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Andy Burnham, 56 ans, maire du Grand Manchester, a succédé hier à Keir Starmer, ancien Premier ministre du Royaume-Uni. Laetitia Langlois, maître de conférences en civilisation britannique à l’université d’Angers, était l’invitée de la matinale de Radio Classique ce mardi. Elle décrypte les défis qui attendent le « roi du Nord » : une croissance économique faible, un pays profondément divisé et la concurrence de Reform UK et de son leader Nigel Farage.
Quelle Angleterre représente Andy Burnham ?
LAETITIA LANGLOIS : L’Angleterre est un pays profondément divisé entre le Nord et le Sud : le Nord populaire a beaucoup souffert de la désindustrialisation au moment des politiques brutales de Margaret Thatcher, tandis que le Sud, avec Londres, est prospère, riche, il attire les start-ups, la finance et les services.
Andy Burnham, c’est l’homme du Nord, l’homme de Manchester, on l’appelle d’ailleurs le « roi du Nord ». C’est quelqu’un qui a toujours voulu ancrer sa politique nationale à partir de ce qu’il a accompli à Manchester, et il en a beaucoup parlé hier lors de son discours d’investiture devant Downing Street.
Qu’est-ce qui le distingue de son prédécesseur, Keir Starmer ?
L.L. : Beaucoup de choses. Keir Starmer était un homme sérieux, et c’est certainement ce qui lui a permis d’accéder au pouvoir : après les frasques de Boris Johnson et l’instabilité politique des conservateurs, les électeurs britanniques avaient besoin de ce sérieux.
Le problème, c’est que ce sérieux s’est transformé en une personnalité fade, austère et terne. Ce n’était pas un bon communicant politique.
C’est tout le contraire avec Andy Burnham : c’est un habile communicant, qui saura mettre en récit ses mesures et sa vision pour le Royaume-Uni. Il a par ailleurs une philosophie politique bien distincte, bien à lui, qui offre un contraste saisissant avec Keir Starmer.
Andy Burnham a donné les grandes lignes hier lors de sa prise de fonction. « Je sais que les Britanniques en ont assez de la politique. Je vous ai entendus, et je serai honnête : nous n’avons pas fait assez, nous devons être meilleurs. Donnons une nouvelle direction à ce pays, l’unité, afin que la Grande-Bretagne croie de nouveau en elle. » Dans quel contexte politique, économique et social arrive Andy Burnham ?
L.L. : C’est un contexte extrêmement difficile. Économiquement, c’est un pays qui n’arrive pas à se remettre de multiples crises : le Brexit, voté en 2016 et officiel en 2020, le Covid, la guerre en Ukraine, autant de crises qui ont affaibli l’économie britannique.
Aujourd’hui, la croissance est atone et le chômage remonte dans un pays qui était pratiquement en plein emploi.
Mais le plus grand défi, c’est l’unité du pays : il est très violemment divisé sur des questions d’identité nationale, d’immigration et d’avenir du Royaume-Uni à l’international. C’est au travers de politiques sociales, économiques et territoriales qu’Andy Burnham vise à retrouver cohésion et unité.
Andy Burnham prône une décentralisation du pouvoir : une antenne du 10 Downing Street doit ouvrir à Manchester. Est-ce un remède pour stabiliser le Royaume-Uni post-Brexit ?
L.L. : C’est en tout cas ce qu’il entend mettre en place pour remédier aux inégalités sociales extrêmement fortes qui divisent le pays et empêchent sa cohésion.
Pendant des années, la théorie du ruissellement, qu’on connaît aussi avec Emmanuel Macron, a prévalu : l’idée qu’un Sud très riche, avec Londres en son centre, bénéficierait au reste du pays. Or c’est faux.
Dès que vous quittez certaines zones du Sud, vous retrouvez des villes comme Birmingham, ou des régions comme le Pays de Galles et l’Écosse, qui sont extrêmement pauvres et qui ne se sont jamais remises de la désindustrialisation provoquée par les politiques brutales de Margaret Thatcher.
En réponse au thatchérisme, Andy Burnham propose autre chose : le Manchesterism, un socialisme pro-business, avec les services publics au centre de l’action politique.
Nigel Farage, leader de Reform UK, reste en tête des intentions de vote. Est-il en mesure de perturber le mandat d’Andy Burnham ?
L.L. : Oui, absolument. Il a perturbé les autres gouvernements, travaillistes comme conservateurs, et il va s’y employer avec Andy Burnham.
Là où Burnham a une carte à jouer, c’est qu’il est populaire, charismatique et un très bon communicant, comme Farage.
Mais c’est Nigel Farage qui a le vent en poupe depuis des années, c’est lui qui tient le débat politique et dont les thèmes dominent la scène nationale. Il n’est pas près de laisser sa place et sera encore plus féroce qu’auparavant.
Il y a un paradoxe : le poids des pro-Brexit reste important, et en même temps on sent que l’Angleterre regrette amèrement ce choix de 2016.
L.L. : Oui. Le Brexit a accentué des fractures qui existaient déjà, des fractures devenues de véritables guerres culturelles.
S’il y a toujours des gens qui sont pro-Brexit et souhaitent s’isoler, il y a aussi énormément de Britanniques qui avaient voté pour lui et qui regrettent aujourd’hui amèrement, comprenant que s’éloigner de l’Union européenne, dans un monde ultra-polarisé et conflictuel, était très certainement une erreur.
D’ailleurs, Keir Starmer a tout fait pour se rapprocher de l’Union européenne, notamment de la France, puisqu’il s’entendait très bien avec Emmanuel Macron, avec lequel il a co-fondé la coalition des volontaires.
Un homme de 28 ans comparaît aujourd’hui pour le meurtre d’Ann Widdecombe, ancienne députée et porte-parole de Reform UK. La police britannique évoque une motivation politique ou terroriste. Qu’est-ce que cela nous dit du climat actuel au Royaume-Uni ?
L.L. : Cela nous dit à quel point ce qui relevait du débat est devenu un conflit politique d’une violence extrême, poussant des individus à commettre des meurtres au seul motif d’un désaccord politique.
Ce n’est d’ailleurs pas le premier : en 2016, lors de la campagne pour le référendum, la députée travailliste pro-Europe Jo Cox a été assassinée à coups de couteau par un homme qui criait « Britain First ».
Il y a un climat politique extrêmement tendu au Royaume-Uni, où l’autre est devenu l’ennemi à abattre parce que ses idées sont jugées inacceptables. C’est vraiment inquiétant, et c’est aussi un défi qu’Andy Burnham devra relever : apporter davantage de sérénité dans la vie publique britannique.
Parmi les dossiers brûlants, il y a les grands enjeux diplomatiques. La coalition des volontaires, bâtie par Keir Starmer et Emmanuel Macron pour soutenir militairement l’Ukraine, est-elle menacée ?
L.L. : Non, pas du tout. Il existe un vrai consensus, dans les deux grands partis traditionnels, travailliste et conservateur, autour de l’Ukraine.
Boris Johnson a été le premier à se rendre auprès de Zelensky pour lui apporter son soutien. Starmer a fait de même, et Andy Burnham fera exactement pareil.
Par ailleurs, Burnham est très pro-européen, il avait même lancé à un moment l’idée de Rejoin, rejoindre l’Union européenne, ce qui ne se fera évidemment pas dans un futur proche. Mais il aura à cœur de poursuivre l’engagement européen de son prédécesseur.
Et avec les États-Unis, Andy Burnham a-t-il la stature pour gérer les grands dossiers diplomatiques avec un allié aussi imprévisible que Donald Trump ?
L.L. : Ça va être compliqué, car il vient d’arriver. D’un côté, il bénéficie de la fraîcheur et de la nouveauté, ce qui lui donnera une popularité dans les premières semaines.
De l’autre, il n’a jamais eu à gérer un personnage comme Donald Trump. Burnham est habile et intelligent, il va essayer de gérer l’homme, mais tout dépendra des premières rencontres.
Au Royaume-Uni, la « relation spéciale » avec les Etats-Unis reste un paradigme diplomatique fondamental, donc Andy Burnham fera tout, je pense, pour le mettre dans sa poche.
Keir Starmer avait refusé dans un premier temps que l’armée américaine utilise ses bases militaires pour la guerre en Iran. Andy Burnham serait-il capable d’en faire autant ?
L.L. : Starmer n’a pas refusé très longtemps, il a cédé assez vite, car il est difficile de dire non aux partenaires américains. Burnham pourrait envisager ce type de bras de fer si les relations sont tendues, s’il y a une hostilité entre les deux hommes.
Ils sont politiquement aux antipodes. Mais je doute qu’un bras de fer durable avec les États-Unis soit souhaitable, ni pour le Royaume-Uni, ni pour l’Europe.
Est-ce la dernière chance pour les travaillistes de rester au pouvoir, face à la montée du populisme et à l’élection dans trois ans ?
L.L. : Dans trois ans, selon le bilan d’Andy Burnham, l’hypothèse Nigel Farage à Downing Street ne serait absolument pas farfelue. Est-ce la dernière chance des travaillistes ? C’est difficile à dire, en trois ans, il peut se passer énormément de choses, et la politique britannique réserve toujours des surprises.
Ce qui est vrai, c’est que les travaillistes ont misé toutes leurs cartes sur Burnham, qui a longtemps été une figure très secondaire du parti, ayant plusieurs fois tenté d’en prendre la tête sans y parvenir.
C’est son moment de gloire. Il va tout faire pour le concrétiser en un moment important pour le Royaume-Uni. Mais il arrive dans un contexte très difficile : croissance atone, pays divisé et enflammé.
S’il réussit, il peut en effet gagner 2029, mais c’est loin d’être acquis, et Nigel Farage attend dans l’embuscade.
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On parle des travaillistes, on parle de Farage, et les conservateurs, où en sont-ils ?
L.L. : Les conservateurs, aussi stupéfiant que cela paraisse, n’existent plus vraiment. Leur voix est inaudible, parce que c’est Reform UK qui occupe désormais l’espace de la droite, une droite radicale, certes, mais qui a attiré les anciens électeurs conservateurs.
Il y a eu beaucoup de défections de figures éminentes du parti conservateur vers Reform UK, au niveau des ministres comme des députés.
Cet espace politique d’une droite conservatrice, anti-immigration, pro-business, est désormais entièrement occupé par Reform UK, qui a complètement cannibalisé un parti conservateur qui n’arrive plus à exister sur la scène nationale alors qu’il a dominé la politique britannique pendant des décennies.
Andy Burnham est catholique à la tête d’un État majoritairement anglican. En quoi cela peut-il peser dans son mandat ?
L.L. : Je ne pense pas que cela pèse. Au Royaume-Uni, la religion reste très en dehors de l’espace politique, contrairement aux États-Unis.
Cela dit, si le Royaume Uni est un pays anglican, il y a aussi une population catholique importante, notamment dans le Nord et en Écosse, donc des électeurs pourraient se sentir enfin représentés.
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La Coupe du monde s’est achevée ce dimanche 19 juillet sur la victoire de l’Espagne face à l’Argentine. Bien plus qu’une compétition sportive, ce Mondial aura été celui de Donald Trump : omniprésent, interventionniste, il a transformé le plus grand événement sportif de la planète en un instrument de la puissance américaine.
Cette Coupe du monde a été l’une des plus clivantes depuis celle de 1934 en Italie sous Benito Mussolini, c’est dire ! Non pas parce que la politique aurait soudainement fait irruption dans le football, mais parce que, cette fois, elle a été omniprésente et incarnée par un homme : Donald Trump.
Plus largement, ce mondial aura confirmé le retour de l’État au centre de la géopolitique du sport. Désormais, les acteurs eux-mêmes ne s’en cachent plus. Le football n’est pas apolitique ou neutre, il est sous influence.
Le soft power américain, au sens classique du terme, est mort. Pendant des décennies, les États-Unis ont cherché à séduire le monde par leur culture et leur mode de vie. Donald Trump, lui, ne cherche pas ça. Il veut impressionner, imposer, montrer qui commande. La Coupe du monde est devenue son instrument de puissance.
Ce Mondial fut le symbole du retour des frontières. L’arbitre somalien Omar Artan, sélectionné par la FIFA, s’est vu refuser l’entrée sur le territoire américain.
Ce Mondial fut aussi le symbole de l’ingérence à outrance. Lorsque l’attaquant américain Folarin Balogun a été suspendu après un carton rouge, Donald Trump a personnellement appelé le président de la FIFA, Gianni Infantino, pour demander un réexamen. Quelques jours plus tard, la suspension était levée.
Politiquement, l’image est désastreuse pour la FIFA. Elle montre que la frontière entre pouvoir politique et pouvoir sportif est devenue poreuse. Le football est sous influence et il ne s’en cache plus.
Ce Mondial est un symbole de l’état du monde. Nous répétons souvent que le monde est devenu multipolaire. Il est aussi fragmenté.
On l’a vu dans les tensions diplomatiques, dans les débats sur les frontières, les visas, l’immigration. Mais aussi dans la violence déversée sur les réseaux sociaux.
L’équipe de France a été par exemple régulièrement ciblée par des attaques racistes, comme celles de l’ancien premier ministre espagnol Mariano Rajoy ou de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla. Le football ne vit pas en dehors du monde. Au contraire, il en absorbe ses fractures et les amplifie.
Et il y a peut-être un paradoxe encore plus profond. Cette Coupe du monde de Trump devait être, d’une certaine manière, le climax de l’Occident : le plus grand événement sportif de la planète, organisé au cœur de la première puissance mondiale, transformé en gigantesque vitrine de la puissance économique, politique et culturelle des États-Unis.
Mais, sous le feu des critiques, elle a parfois ressemblé à son chant du cygne car derrière cette démonstration de puissance américaine, le monde continue de muter. Les pays émergents se multiplient et le mal nommé « Sud global » pèse davantage.
Pour Trump, le piège de Thucydide n’est jamais très loin. En effet, l’ascension d’une puissance montante face à une puissance dominante rend le conflit inévitable.
Derrière le spectacle de l’America First se dessine aussi la montée de ceux qui la contestent : la Chine en premier lieu. Ce Mondial américain est peut-être, finalement, l’arbre qui cache la forêt de la désoccidentalisation du monde.
Au-delà de la victoire sportive de l’Espagne, le grand vainqueur de cette Coupe du monde est peut-être le modèle américain du sport.
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Pendant cinq semaines, les États-Unis ont transformé le football mondial à leur image. La finale en a été le symbole avec, pour la première fois dans l’histoire de la Coupe du monde, un véritable show de mi-temps, comme au Super Bowl. Pendant la compétition, les pauses fraicheurs ont également permis d’insérer de la publicité au cœur même des matchs.
Le mercantilisme de la FIFA combiné à l’ultra-libéralisme trumpien se sont ainsi diffusés jusque dans un sport qui, historiquement, n’est pas américain.
Le football est né en Grande-Bretagne et son cœur économique et culturel bat encore largement en Europe. Pourtant, pendant un mois, il s’est américanisé : davantage de spectacle, davantage de commerce, davantage de politique aussi.
Et dans cette histoire, le Canada et le Mexique, pourtant coorganisateurs, ont presque disparu du récit. La remise de la Coupe hier soir, avec Donald Trump au premier plan, résume finalement tout le tournoi. C’était officiellement le Mondial d’un trio. Dans les faits, c’était celui d’un homme.
Lukas Aubin
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Le navire hybride de la mission Tara Polaris est parti dimanche 19 juillet du port de Lorient pour une expédition de 18 mois en Arctique. Marcel Babin, océanographe, chercheur au CNRS à l’Université Laval au Canada, et directeur scientifique de la mission Tara Polaris, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce lundi. Il revient sur les enjeux de cette mission qui a pour objectif d’observer l’évolution du climat et de l’écosystème de la banquise en englaçant le navire dans celle-ci.
Pouvez-vous nous décrire ce navire ?
MARCEL BABIN : Ce navire a une forme ovale, un peu comme une soucoupe volante : 26 mètres de longueur, 16 mètres de largeur, quatre étages, des formes très arrondies. C’est un navire en aluminium, avec une coque très épaisse, de 2 cm d’épaisseur, conçue pour résister à la pression exercée par la banquise. Il est destiné à être pris dans les glaces et à dériver avec la banquise.
Vous avez visité ce navire ?
M.B. : Plusieurs fois. D’abord en chantier, puis j’ai eu l’occasion d’y dormir à quelques reprises. Je le connais bien.
En quoi va consister cette opération ?
M.B. : C’est une expédition qui va se dérouler sur une vingtaine d’années, destinée à documenter et suivre l’évolution de l’Arctique, qui est la région la plus affectée par le changement climatique.
Nos observations permettront de confirmer les tendances et les impacts du changement climatique, et de les distinguer de la variabilité naturelle du climat.
C’est aussi une expédition qui, en offrant des observations sur l’océan jusqu’à 2 000 mètres de profondeur, sur la glace de mer et sur l’atmosphère, permettra de faire le lien entre la vie, notamment la vie microscopique, et le climat : dans quelle mesure cette vie microscopique influence le climat, et vice versa. Nous allons nous lancer à l’aventure de nouvelles frontières de la connaissance.
Qu’est-ce que l’on sait pour l’instant du pôle Nord ?
M.B. : Beaucoup de choses : la bathymétrie, la topographie des fonds marins, l’étendue de la banquise depuis les premières expéditions du Fram au XIXe siècle, les courants marins, …
On a consacré beaucoup d’efforts à la compréhension de l’atmosphère, de la banquise et de la circulation océanique. La biologie a aussi été étudiée, mais certainement avec moins d’emphase que ce que nous avons l’intention de faire.
Ce pôle Nord se réchauffe plus vite que prévu. La banquise diminue-t-elle en volume ?
M.B. : Oui. En étendue, elle a diminué de près de 40 % sur les 40 à 45 dernières années. Son volume a également diminué, tout comme sa présence saisonnière.
La glace fond chaque année sur les deux tiers de son étendue, de plus en plus tôt dans l’année, tandis que la reformation à l’automne se produit de plus en plus tard. On a donc des zones ouvertes, sans glace, pendant des périodes de plus en plus longues.
Et si on suit le raisonnement de la glace qui fond, est-ce que ça implique forcément une montée des eaux ?
M.B. : Non, ce phénomène se produit lorsque les glaces terrestres, celles qui ne sont pas dans l’océan, fondent et déversent des quantités d’eau supplémentaires dans les mers. Pour la glace de mer, ce n’est pas le même effet.
En revanche, il y a beaucoup d’autres effets. D’abord sur la lumière : la glace de mer et la neige qu’elle transporte constituent un réflecteur très efficace, une sorte de climatiseur.
Ensuite, c’est un écosystème : une plateforme pour certains animaux, un refuge pour d’autres, comme les larves de poissons, les microbes, les algues accrochées à la banquise. Et quand la glace fond, cela a un impact sur les propriétés physiques de l’océan.
Le pôle Nord est assez proche de l’Europe. Ce réchauffement a-t-il une incidence sur nous ? En France, on vient de traverser trois canicules en deux mois et des records de chaleur.
M.B. : Oui. Dans l’hémisphère nord, tout est interconnecté par les courants atmosphériques et marins. Bien que géographiquement l’Arctique soit éloigné, ce qui se déroule à nos latitudes a un impact sur les hautes latitudes, et vice versa.
Ceci est notamment dû à ces courants qui sont de plus en plus modifiés avec le réchauffement climatique dans leur trajectoire, leur intensité, et la quantité de chaleur qu’ils transportent.
Et selon où l’on se trouve, cet impact diffère entre l’Amérique du Nord et l’Europe. J’aurais tendance à dire que la connexion avec l’Arctique est plus forte en Europe, qui est donc plus vulnérable dans ce contexte.
Qu’est-ce que vous pourriez découvrir sur ce pôle Nord ?
M.B. : C’est vraiment aux frontières, du temps ou de l’espace, qu’on s’attend à faire des découvertes. C’est en étant présent durant toutes les saisons, et notamment l’hiver, une saison mal connue en Arctique car peu fréquentée.
Il y a beaucoup de phénomènes qui animent la vie durant cette période de l’année. L’écosystème n’est pas endormi durant la nuit polaire : il est vivant, il réagit même au cycle de lumière de la Lune. Les larves de poissons, le zooplancton et les crevettes sont très actifs et effectuent des migrations verticales en fonction de cette lumière ténue.
Du côté de l’espace, nous attendons des découvertes à l’échelle du tout petit : documenter les conditions dans lesquelles les microbes, les microalgues et les très petits organismes vivent au sein de la glace de mer.
Cette glace est comme une éponge dont les alvéoles seraient remplies d’eau très salée, et c’est dans ces petites poches que vivent ces organismes. Ils viennent s’y réfugier en hiver pour réensemencer l’océan au printemps.
Combien de personnes y a-t-il à bord pour cette première mission ?
M.B. : 12 personnes : six membres d’équipage et six scientifiques.
Comment se prépare la cohabitation dans cette station ?
M.B. : On s’y prépare depuis très longtemps. La conception du navire et le programme scientifique ont été définis depuis 2018. Chaque membre d’équipage sait ce qu’il a à faire chaque jour, avec des jours de congé aménagés. Les tâches ont été définies par 35 laboratoires environ impliqués dans le programme.
Il a fallu aussi préparer le navire lui-même : installer les équipements scientifiques, apporter le matériel consommable pour conserver les échantillons et réfléchir à la gestion des déchets, afin de ne rien rejeter dans l’environnement.
Les équipages ont également été entraînés. Les six scientifiques travailleront à plein temps sur la science mais participeront aussi à la vie à bord, et les membres d’équipage contribueront aux activités scientifiques.
On compare souvent ce projet à la Station spatiale internationale. Vivre dans l’isolement, c’est aussi un travail de préparation.
M.B. : Oui. C’est un navire agréable à vivre, mais pas très grand, on peut finir par se sentir un peu enfermé. D’où l’importance de pouvoir aller dehors, ce qui est plus difficile sur la Station spatiale internationale.
Tout le monde pourra sortir, participer aux activités scientifiques, s’aérer, faire un peu d’exercice. C’est un milieu isolé, avec des conditions extrêmes durant la nuit polaire et beaucoup d’inconnues, surtout pour le premier équipage, qui va découvrir le comportement du navire et les risques associés.
Quels risques avez-vous anticipés ?
M.B. : L’un des risques importants est lié à la présence d’ours polaires. Travailler en Arctique implique toujours de composer avec eux. On sort toujours protégé, armé et accompagné, jamais seul, avec au moins une personne en surveillance, car l’ours polaire est un incroyable prédateur qui sait s’approcher sans se faire voir.
Ensuite, on va observer le comportement du navire dans la glace. La glace est extrêmement mobile. La banquise fait en moyenne 1,5 à 2 mètres d’épaisseur, mais on y observe des crêtes de compression, des endroits où les plaques convergent et forment des sortes de chaînes de montagnes pouvant atteindre 20 mètres d’épaisseur.
On peut se retrouver près d’une telle crête, ce qui peut donner de la gîte et être inconfortable. Nous allons donc bien choisir l’emplacement où nous laisserons la station s’englacer, en espérant que la banquise reste stable.
Comment passe-t-on ses jours de congés sur la Tara Polar Station ?
M.B. : L’équipage d’hiver compte 12 personnes, une par cabine. Avoir du temps seul est essentiel. On peut lire, communiquer avec ses proches.
Ensuite viennent les activités collectives : jeux de société, films partagés, moments communs. Et bien sûr, aller dehors, faire du ski, prendre l’air, même si durant la nuit polaire, il y aura des périodes où il fera très froid.
Il fera froid et il fera nuit.
M.B. : Au pôle Nord, la nuit polaire dure presque six mois, ce qui ne signifie pas qu’il fait nuit noire en permanence. Le soleil est toujours sous l’horizon, mais il ne fait pas toujours nuit profonde.
Durant deux à trois mois, c’est la nuit profonde à toute heure de la journée. En marge de la nuit polaire, autour du midi solaire, on commence à avoir un crépuscule, un peu de lumière.
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Que faire lorsqu’on tombe sur un ours ?
M.B. : Ça n’arrive pas souvent, c’est la première chose à dire. La première réaction, c’est de retourner à la station. On ne dérange pas les ours et on ne s’entête pas. On est armé, mais les armes sont le tout dernier recours.
Si l’ours s’approche et qu’on ne peut pas rentrer, on commence par faire du bruit, puis éventuellement des tirs de semonce. Utiliser son arme contre un ours reste quelque chose qui arrive très rarement.
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Réputé pour la qualité de son jeu d’acteur, Sir Anthony Hopkins est également un musicien passionné qui a toujours joué du piano et composé. À 88 ans, l’artiste gallois sort le mois prochain un album qui reprend certaines de ses compositions créées depuis 60 ans. Le chef d’orchestre vénézuélien Gustavo Dudamel a assuré la direction artistique de cette production inédite.
Courant juillet, le label Decca Classics a annoncé avec fierté la signature d’un contrat d’exclusivité avec un musicien pas comme les autres, puisqu’il s’agit de l’acteur doublement oscarisé en 1992 et 2021, Sir Anthony Hopkins. Une nouvelle collaboration qui se concrétisera dès le 21 août avec la sortie d’un album, Life is a Dream, qui regroupe des morceaux que l’artiste gallois a composés depuis près de soixante ans.
Une production supervisée par Gustavo Dudamel lors de l’enregistrement à l’Alexandra Palace de Londres au mois d’avril avec le Philharmonia Orchestra, le pianiste Sergio Tiempo, le violoncelliste Gregorio Nieto, le Bach Choir et les jeunes choristes de la cathédrale de Winchester. Un premier titre, parmi les douze inclus dans l’album, Bracken Road a été dévoilé et mis en ligne.
Il s’agit d’un morceau extrait de la Suite pour piano solo et orchestre – 1947 qu’Anthony Hopkins a composé en s’inspirant de ses souvenirs d’enfance à Margam, au sud du Pays de Galles, son pays natal.
À propos de cette première collaboration avec Gustavo Dudamel, Anthony Hopkins a déclaré : « Avec la précision gracieuse de sa baguette, il a transformé chaque note, lui conférant une signification profonde et indélébile, créant un paysage sonore qui invite l’auditeur à ressentir et à imaginer une expérience profondément personnelle », et rappelé « La musique était mon premier désir, mon premier vœu (…) J’ai composé toute ma vie. Certaines de ces pièces m’accompagnent depuis des décennies et je me surprends encore à y revenir ».
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Pour le maestro vénézuélien « Sir Anthony Hopkins est un de ces rares artistes dont la créativité transcende tout support. À l’écoute de ses compositions, je suis frappé par leur beauté, leur maîtrise et l’émerveillement qui les anime. Il aborde la musique avec le cœur d’un conteur et l’instinct d’un poète, créant des univers sonores à la fois profondément personnels et universellement universels. Ce fut un privilège de collaborer avec lui sur cet enregistrement (…) et de contribuer à donner vie à l’expression musicale d’un artiste dont la créativité est sans limites ».
Une publication partagée par Anthony Hopkins (@anthonyhopkins)
Très touché par l’épreuve que subit le peuple vénézuélien depuis le séisme du mois de juin, Sir Anthony Hopkins a annoncé qu’une partie des recettes des ventes de cet album sera reversée au Programme des Nations Unies pour le Développement auquel s’est associé Gustavo Dudamel.
Philippe Gault
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Les auditeurs de Radio Classique font preuve d’une vigilance admirable, et d’une sévérité parfois redoutable, à l’égard des approximations de langage. Qu’il s’agisse du pain qu’on « rapporte » ou qu’on « ramène », ou de l’usage de « récipiendaire », ces exemples révèlent une même réalité fondamentale : en français, les mots ne sont pas interchangeables.
La confusion est très répandue, y compris chez les locuteurs les plus attentifs. La distinction est pourtant limpide dès qu’on l’explique.
Mener, amener, ramener sont des verbes qui s’appliquent à ce qu’on conduit, ce qu’on accompagne : des personnes, des animaux, ou une chose qu’on guide. On ramène un enfant de l’école, on amène un ami à dîner.
Porter, apporter, rapporter sont des verbes qui s’appliquent à ce qu’on transporte physiquement. On rapporte le pain de la cuisine, on apporte une bouteille chez des amis.
En théorie, on ne peut donc jamais ramener un objet. Mais la frontière s’est brouillée dans l’usage courant, au point que le grammairien belge Maurice Grevisse lui-même reconnaît que la distinction tend à s’effacer. À l’écrit soigné comme à la radio, mieux vaut néanmoins la respecter.
Un bon test : si vous pouvez remplacer le verbe par porter, utilisez rapporter. Si vous pouvez le remplacer par conduire ou accompagner, utilisez ramener.
Il existe cependant une exception savoureuse : on ne dit pas à quelqu’un « rapporte ta fraise », mais bien « ramène ta fraise ». Logique : la fraise désigne ici le visage. On humanise l’expression, et le verbe suit.
Récipiendaire est un mot savant, issu du latin recipere, qui signifie recevoir. Il désigne une personne qui reçoit quelque chose lors d’une cérémonie officielle : une décoration, un prix, un diplôme. On parle ainsi des récipiendaires du prix Nobel ou de la Légion d’honneur. C’est un terme précis et protocolaire.
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Karine Dijoud
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Antonio Vivaldi est resté dans l’histoire comme « le Prêtre roux ». Le violoniste virtuose, qui a consacré sa vie à la musique, n’a jamais célébré l’office liturgique. Le compositeur lui-même s’en explique, invoquant des raisons médicales, humaines et artistiques.
Ecoutez l’épisode des Grands dossiers de l’Histoire en intégralité :
Vivaldi naît en 1678 à Venise, au moment même où la ville est secouée par un tremblement de terre. Son père, violoniste à la basilique Saint-Marc, lui enseigne la musique dès l’enfance, et Antonio, aîné de six enfants, est destiné à la prêtrise. Un destin tracé par sa famille qui ne correspond pas vraiment à une vocation spirituelle.
Sa formation musicale se poursuit en parallèle de ses études religieuses : il étudie chez les pères de San Geminiano et de San Giovanni, tout en apprenant le violon avec son père, qu’il remplace parfois dans l’orchestre de la basilique. C’est Legrenzi, maître de chapelle de Saint-Marc, qui parachève sa formation. Il est ordonné prêtre en 1703.
Antonio Vivaldi souffre d’une maladie chronique qu’on appelle strettezza di petto, littéralement, l’étroitesse de poitrine. De l’asthme, en somme, peut-être lié au climat vénitien. Ce mal le dispense, peu après son ordination, de dire la messe. Il l’explique lui-même :
Il devient alors simple abbé, sans obligation pastorale, entièrement libre de se consacrer à la musique. Deux ans après son ordination, il publie un premier recueil de sonates en trio.
Vivaldi était-il pour autant insincère dans sa foi ? Le témoignage de Carlo Goldoni permet de nuancer cette vision. L’écrivain le décrit ainsi, lors d’une visite :
« J’allais chez l’abbé Vivaldi. Je le trouvais entouré de musique et son bréviaire à la main. Il se lève, il fait le signe de la croix en long et en large, met son bréviaire de côté et me fait les compliments ordinaires. Après que je lui eus adressé quelques mots, il reprit son bréviaire et fit à nouveau le signe de la croix sans me faire une réponse. Monsieur, lui dis-je alors, je ne voudrais pas vous distraire de votre occupation religieuse, je reviendrai à un autre moment. Vivaldi continua cependant notre conversation puis, reprenant son bréviaire, il récita des psaumes et ses hymnes en se promenant. »
La situation personnelle de Vivaldi ne tarde pas à alimenter les rumeurs. Vers 1726, alors qu’il a 48 ans, il entame une liaison avec une jeune chanteuse de 16 ans. Sa sœur entre également dans l’intimité du compositeur, lui servant en quelque sorte d’infirmière, puisque la santé de Vivaldi est toujours chancelante.
L’Église est scandalisée. Les rumeurs vont bon train : les deux jeunes femmes se partageraient les faveurs du prêtre roux. Les autorités ecclésiastiques tenteront d’empêcher les jeunes filles de se produire à Ferrare en 1737-1738, invoquant le fait que Vivaldi n’a jamais célébré l’office liturgique.
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Face à ces accusations, Vivaldi choisit de se justifier avec une franchise désarmante, dans une lettre adressée au marquis de Bentivoglio. Il y explique qu’il ne dit plus la messe, et ne la dira plus, en raison du mal qui l’oppresse : « je vis presque toujours chez moi et ne sors qu’en gondole et en carrosse, parce que je ne puis plus marcher sans ressentir une douleur et une oppression dans la poitrine. »
Franck Ferrand
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Le pianiste et compositeur René Urtreger, figure de la scène jazz française, connu notamment pour avoir enregistré avec Miles Davis la musique mythique du film Ascenseur pour l’échafaud, est décédé jeudi à l’âge de 92 ans à l’hôpital de Mortagne-au-Perche (commune de l’Orne en Normandie) où il résidait depuis 2000.
René Urtreger a fréquenté des jazzmen américains renommés comme Buck Clayton et Chet Baker au cours d’une carrière foisonnante lancée en 1953. Mais son parcours est surtout marqué par sa collaboration avec Miles Davis (1926-1991), qu’il rencontre à 22 ans et qu’il accompagne lors de tournées européennes.
Il retrouve le trompettiste pour l’enregistrement, en une nuit, de la bande originale du film Ascenseur pour l’échafaud (1958), réalisé par Louis Malle. Lui au piano, Barney Wilen au saxophone ténor, Pierre Michelot à la contrebasse et Kenny Clarke à la batterie jouent devant les images du long-métrage, aux côtés d’un Miles Davis avare en indications. « Il n’y avait rien d’écrit, tout a été vraiment improvisé », racontait en 2009 à l’AFP René Urtreger, alors dernier survivant de ce quintet.
« Pour moi, il y a deux sortes de musiciens, d’individus: ceux qui vomissent leur désespoir ou leur plaisir, qui s’étalent, et ceux qui ont une retenue, une politesse, capables de dégager une énorme sensibilité sans avoir besoin de se rouler par terre pour ça », confiait-il au sujet de la « grande classe » de Miles Davis.
Né à Paris en juillet 1934, de parents juifs polonais, René Urtreger a connu une jeunesse marquée par la Seconde Guerre mondiale. En 1944, sa mère est arrêtée puis déportée à Auschwitz. Sa formation musicale se fait d’abord par la voie classique, au conservatoire. Mais en grandissant, son cœur choisit le jazz et sa virtuosité lui permet de se démarquer.
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Durant sa carrière, il s’autorise des écarts en cheminant du côté de la chanson française, autour de Claude François ou Serge Gainsbourg. Pourtant, le jazz reste sa boussole: avec le contrebassiste Pierre Michelot et le batteur Daniel Humair, il forme le trio HUM, dont le premier album en 1960 reçoit le prix Django Reinhardt, remis par l’Académie du jazz.
René Urtreger a été récompensé par une Victoire du jazz (2000), une Victoire de la musique pour l’ensemble de son oeuvre (2005) et a été décoré de la Légion d’honneur en 2010.
Philippe Gault (avec AFP)
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Toute l’Espagne célèbre cette année le centenaire de la disparition de l’architecte Antoni Gaudi. À cette occasion, le pape Léon XIV a béni La Sagrada Familia à Barcelone, sa plus célèbre création. Dans l’épisode des Grands Dossiers de l’histoire qu’il lui a consacré, Franck Ferrand revient sur les circonstances de sa disparition tragique, le 10 juin 1926.
Ecoutez l’épisode des Grands Dossiers de l’histoire en intégralité :
Barcelone, au cœur de la Catalogne, le 7 juin 1926. En cette fin d’après-midi, un vieil homme quitte le chantier de la Sagrada Familia en direction de l’Église de Saint-Philippe-Néri pour entendre les vêpres. Il fait ce trajet quasiment tous les jours. On peut l’imaginer marcher lentement, comme il peut, le dos légèrement voûté. Il a l’esprit ailleurs au moment où il traverse la Gran Via. On est au niveau de la rue Bailen. Il traverse là sans regarder, il ne voit pas le tramway qui arrive et c’est l’accident terrible. Le vieil homme est percuté de plein fouet avec des côtes brisées, mais surtout une inquiétante blessure à la tête.
Incroyable mais vrai : sur le coup, personne ne le reconnaît, avec son costume élimé, ses chaussures usées qu’il porte sans chaussettes, et même, pour fermer les accrocs de sa veste, des épingles de nourrice. Ce vieil homme aux cheveux blancs et à l’air ébaubi, a tout simplement l’air d’un mendiant. Et on le prend pour un mendiant. Il va falloir un certain temps pour qu’on finisse par le transporter au poste de secours, et puis de là, à l’hôpital de la Sainte-Croix, celui des pauvres, où on envoie ce « vagabond » qui n’a sur lui ni argent ni papier, seulement les Évangiles. Il a une poignée de noisettes et un croquis de la façade de la Passion de la Sagrada Familia.
Ce vieil homme, qui est en réalité l’un des architectes les plus connus au monde, Antoni Gaudi, est retrouvé après plusieurs heures de recherches par un chapelain de la basilique. Il est d’ailleurs trop tard quand celui-ci arrive à l’hôpital. Gaudí, en ce 10 juin 1926, vient de s’éteindre à l’âge de 73 ans, presque 74 puisqu’il était né le 25 juin 1852.
Le parcours de ce Catalan, ancien enfant chétif et grand observateur de la nature, n’a pas présagé d’une telle fin. Il est sorti diplômé en 1878 de l‘École technique supérieure d’architecture, après avoir rapidement dépassé les attentes de ses professeurs. Au seuil de sa vie d’adulte, il découvre les joies de la ville, les mets les plus raffinés, les sorties au théâtre et les promenades en voiture attelé. C’est une sorte de dandy qui s’habille avec tout le soin possible. À l’âge de 31 ans, il est choisi pour être architecte en chef de la Sagrada Familia, le projet qui va l’occuper toute sa vie.
En 1888, il travaille au palais épiscopal d’Astorga, où il noue une amitié profonde avec l’évêque. Ils parlent liturgie et partagent leurs lectures. Des échanges affermissent la foi déjà forte de Gaudí. L‘architecte a aussi été conduit vers la religion catholique par des tourments sentimentaux. Son cœur de jeune homme, à plusieurs reprises, s’est embrasé, mais jamais Gaudí n’a réussi à être heureux en amour. Il décide de consacrer entièrement sa vie à Dieu. Développer son art, c’est son offrande.
En septembre 1893, son ami évêque meurt. C’est la disparition de celui qu’il considérait comme un père spirituel. Il abandonne ce qu’il lui reste d’élégance et de mondanité pour rentrer dans une période d’ascèse, au point de frôler la mort au moment du Carême de 1894. Nous avons maintenant affaire à ce personnage qui est allé se chercher au bout de toutes les transformations et qui va pouvoir un jour passer pour un simple vagabond.
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Les dernières années de Gaudí sont en quelque sorte celles d’un moine. Il vend tout ce qui lui reste des terres de son mas natal pour renflouer les caisses du chantier de La Sagrada Familia. On le voit qui maintenant quémande des dons dans les rues. Il travaille comme au premier jour, jusqu’à ce fameux 7 juin 1926 et jusqu’à ce 10 juin 1926, où il meurt dans son lit d’hôpital.
Deux jours plus tard, c’est une foule gigantesque qui accompagne son cercueil dans les rues de Barcelone. On a drapé les balcons de noir, les hommes ôtent leur chapeau à son passage et les journaux vont lui consacrer des pages. « À Barcelone est mort un génie, à Barcelone est mort un saint. Aujourd’hui, les pierres de Gaudí pleurent. »
Franck Ferrand
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Alors que les déficits s’accumulent, le site Sattelifacts a révélé hier qu’un vaste plan de départs volontaires pourrait être lancé prochainement chez France Télévisions. Le ministère de la Culture a demandé au premier groupe audiovisuel français de faire 150 millions d’euros d’économies cette année.
Le groupe d’audiovisuel public envisagerait de mettre en place un vaste plan de départs volontaires. « Il ne peut y avoir aucun tabou » avait reconnu la présidente de France Télévisions dans une interview aux Echos en novembre 2025. Il pourrait concerner 1 000 équivalents temps pleins, cela représente un peu plus de 11 % des effectifs du groupe.
C’est beaucoup, mais c’est faisable, en raison de la pyramide des âges, selon Sattelifacts. France Télévisions compterait au moins 3 100 salariés ayant plus de 55 ans, dont près de 200 ont plus de 65 ans et plus de 1 100 entre 60 et 64 ans.
Le problème, c’est que l’on parle d’un plan de départs volontaires, et qu’il va falloir être persuasif pour pousser vers la porte des salariés qui ont vu récemment l’âge de la retraite à taux plein s’éloigner. Même si la direction semble persuadée que les volontaires ne devraient pas manquer.
Il ne vous a sans doute pas échappé que les comptes de l’Etat ne sont pas bons : les déficits s’accumulent et tout le monde ou presque est appelé à écoper.
C’est aussi le cas de France Télévisions. Son ministère de tutelle lui a demandé de trouver 150 millions d’euros d’économies cette année. Pas simple, d’autant que le marché de la publicité à la télévision est en berne, pour toutes les chaînes.
Mais l’idée de la direction est de réduire les effectifs, pour ne pas avoir à trop tailler dans les programmes et surtout dans la création, comme le proposait le ministère de la Culture. Grâce à ce plan de réduction des effectifs, France Télévisions pourrait économiser entre 70 et 80 millions d’euros chaque année, à partir de 2028.
C’est aussi un dossier devenu très politique. Delphine Ernotte est sous pression, surtout après le spectacle de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, dont le président a tiré à boulet rouge sur la gestion du service public et sur les dépenses jugées somptuaires, notamment lors du festival de Cannes en 2023.
En attendant, Delphine Ernotte, reconduite à son poste en mai 2025, met en avant son bilan et le chemin déjà parcouru. Devant la commission, elle a assuré que France Télévisions « coûte » aux Français 500 millions de moins qu’à son arrivée.
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Dans Les Echos, elle a aussi rappelé les réductions d’effectifs déjà réalisées. En 2015, il y avait 10 000 salariés à France Télévisions, contre 8 700 actuellement. Demain, il pourrait donc y en avoir 1 000 de moins.
Mais ce sera au premier ministre de trancher entre le plan proposé par France Télévisions et celui avancé par la ministre de la Culture. Avec l’espoir que la question de la privatisation de l’audiovisuel public, un des thèmes favoris du RN, ne revienne pas s’immiscer dans la campagne présidentielle.
Pierrick Fay
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Alors que le président chinois XI Jinping appelle à une coopération internationale sur l’IA lors de la conférence mondiale sur l’intelligence artificielle, qui a débuté ce matin à Shanghai, Pékin s’est engagé en guerre technologique avec Washington sur ce sujet. Marie Lorand, grand reporter à C dans l’air et coréalisatrice du documentaire Chine-USA, la guerre de l’IA avec Barbara Stec, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce vendredi. Elle est revenue sur l’enjeu que représente l’IA pour les deux nations et explique que celle-ci est de plus en plus utilisée dans la défense des pays.
Est-ce que cette conférence mondiale sur l’intelligence artificielle est un peu comme un défilé militaire, mais version intelligence artificielle ?
MARIE LORAND : C’est un peu ça. Il y a une guerre technologique qui s’est engagée, avec beaucoup d’analogies faites avec la Guerre froide parce qu’on a une course qui s’est lancée dans un temps très resserré.
Dans le quotidien des gens, l’IA, c’est surtout ChatGPT, arrivé dans nos vies autour de 2023-2024. En l’espace de deux ans, on voit tous que ça a envahi et rempli pas mal de fonctions dans nos jobs au quotidien, pour nous aider ou nous remplacer, c’est évidemment la grande question.
Deux États se sont emparés très vite de cette problématique. Les Américains avaient une longueur d’avance : ils ont la puissance de calcul, les puces, et un investissement privé colossal. Mais les Chinois sont proches derrière et rattrapent les États-Unis de manière marquée.
Ça s’est vu début 2025. Au lendemain de son investiture, Donald Trump a lancé un programme colossal d’investissement de 500 milliards de dollars dans l’IA. C’est une véritable ruée vers l’or avec la construction de data centers partout, ce qui commence à affoler les populations.
Et le jour même, DeepSeek, un concurrent de ChatGPT, a été lancé en Chine, réalisé avec de petits moyens, sans accès aux puces avancées américaines, et qui concurrence l’IA américaine très fortement.
Les Chinois ont peut-être aussi une petite avance avec ce qu’on appelle les terres rares, que les Américains n’ont pas. Est-ce que ça peut jouer en faveur de la Chine dans sa volonté de rattraper les États-Unis ?
M.L. : Complètement. Autant les États-Unis peuvent tenter d’empêcher les Chinois d’accéder à leurs puces, c’est ce que Trump a voulu faire dès 2016 en restreignant leur exportation ; autant sur les terres rares, les Américains sont ultra dépendants.
Les Chinois détiennent 90 % du monopole de raffinage : ils ont les terres rares, mais surtout ils savent les raffiner. C’est un atout essentiel et déterminant pour la course à venir.
Les Américains en ont pris conscience et relancent des sites comme Mountain Pass en Californie, l’un des premiers sites d’extraction mondiaux dans les années 70, qui avait été fermé depuis. Mais tout ça prend du temps.
Les Chinois ont une avance considérable dans ce domaine là et comptent bien l’utiliser. On l’a vu en 2012, quand ils ont bloqué l’accès des Japonais à leurs terres rares. Les Américains font une analogie avec le Moyen-Orient qui a le pétrole et les Chinois qui ont les terres rares, comme un fusil braqué sur l’industrie américaine.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde en guerre, avec l’intelligence artificielle en plein milieu. Est-ce que vous diriez que l’IA est plutôt un outil de diplomatie ou un outil de guerre ?
M.L. : Sans doute les deux, mais dans un présent immédiat, on voit l’IA remodeler complètement la façon de faire la guerre. On l’a vu malheureusement à Gaza, lors de la guerre menée par les Israéliens suite au 7 octobre, qui a servi de laboratoire. L’IA a permis de raccourcir les temps de frappe et de cibler beaucoup plus efficacement les responsables du Hamas.
Tsahal dispose d’un logiciel IA appelé Lavender. Une enquête menée par le journal israélo-palestinien +972, sur la base de témoignages d’ex-commandants de Tsahal, révèle qu’avant ce logiciel, ils pouvaient cibler 50 responsables du Hamas par an. Avec lui, ils atteignent 100 cibles par jour.
L’IA va plus vite que l’humain, et le commandement humain ne peut plus valider toutes ces cibles, c’est physiquement impossible. Se pose alors la question de l’autonomie de décision létale par la machine.
Tsahal conteste les conclusions de cette enquête et affirme qu’un commandant humain valide chaque frappe, mais vu la rapidité et le nombre de bombardements quotidiens, on peut en douter.
Est-ce que nos chercheurs sont déjà au niveau pour rattraper ce monde qui va à une vitesse folle, dans une perspective d’Europe de la défense ?
M.L. : L’intégration de l’IA dans l’armée française est l’un des chantiers prioritaires actuels. L’AMIAD a été créée pour l’intégrer au mieux dans les chaînes de commandement et la logistique.
On n’a pas forcément la même approche que les Américains : on a des start-ups qui se lancent. Dans le film, on voit Helsing, une start-up européenne d’origine allemande avec des sièges à Paris et à Londres, qui vient de réaliser une levée de fonds colossale. Elle travaille sur les systèmes de drones intégrant l’IA et fournit beaucoup de drones à l’Ukraine.
On a d’ailleurs vu une simulation de combat aérien entre des pilotes de chasse humains expérimentés et des avions commandés par IA : dans 85 % des cas, l’IA l’emporte.
L’idée est d’entraîner ces IA pour les intégrer, mais aussi pour épargner des vies humaines : les pilotes n’auraient plus à risquer leur vie puisqu’on aurait des avions commandés par l’IA qui seront tout aussi efficaces. C’est effrayant, mais il y a un potentiel réel.
Ce qui est sûr, c’est que ces start-ups travaillent pour l’instant de leur côté : il n’y a pas encore eu d’appel d’offres remporté par Helsing pour l’armée française. Mais ça ne devrait pas tarder car aux États-Unis, des sociétés comme Anduril remportent déjà d’énormes contrats avec le Pentagone.
Le monde politique français est-il en capacité de prendre vraiment en main l’enjeu de l’IA, alors que peu de candidats à la présidentielle de 2027 en parlent ?
M.L. : Il y a un vrai décalage : l’IA est un enjeu fondamental, et pourtant il est assez peu présent dans le débat.
On est peut-être inquiets en voyant une récente audition d’Arthur Mensch, président de Mistral, l’un de nos grands atouts français en matière d’IA, lors de laquelle il y avait très peu de parlementaires présents. Il y a clairement un retard dans la prise de conscience des enjeux. Gabriel Attal en parle et en a fait une priorité de sa campagne.
Il y avait quand même eu quelque chose d’intéressant dans le débat politique français il y a quelques années : la taxe robot, évoquée par le candidat socialiste Benoît Hamon. On parlait alors des robots, avec moins de conscience de l’enjeu de l’IA. Mais ayant été en Chine, j’ai vu comment le pays travaille à fusionner IA et robotique.
Quand on arrivera à cette IA incarnée, c’est tout le modèle social qui devra être repensé car il y aura moins de travailleurs, donc moins de cotisants pour les retraites et la protection sociale. Ces robots sont à la veille de véritables capacités nouvelles, il reste encore du chemin, mais c’est imminent.
Qu’est-ce que ces robots savent faire ?
M.L. : Pour l’instant, les gestes sont encore assez lents, mais c’est très bluffant. Il y a d’énormes centres dans toutes les régions chinoises où l’humain entraîne le robot à le remplacer : à plier du linge, remplir des lave-vaisselle, pour calibrer les gestes et lui apprendre à réagir à son environnement. Actuellement, le robot maîtrise bien les gestes répétitifs sur des chaînes de production dans un environnement contrôlé.
Ce qu’il sait beaucoup moins faire, c’est évoluer dans les maisons, se baisser, ouvrir un placard, s’adapter à l’imprévu. Quand on saura faire ça, le déploiement sera fulgurant.
Est-ce que c’est en cela que l’encyclique du pape Léon XIV était intéressante, puisqu’il parlait d’asservissement ? Est-ce que c’est ce que vous avez observé en travaillant sur ce sujet ?
M.L. : Il y a en effet la question de l’autonomie de pensée. Le film se termine sur une séquence sur l’interface cerveau-machine. Elon Musk y travaille aux États-Unis, et les Chinois ne sont pas loin derrière, pour intégrer des puces au cerveau. Pour l’instant, c’est à visée thérapeutique, aider des gens à remarcher, par exemple.
Mais on peut imaginer qu’en intégrant de l’IA à ces implants, on puisse prendre le contrôle des pensées. C’est vertigineux, mais on n’en est pas si loin. Ce sont des questions qu’il faut soulever pour préserver l’autonomie de la pensée.
On a aussi un problème avec l’éducation : nos enfants sont livrés à ChatGPT sans avoir eu le bagage scolaire que nous avons eu. Et il faudrait encore du temps pour parler de la guerre idéologique menée par des acteurs comme Peter Thiel aux États-Unis. Les enjeux sont énormes, pas seulement économiques, diplomatiques ou militaires, mais aussi profondément idéologiques dans cette guerre de l’IA.
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L’IA est-elle pour les artistes un outil d’inspiration ou plutôt une menace ?
M.L. : C’est une question très difficile. On a tous expérimenté ChatGPT pour chercher des inspirations multiples. Heureusement, pour la création pure, dessins animés, écriture de romans, fictions cinématographiques, l’IA n’est pas encore au niveau.
Mais le nombre de créateurs va forcément baisser, vu la qualité de ce qu’elle produit déjà. J’avais participé à un stage d’écriture de scénario aux Gobelins, où des scénaristes très talentueux disaient : « On ne va pas refuser la modernité, il faut savoir l’utiliser intelligemment. » Mais combien de temps l’homme restera-t-il supérieur à la machine ? C’est vraiment la question.
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