même, ils embarquent pour la Corse, d’où ils seront transférés à Madagascar.
Ce départ forcé n’a pas calmé les troubles. La population refuse de reconnaître le nouveau sultan, Mohammed ben Arafa, cousin du précédent. En croyant briser le nationalisme marocain, la France ne fait que le sacraliser. Dans tout le pays, le nom même de Mohammed ben Youssef devient synonyme de résistance. Avec l’apparition d’une contestation armée et le développement de la répression, le gouvernement français s’inquiète de se faire déborder par ces événements – d’autant que la guerre d’Algérie a éclaté à la Toussaint 1954.
À peine deux ans après le départ en exil de Mohammed, le gouvernement décide d’ouvrir les négociations avec les nationalistes marocains de l’Istiqlal. Au début de 1955, le général Catroux rencontre le sultan dans son lointain exil malgache. En novembre, Mohammed, de retour en France, signe les accords de La Celle-Saint-Cloud qui reconnaissent « un État indépendant uni à la France par les liens permanents d’une interdépendance librement consentie et définie ». Le 16 novembre, c’est le grand retour triomphal à Rabat. En mars 1956, la France signe les accords qui officiellement mettent fin au protectorat. Quelques semaines plus tard, l’Espagne en fera autant pour ses possessions marocaines. Le Maroc redevient un État souverain.
Le roi bâtisseur
De retour sur son trône, Mohammed se met au travail. Il nomme un gouvernement, réorganise l’administration, lance les premières réformes avec l’arabisation contre l’enseignement français jusqu’alors dispensé, et la formation de cadres nationaux. Il affirme la souveraineté du Maroc tout en préservant avec la France un lien privilégié. Il soutient les différentes indépendances africaines, accueille à Tanger et à Casablanca les leaders du tiers-monde. Il fait partie de ceux qui prônent le non-alignement.
ECLAIR MONDIAL/SIPA -Mohammed V et ses deux fils Hassan et Abdallah en1956
En août 1957, il officialise une des décisions les plus importantes de son règne : la transformation de l’Empire chérifien en royaume du Maroc et l’abandon du terme de sultan au profit du titre de roi. Comme l’écrit Benjamin Badier dans sa biographie parue en août dernier, Mohammed V : « Ce passage de l’Empire chérifien au royaume du Maroc signifie qu’une page a été tournée. L’indépendance doit signifier un nouveau mode de gouvernement pour diriger une société transformée. Le Maroc n’est plus pensé comme un empire fait de communautés d’identités diverses aux contours mouvants, il s’agit désormais d’une nation, d’un peuple avec des frontières claires, avec son roi, clé de voûte de cet ensemble politique envers qui l’allégeance fonde l’identité nationale. »
La Main Rouge : l’organisation secrète qui a couvert les opérations inavouables des services secrets français
Voilà comment Mohammed V est devenu ce roi pieux, figure de l’unité et de la modernisation, lui qui a toujours cherché un équilibre entre tradition et ouverture. Son autorité morale maintient la cohésion de ce Maroc encore fragile.
Seulement, le 26 février 1961, alors qu’il n’a que 51 ans, le roi meurt. Mort brutale qui prend le pays par surprise. « Il se fit dans tout le Maroc un grand silence », écrit l’envoyé spécial du journal Le Monde. La transition a lieu paisiblement avec son fils, le nouveau roi Hassan II. En six ans d’indépendance, Mohammed V avait donné au Maroc un destin : il en avait fait une nation libre, un État. Charge désormais à Hassan II d’en faire un État puissant.
Retrouvez Le meilleur de Franck Ferrand raconte
Qui était le vrai Benvenuto Cellini, le sculpteur et orfèvre qui a inspiré Hector Berlioz ?
Danser jusqu’à la mort : À Strasbourg, l’étrange phénomène des « danses de Saint Guy »
Gaëtan Dugas, le « patient zéro » du sida et symbole injuste d’une épidémie
RÉCIT – De Gaulle et le Québec libre, les trois mots qui ont déclenché une crise diplomatique
Cet article RÉCIT – Mohammed V, sultan et roi : Qui était le père de l’indépendance du Maroc ? est apparu en premier sur Radio Classique.