Et s’il suffisait de quelques mots, lancés du haut d’un balcon, pour provoquer une tempête diplomatique ? En juillet 1967, le général de Gaulle entame un voyage officiel au Canada… qui ne va ressembler à aucun autre.
Dimanche 23 juillet 1967, 8 heures du matin. Au large de la citadelle de Québec, aucun nuage ne vient troubler le ciel bleu. Au loin, la masse d’acier du Colbert glisse sur le fleuve Saint-Laurent auréolé d’écume. Le navire amiral de la flotte française, parti de Brest quelques jours plus tôt, remonte le célèbre fleuve sur les traces de Jacques Cartier, avec à son bord le président de la République en personne : le général de Gaulle.
Le choix de l’Anse au Foulon comme point d’accostage n’est pas fortuit. C’est précisément ici que les Anglais attaquèrent les Français par surprise en 1759, où Montcalm perdit le siège de Québec. Ce symbolisme historique aurait dû alerter le gouvernement canadien.
Les dessous d’une visite explosive
Officiellement, ce voyage résulte d’une invitation du Premier ministre du Québec pour se rendre à l’Exposition universelle de Montréal, dans le cadre du centenaire de la fondation du Canada. Mais la réalité est tout autre. Le gouvernement canadien a manifesté son agacement face à cette procédure inhabituelle : le Premier ministre du Québec s’est comporté comme s’il s’agissait d’un chef d’État. Sept ans auparavant, Jean Lesage avait déjà été reçu à Paris avec tous les honneurs, provoquant l’irritation d’Ottawa.
Le général de Gaulle avait longtemps hésité. Comme le rapporte Alain Peyrefitte, de Gaulle confie : « Le Québec est devenu une marmite en ébullition. Si j’y vais, il faudrait que je me promène à Montréal et à Québec, mais ma visite ne passerait pas inaperçue, ça pourrait même faire sauter la marmite. Ou alors, il faudrait me borner à l’exposition. Mais vous me voyez traverser l’Atlantique pour aller à la foire ? »
Selon Éric Roussel dans sa biographie du général, plusieurs facteurs expliquent cette réticence initiale : « Indépendamment de son désir évident de ne pas cautionner le gouvernement fédéral, le général jugeait que la situation politique au Québec était encore incertaine. Le départ en juin 1966 de Jean Lesage, l’artisan de la révolution tranquille, l’avait déçu, et il ne connaissait guère son successeur Daniel Johnson, chef de l’Union Nationale. »
Pourtant, Daniel Johnson, malgré son nom anglo-saxon, était un Canadien français passionné, auteur d’« Égalité ou indépendance ». Plus véhément que son prédécesseur, c’est sur lui que la France va miser, à travers le général de Gaulle.
De Gaulle reçoit un accueil contrasté à Québec
À 9 heures, le président français apparaît à la coupée du Colbert en uniforme, droit comme un i. Roland Michener, représentant de la reine, et Daniel Johnson, Premier ministre du Québec, l’attendent sur le quai. 200 personnes sont tenues à une distance prudente.
Dès que le général met pied à terre, les cris fusent : « Vive de Gaulle ! Vive le Québec ! » Les drapeaux français et québécois s’agitent ensemble. Puis retentit le « God Save the Queen », joué par une fanfare en uniforme rouge, immédiatement sifflé par la foule. De Gaulle demeure impassible, fixant l’horizon.
L’arrivée de La Marseillaise change radicalement l’atmosphère. La foule se lève et chante à pleins poumons, offrant un contraste saisissant avec l’hymne britannique conspué.
Lors des discours officiels, le représentant de la reine parle sans grand effet, parfois hué quand il s’exprime en anglais. Daniel Johnson, en revanche, voit chacune de ses phrases saluée par des applaudissements. Il évoque une même famille, des racines françaises, un Québec fier et moderne.
Geste symbolique, De Gaulle monte dans la voiture du représentant québécois
De Gaulle prend alors la parole, regardant Johnson dans les yeux : « C’est avec une immense joie que je suis chez vous au Québec, au milieu des Canadiens français. » Le terme est soigneusement choisi et immédiatement applaudi.
Geste hautement symbolique : de Gaulle change de véhicule, délaissant celui du représentant fédéral pour monter dans celui du représentant québécois. Les vraies retrouvailles peuvent commencer. Dans les rues bondées de Québec, des milliers de personnes agitent pancartes et drapeaux. On entend déjà « Vive de Gaulle ! France Libre ! Québec Libre ! » L’ambiance devient électrique.
À l’hôtel de ville de Québec, face à un public suspendu à ses lèvres, de Gaulle adopte un ton bonhomme : « Voyez comme tout se simplifie dès que nous sommes ensemble. » Il désigne alors le Québec comme « capitale du Canada français » – non pas province ou région, mais capitale d’un pays français.
« Le Québec devient maître de lui-même pour le bien du Canada tout entier »
Lundi 24 juillet 1967. De Gaulle emprunte le Chemin du Roi, cette vieille voie tracée par les Français le long du Saint-Laurent. Direction Montréal : 270 kilomètres d’enthousiasme ininterrompu devant un demi-million de personnes massées sur les ponts, toits et talus, brandissant les drapeaux bleu et blanc.
À chaque halte, l’électricité monte d’un cran. À Donnacona, il salue « un pays qui prend en main ses destinées ». À Sainte-Anne : « Vous serez ce que vous voulez être. » À Trois-Rivières, nuance politique : « Le Québec devient maître de lui-même pour le bien du Canada tout entier. » Les vannes semblent sauter progressivement. À Louiseville : « La France entend contribuer aux transformations matérielles et morales du Québec. » À Berthier : « Vous prenez en main vos destinées politiquement et par les moyens modernes. » À Repentigny, aux portes de Montréal : « La collaboration dans les deux sens va aller en se développant. »
Chaque arrêt constitue un pas vers le fameux balcon qui va devenir mondialement célèbre.
De Gaulle au balcon, un moment préparé en amont par l’Elysée
19 heures. Le cortège entre dans Montréal, acclamé par une foule en délire. À l’Hôtel de Ville, selon le programme officiel, de Gaulle ne doit faire qu’une brève apparition au balcon, sans prise de parole, avant de rejoindre les invités pour une allocution à huis clos.
Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Christophe Tardieu, dans « La Dette de Louis XV », décrit les coulisses de cette scène historique : « Le général salue la foule qui l’acclame. Elle crie : ‘Un discours ! Un discours !’ De Gaulle fait remarquer à Jean Drapeau, le maire de Montréal, qu’il est disposé à dire quelques mots. »
S’ensuit un dialogue savoureux : « Mais mon général, il n’y a pas de micro », objecte le maire. De Gaulle, qui domine Drapeau de 30 centimètres, repère un microphone dans un coin : « Ah oui ? Et ça là, monsieur le maire, ce ne serait pas un micro ? » Stupeur de Jean Drapeau : « Mais mon général, il n’est pas branché. » Surgit alors providentiellement un technicien : « Ah, mais c’est pas grave, il suffit de le rebrancher ! » Tout avait été préparé en amont par les équipes de l’Élysée avec le lobby québécois.
« Vive le Québec libre ! »
La voix du général s’élève dans l’air électrique de Montréal :
« C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française. Au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue de tout mon cœur. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas. Ce soir ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la libération, et j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement, et par conséquent, d’affranchissement, vous accomplissez ici. »
Ces mots portent une force considérable. L’évocation de la Libération et le terme « affranchissement » résonnent puissamment.
« Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici, et je puis vous dire qu’elle en voudra mieux. » Le général conclut : « Vive Montréal, Vive le Québec. » Un léger silence. « Vive le Québec libre, Vive le Canada français, et Vive la France. »
L’onde de choc des mots du général de Gaulle
Les 15 000 Québécois massés devant le balcon sont littéralement sidérés, renversés. C’est l’explosion de joie de ceux qui aspirent à s’affranchir de la tutelle fédérale canadienne.
Mais l’onde de choc politique est considérable. Sur le balcon, de Gaulle lève ses bras en V comme lors des grands discours londoniens de la Seconde Guerre mondiale. Quand il rejoint le cocktail des notables montréalais, l’ambiance a changé du tout au tout. Tout le monde fait grise mine.
Les mots du général ont dépassé de très loin les espérances les plus audacieuses. Le gouvernement provincial tente de minimiser : « Le Québec n’a pas été choqué. » Mais à Ottawa, la réaction est cinglante. Le Premier ministre canadien Lester Pearson lit à la télévision un communiqué jugeant « absolument inacceptables les propos du président français ».
L’inquiétude gagne toutes les chancelleries, Londres en tête. Les propos gaulliens créent une véritable crise diplomatique internationale. Conscient de la situation, de Gaulle renonce à se rendre à Ottawa comme prévu et décide de rentrer prématurément en France.
Retour triomphal à Orly
Mercredi 26 juillet, à l’aube. Sur le tarmac d’Orly, le général de Gaulle descend de l’avion présidentiel qui le ramène d’outre-Atlantique – il était parti par mer à bord du Colbert, il rentre par les airs. L’émotion gagne la France entière. La déclaration a été énormément commentée, devenant un événement politique majeur. Le général paraît fatigué mais satisfait. Selon la tradition, l’ensemble du gouvernement l’attend dans le salon d’honneur.
De Gaulle, Georges Pompidou, Paul Doumer… Ces présidents qui ont marqué l’histoire de la République
Tous les ministres sont là en rang d’oignon. De Gaulle les retrouve avec un large sourire au petit matin et leur déclare : « Ah, messieurs, ce fut un voyage magnifique. Non, magnifique. Il fallait bien que je parle aux Français du Canada, puisque nos rois les avaient abandonnés. » Ainsi se conclut cette odyssée québécoise qui marqua l’Histoire, transformant une visite officielle en acte politique retentissant dont les échos résonnent encore aujourd’hui.
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