Esprit brillant, provocateur et visionnaire, Grimod de La Reynière a emprunté une voie que personne n’aurait pu anticiper. De son enfance marquée par le rejet à ses banquets spectaculaires, en passant par la création du premier guide culinaire, il a révolutionné l’art culinaire.
Un enfant rejeté mais surdoué
Alexandre Balthazar Grimod de La Reynière naît en 1758, sous Louis XV, avec une infirmité rare : il n’a pas de doigts aux deux mains. Ses parents, un riche fermier général et une mère issue de la vieille noblesse d’épée, le considèrent comme une honte mondaine. Placé très jeune en pension, ignoré par les siens, Grimod grandit dans la solitude, animé d’un profond ressentiment mais aussi d’une curiosité insatiable. Lorsqu’il reçoit des prothèses lui permettant enfin de tenir une plume et une fourchette, il découvre les deux instruments qui feront sa gloire : écrire et goûter.
Obéissant d’abord à la volonté paternelle, il étudie le droit avec sérieux. Mais son tempérament le pousse ailleurs. Refusant la carrière tranquille de magistrat, il devient avocat pour défendre les roturiers contre les aristocrates, une provocation directe à son milieu. Ce choix signe déjà son indépendance et son goût du scandale : il veut renverser les hiérarchies, choquer les convenances, et prouver que le talent et l’esprit valent mieux que le rang.
Le souper macabre de 1783
Pour promouvoir son livre Réflexions philosophiques sur le plaisir, Grimod organise un souper dont tout Paris parle par la suite. Sa salle à manger, tendue de noir, ressemble à une chapelle ardente : têtes de mort brodées, candélabres, catafalque en guise de table. Les invités, coiffés de couronnes funèbres, goûtent plats et vins dans une ambiance à la fois morbide et raffinée. Cet événement fait de lui le maître de l’art du spectacle culinaire.
Exilé, puis sauvé par la gastronomie
Une plume trop acérée coûte cher à Grimod : après un pamphlet contre un éditeur protégé du ministre Turgot, il est radié du barreau et banni de Paris par ses propres parents. Exilé à Lyon, il ouvre une épicerie.
Un gourmet né sans doigts, mais doté d’un appétit féroce
Mais ce revers devient une bénédiction : loin des excès de la Révolution et de la Terreur, il découvre la richesse des produits, des saveurs et des marchés. C’est à cette même période qu’il épouse une comédienne, Adélaïde-Thérèse Feuchère, et qu’il trouve enfin sa voie : l’art de bien vivre.
Le premier critique gastronomique
De retour à Paris après la Révolution, Grimod crée une institution : le jury dégustateur. Dès 1803, ce cercle d’amateurs se réunit chaque mois pour tester les plats des meilleurs cuisiniers de la capitale. Leurs comptes rendus sont publiés dans L’Almanach des Gourmands, ancêtre du guide Michelin. Pour la première fois, la cuisine devient un sujet critique, d’analyse et de littérature. Grimod, avec humour et élégance, érige le goût en science et fait de la gastronomie un art à parti entière.
L’art de recevoir selon Grimod
Dans son Manuel des Amphitryons (1808), il livre un véritable traité du savoir-vivre à table. Il y célèbre l’élégance, la conversation et la convivialité.
Le peintre David dans la Révolution : radical, proche de Robespierre, il a participé à la Terreur
Dans cet ouvrage, Grimod indique que savoir découper une oie est aussi important que savoir lire, il interdit la politique à table et promeut une philosophie simple selon laquelle la bonne chère rend indulgent, et le plaisir partagé est la plus belle des vertus. Grimod ne parle pas seulement de repas, mais d’art de vivre.
Une fin à la hauteur du personnage
Ruiné mais heureux, Grimod termine sa vie à la campagne, dans l’Essonne, où il continue à recevoir amis, artistes et curieux autour de tables joyeuses. Il s’éteint un 25 décembre 1837, jour de Noël, après avoir littéralement consommé sa fortune en festins. Sa vie aura été une œuvre fondatrice : celle d’un homme qui a fait entrer la gastronomie dans la littérature, la société et la culture.
Franck Ferrand raconte comment Grimod de La Reynière a fait de la table un art, et du goût une philosophie.
Retrouvez Le meilleur de Franck Ferrand raconte
La prise de pouvoir de Catherine II de Russie, un coup d’état silencieux porté par une femme redoutable
Fritz Lang : Soupçonné d’un crime, le cinéaste était obsédé par le mal et la culpabilité
La Belle Otero, idole de la Belle Epoque : courtisée par les plus grands, elle a fini ses jours dans la solitude
Viktor Korchnoï, le dissident soviétique qui a transformé les échecs en arme politique
Cet article 7 choses à savoir sur Grimod de La Reynière, premier critique gastronomique français est apparu en premier sur Radio Classique.