L’élection présidentielle française de 1981 marque un tournant majeur dans l’histoire politique du pays. Entre dîners secrets, slogans percutants, scandales médiatiques et débats mémorables, les principaux acteurs de la scène politique, François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Georges Marchais, se livrent à une bataille intense et pleine de rebondissements. Retour sur une campagne haute en couleur, où stratégies, rivalités et petites phrases ont façonné l’arrivée de la gauche au pouvoir.
À l’automne 1980, dans un appartement discret des Champs-Élysées, se joue une scène digne d’un roman d’espionnage politique. Édith Cresson, fidèle de François Mitterrand, reçoit deux invités de marque : Jacques Chirac, maire de Paris et chef du RPR (Rassemblement pour la République), et François Mitterrand, premier secrétaire du Parti socialiste. L’atmosphère est feutrée, la tension palpable. La raison de cette rencontre ? La présidentielle qui approche à grands pas. Selon la version rapportée par Mitterrand, Chirac aurait indiqué : « Il faut nous débarrasser de Giscard, je suis convaincu qu’il est un danger pour la France. » L’alliance entre la droite gaulliste et la droite giscardienne vacille.
Chirac maintenant ! un clin d’œil au slogan du président américain Reagan
Les semaines qui suivent voient Jacques Chirac multiplier les attaques contre le président sortant, Valéry Giscard d’Estaing. Le climat politique s’échauffe, les petites phrases fusent, et Giscard convoque Chirac à l’Élysée pour une confrontation directe. Chirac dévoile sa candidature en février 1981 avec le slogan « Chirac, maintenant ! », clin d’œil à « Reagan Now » de l’autre côté de l’Atlantique.
Mais un autre candidat, Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste, occupe déjà le terrain. Ancien ouvrier métallurgiste, Marchais affiche un style tonitruant, un accent prolétaire et une présence médiatique remarquée. Son programme : plafonner les hauts salaires, soutenir l’expulsion des immigrés pour lutter contre le chômage, et défendre l’intervention soviétique en Afghanistan. L’alliance socialo-communiste n’est plus d’actualité. Les communistes ont rompu le pacte, voyant leur influence décliner au profit des socialistes.
François Mitterrand, stratège patient, est déjà en lice en janvier. Grâce à un congrès habilement mené, Michel Rocard est écarté, l’image du candidat socialiste rajeunie. L’agence Séguéla propose « La force tranquille » comme slogan, qui deviendra emblématique. Mitterrand présente alors ses fameuses 110 propositions : retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, hausse du SMIC, création massive d’emplois publics, impôt sur les grandes fortunes, nationalisation des grands groupes industriels et de 39 banques. Un programme ambitieux, presque révolutionnaire pour l’époque.
Affaires, slogans et rebondissements
En février 1981, Giscard arrive en tête des sondages, avec plus de 53 % des intentions de vote face à un Mitterrand à la peine. Mais un grain de sable vient enrayer la mécanique giscardienne : l’affaire des diamants. Le Canard enchaîné révèle que Giscard aurait reçu des pierres précieuses de l’empereur centrafricain Bokassa. La presse s’emballe, la réputation du président sortant vacille, l’ambiance se tend.
Giscard tarde à entrer officiellement en campagne, préférant occuper le terrain présidentiel avec inaugurations et discours. Ce n’est que le 2 mars qu’il annonce sa candidature, axant son programme sur l’emploi des jeunes et misant sur la stabilité, sans grande nouveauté. Les affiches fleurissent, mais le slogan « Il faut un président pour la France » semble paradoxal pour un sortant. Les militants s’amusent à détourner les affiches en collant des diamants sur les yeux de Giscard, clin d’œil grinçant à l’affaire Bokassa.
Election présidentielle : débat télévisé entre les deux candidats Francois Mitterrand et Valery Giscard d’Estaing. Paris, FRANCE – 05/05/1981 / Credit:BOCCON-GIBOD/SIPA/
Le premier tour du 24 avril 1981 réserve son lot de surprises : Giscard obtient 28,3 %, Mitterrand 25,8 %, Chirac réalise une percée à 18 %, révélant la force de la droite non-giscardienne, Marchais, lui, chute à 15,3 %, bien en deçà des scores du Parti communiste aux législatives. Les écologistes et l’extrême gauche complètent le tableau, offrant à Mitterrand de précieuses réserves de voix.
Un débat mémorable entre Mitterrand et Giscard, et une alternance historique
Les consignes de vote se font attendre. Chirac, après trois jours de réflexion, se résout à soutenir Giscard sans enthousiasme, tandis que le RPR reste silencieux. Certains gaullistes appellent même à voter Mitterrand, jugeant le « danger communiste » écarté. À gauche, Georges Marchais rechigne à soutenir le candidat socialiste, mais le comité central du PC finit par appeler à voter Mitterrand, du bout des lèvres.
Le débat d’entre-deux-tours du 5 mai 1981 devient légendaire. Giscard, technocrate, tente de piéger Mitterrand sur l’économie, mais le socialiste esquive avec une réplique cinglante : « Je ne suis pas votre élève. »
Valery Giscard d’Estaing, le jeune président qui a fait souffler un vent de modernité sur la France
Le 10 mai 1981, la France retient son souffle. Les rumeurs circulent, les résultats tombent : François Mitterrand l’emporte. Une moitié du pays célèbre l’alternance, l’autre s’inquiète de l’avenir. L’élection de 1981 marque un tournant majeur, une page se tourne. Mitterrand, après plusieurs tentatives, accède enfin à l’Élysée, ouvrant une ère nouvelle dans la vie politique française. Jacques Chirac, stratège, prépare déjà sa revanche, qui viendra quelques années plus tard.
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Cet article Comment Mitterrand est devenu président : dîners secrets, scandales et coups tordus, la bataille sans merci qui a porté la gauche au pouvoir est apparu en premier sur Radio Classique.