Strasbourg, 1518 : une femme se met à danser et entraîne avec elle des centaines de personnes qui danseront sans s’arrêter, jusqu’à l’épuisement ou la mort. De la foi médiévale à la psychiatrie moderne en passant par le pain de seigle, retour sur les danses de Saint Guy.
Cette histoire se passe à Strasbourg, qui à cette époque fait partie du Saint-Empire romain germanique. Le 12 juillet 1518, une femme, Frau Troffea, sort de chez elle et se met à danser dans la rue. Rien de bien extraordinaire en apparence – on danse beaucoup au Moyen Âge – sauf que cette fois, elle ne s’arrête pas.
Le terme « danse » est d’ailleurs impropre : il s’agit plutôt d’une agitation frénétique. Frau Troffea a des gestes brusques, saccadés, comme guidée par une force invisible. Une journée passe, puis une deuxième, puis une troisième. La malheureuse continue de danser. Ses pieds sont en sang. Elle semble enivrée d’une mélodie que seul entend son esprit. Cette transe lui laisse à peine quelque répit pour le sommeil, et même alors, on la voit s’agiter.
Les corps se cambrent, prisonniers d’un rythme implacable
Quelques jours plus tard, la scène attire les curieux. La contagion se propage. Plusieurs personnes, hommes et femmes, rejoignent la danse. Bientôt, ce sont des dizaines d’habitants qui s’agitent ainsi. Dans les rues et sur les places, Strasbourg semble prise de folie, jour et nuit. Ces corps se cambrent, sautillent, prisonniers d’un rythme implacable. Ce qui pourrait passer pour joyeux est en vérité un cauchemar. Les traits des visages se contractent, se raidissent. Certains appellent à l’aide, incapables de s’arrêter. Les plus fragiles s’écroulent, terrassés par l’épuisement. Ils meurent d’arrêt du cœur.
La danse de Saint-Guy par Hondius d’après Brueghel, 1642 / Wikimedia commons
On ne sait pas combien sont morts, mais au plus fort de l’épidémie, ce sont des centaines de personnes qui s’agitent ainsi jusqu’à la chute. La Chronique de Strasbourg du XVIe siècle rapporte : « Beaucoup de centaines de gens à Strasbourg se sont mis à danser et à sauter, hommes et femmes, en plein marché et dans les rues, jour et nuit. Ils ne mangeaient plus jusqu’à ce que leur rage passa. Ce fléau s’appelait la danse de Saint Guy. » Shakespeare parlera de « peste dansante ».
Des processions de danseurs au visage convulsé
Si l’épidémie de Strasbourg a tellement marqué les mémoires, c’est d’abord parce qu’elle est très bien documentée : notes de médecins de l’époque, sermons, chroniques et billets émis par le Conseil municipal, totalement débordé par la situation. Mais ce n’est pas un accident isolé. Depuis le Moyen Âge, les chroniques évoquent, par vagues successives, des populations entières saisies d’une étrange compulsion dansante. Au total, une vingtaine d’épisodes similaires ont été recensés entre 1200 et 1600.
En 1374, une épidémie de danse dans la région d’Aix-la-Chapelle marque les contemporains. On voit des foules bondir, chanter, hurler dans les rues. Les chroniqueurs décrivent des visages convulsés, tordus, des hallucinations de rivières de sang, des corps épuisés jusqu’à la mort. Le père Herenthal, témoin du phénomène, écrit : « Les danseurs formèrent des processions de plus en plus importantes, allant d’une ville à l’autre : Cologne, Francfort, Zurich. Ils se propagèrent en direction de l’ouest, vers la Moselle et la Wallonie, Luxembourg, Metz, Maastricht, Tongres et jusqu’à Liège qui fut atteinte en septembre. Partout, ils trouvèrent des spectateurs qui, saisis par l’imitation, se joignirent à eux et les suivirent. »
D’autres crises plus locales sont signalées jusqu’au XVIIe siècle. Mais l’épidémie de Strasbourg en 1518 est la plus spectaculaire, l’acmé du phénomène. La question demeure : qu’est-ce qui a poussé ces centaines de personnes à danser malgré elles, jusqu’à la mort ?
L’œuvre du diable ?
Que ce soit à Aix-la-Chapelle au XIVe siècle ou à Strasbourg au XVIe, nul à l’époque ne doute que ces épisodes ne soient l’œuvre d’une puissance surnaturelle, voire du diable. Comme tout ce qui relève de la maladie, ces crises de convulsion, ces danses frénétiques sont placées sous le signe du sacré. Un nom s’impose : celui de Saint Guy.
Ce jeune martyr sicilien du IVe siècle a résisté à des tortures atroces imposées par l’empereur Dioclétien. Au Moyen Âge, il est compté parmi les quatorze saints auxiliateurs, considérés comme très secourables pour peu qu’ils soient invoqués dans les prières. On prie Saint Guy contre les morsures, contre la folie et contre l’épilepsie. On le prie aussi lorsque les personnes sont sujettes à des crises convulsives ou à des danses infernales.
Ce culte est très répandu dans les pays germaniques, avec des processions annuelles en Saxe, en Bavière et en Alsace. Le saint a deux visages : d’un côté, il peut guérir ; de l’autre, il peut aussi infliger le mal. On le prie mais on le craint également. Il est la manifestation ambivalente d’un phénomène indésirable.
Le pèlerinage de Saverne, la seule issue pour les malheureux danseurs
C’est cette ambivalence que les autorités religieuses mobilisent pour lutter contre la crise. En 1518, à Strasbourg, on est persuadé que la seule issue pour ces malheureux danseurs est de se rendre en pèlerinage jusqu’à l’église Saint Guy de Saverne, une chapelle creusée dans la roche. Là, il s’agit de déposer des offrandes, d’implorer le saint. Selon la tradition, beaucoup sortent de cette église troglodyte apaisés, libérés du mal. Preuve, pense-t-on, que la transe n’a pas d’origine physique ou médicale – on n’y songe même pas vraiment à l’époque – mais bien une origine spirituelle ou surnaturelle.
Ces pratiques relèvent autant de la foi que d’une tentative d’organisation publique. Dans une société où la médecine n’est pas efficace, l’Église est le recours. Quand on est malade, quand les choses vont mal, la gestion du corps et de la peur se fait dans un cadre religieux. Il s’agit d’encadrer le rituel, de le reconnaître, de l’intégrer. C’est un moyen pour les autorités religieuses et les élites d’écarter une transgression inquiétante et potentiellement dangereuse. La normalisation de ces processions dansantes permet de les contenir. En leur donnant une dimension religieuse, on les apprivoise, on les rend acceptables pour la société.
À côté du religieux, les médecins essaient de trouver des causes et d’expliquer le phénomène. Dans la logique de la théorie des humeurs de Galien, certains affirment qu’il s’agit d’une fièvre causée par un échauffement du sang, un problème du tempérament sanguin. Quel est le traitement ? Il n’y en a pas vraiment. Il faut laisser danser, laisser transpirer, suer jusqu’à l’épuisement pour évacuer le mal. Certains supportent la crise, d’autres disparaissent en route.
Les danseurs sont rassemblés sur la place du marché
Pour essayer d’endiguer l’épidémie à Strasbourg, le Conseil municipal décide de faire dresser une estrade sur la place du marché et d’y regrouper les danseurs. Ils sont escortés par des gardes, des surveillants. Des musiciens sont engagés pour encadrer les choses, les faire transpirer davantage. On soigne le mal par le mal. Évidemment, cela ne fait qu’encourager et attiser la contagion.
D’autres prescriptions circulent : décoctions d’orge, interdiction totale du vin et des boissons alcoolisées, bannissement des cymbales, fifres et tambours. La médecine tâtonne, incapable de soigner ce mal qui terrorise les puissants mais frappe surtout les pauvres.
Les premières explications rationnelles
L’épidémie finit par passer. Une fois les choses retombées, on tente de comprendre ce mal de Saint Guy. Dès 1526, le précurseur de la médecine moderne, Paracelse, s’intéresse au sujet. Il arrive à Strasbourg et appelle la maladie « la danse lascive ». Il avance une thèse surprenante : la danse qui s’est emparée de Frau Troffea ne serait ni un mal céleste, ni un désordre médical, mais une manière d’exprimer une révolte contre la domination conjugale. Paracelse écrit : « Rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse. Et pour que l’affaire parût suffisamment sérieuse et pour confirmer l’apparence de la maladie, elle se mit à sauter, à faire des bonds, chantant, fredonnant, s’effondrant par terre, la danse finie, tremblant un moment, puis s’endormant, ce qui déplut au mari et l’inquiéta fortement. Sans rien dire et prétextant cette maladie, elle berna son mari. Or, d’autres femmes se comportèrent de la même manière, l’une instruisit l’autre et tout le monde finit par considérer que la maladie était un châtiment du ciel. »
Ce serait donc une supercherie contagieuse. La danse de Saint-Guy devrait quitter le domaine du sacré et entrer dans celui du psychosocial. Un point de vue d’une modernité incroyable, exprimé seulement une dizaine d’années après les faits.
L’hypothèse de l’ergot de seigle
Quatre siècles plus tard, la médecine moderne reprend le dossier et arrive à une conclusion quasiment diamétralement opposée : il s’agirait d’un empoisonnement. Le pain de seigle, consommé couramment au Moyen Âge, peut être infesté par un champignon, l’ergot de seigle, dont un dérivé donnera plus tard le LSD. On connaît l’ergotisme, appelé aussi « feu de Saint-Antoine ». L’une des formes de l’ergotisme, la forme gangreneuse, la plus redoutée, provoque des brûlures internes, des nécroses, des gangrènes des extrémités. Mais il existe aussi une forme convulsive qui provoque des convulsions plus ou moins régulières, des mouvements involontaires, des hallucinations.
Certains ont donc émis l’hypothèse que les danseurs de Strasbourg aient ingéré du pain contaminé, déclenchant des épisodes d’hallucinations et de transes. Pour ceux qui, lors du pèlerinage vers la chapelle de Saint Guy, cessaient de consommer ce pain infecté, le retour progressif à une alimentation normale était perçu comme un miracle, effet salutaire du sevrage.
C’est une explication rationnelle mais pas intégralement convaincante. D’autres spécialistes ont rapproché la danse de Saint-Guy de certaines affections neurologiques : la chorée de Sydenham, la maladie de Huntington, le syndrome de Gilles de la Tourette, des troubles qui provoquent des mouvements involontaires ou des sorties verbales inattendues. L’hypothèse est qu’un certain nombre d’individus atteints de ces pathologies isolées auraient pu rejoindre la vague de danse collective, provoquant une contagion cette fois non plus biologique mais comportementale.
Garçonnets atteints de Chorée, environ 1880 MARY EVANS/SIPA
Il y aurait donc peut-être à l’origine un phénomène naturel lié à l’ergot de seigle, relativement contagieux puisqu’il suffisait d’ingérer le pain contaminé pour être pris de convulsions. Ces convulsions seraient venues déclencher chez les personnes déséquilibrées sur le plan neurologique des comportements qui paraissaient diaboliques.
Un stress collectif évoqué par certains historiens
L’ampleur des phénomènes qui ont frappé des villes comme Aix ou Strasbourg demeure difficile à expliquer. C’est pourquoi certains historiens ont parlé d’un phénomène de stress collectif. John Waller, historien de la médecine, explique le phénomène de Strasbourg par le contexte : « Strasbourg en 1518, c’est trois ans de famine, des épidémies, une méfiance croissante envers le clergé et la noblesse. » N’oublions pas qu’on est dans la période où Luther vient de publier ses 95 thèses, avec une agitation qui gagne les villes rhénanes et beaucoup d’anxiété qui se répand dans la population.
Pour cet historien, ce sont ces états cumulés de détresse psychique et de malnutrition, doublés de profondes convictions religieuses, qui auraient pu conduire un certain nombre de personnes à un état de stress incontrôlable, déclenchant les danses de Saint-Guy.
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Jean Teulé, l’écrivain disparu il y a quelques années, a popularisé cette histoire dans son livre Entrez dans la danse. Pour lui, c’est le désespoir qui poussait les gens à danser, une danse de désespérance. Ils étaient complètement perdus. Il n’y avait plus qu’à danser, danser à en crever.
C’est peut-être là que réside le fond du mystère de la danse de Saint Guy : non pas dans la maladie, non pas dans la foi, mais dans l’homme lui-même et dans le besoin ancestral qu’il a longtemps nourri de transformer la douleur en mouvement. Quand tout vacille, on danse malgré tout.
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Cet article RÉCIT – Danser jusqu’à la mort : À Strasbourg, l’étrange phénomène des « danses de Saint Guy » est apparu en premier sur Radio Classique.