Les statistiques sont formelles, un Français sur deux a déjà fait des recherches sur sa famille. Jean-Louis Beaucarnot le sait par expérience, un jour ou l’autre, on est rattrapé par le déclic de la généalogie et l’envie d’en savoir plus sur ses ancêtres et sur ses origines. Ce jour-là, on commence à chercher sur Internet, et patatras, le virus est pris ! Il ne reste qu’à se procurer d’urgence le Dictionnaire amoureux de la généalogie, véritable bible pour le généalogiste qu’il soit en herbe ou confirmé.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Jean-Louis Beaucarnot
Elodie Fondacci : Jean-Louis Beaucarnot, bonjour. Vous êtes généalogiste, on peut même dire que vous êtes le pape en la matière.
Jean-Louis Beaucarnot : (rires) Je ne bénis qu’à la sortie !
E.F : (rires) D’accord, on s’occupera de ça après l’interview ! En tout cas, vous avez contribué à la démocratisation de cette discipline en animant à la radio pendant des années des émissions pour expliquer, notamment, aux Français l’origine de leur patronyme. Et vous ajoutez aux nombreux livres que vous avez déjà publiés un passionnant Dictionnaire amoureux de la généalogie qui, sans être tout à fait un guide pratique, va quand même donner beaucoup de clés (vertes ou pas d’ailleurs)*, à ceux qui ont envie d’en savoir plus sur leurs ancêtres.
Je dis démocratisation, parce que la généalogie n’a pas toujours intéressé les Français. Avant les années 80, elle n’enthousiasmait que les spécialistes, pas le grand public.
J-L.B : Oui, mais ça commence à remonter à très loin, justement. Maintenant, la démocratisation est acquise. Vous dites que j’y suis pour quelque chose ou pour beaucoup… c’est bon pour les chevilles d’entendre ça, mais c’est vrai que tout a changé. Le paysage a changé, les conditions de travail ont changé, le public a changé. Ce ne sont pas les mêmes personnes qui s’intéressent à la généalogie, ce ne sont pas les mêmes personnes qui en font. Mais, par contre, la recherche, la passion, l’addiction même, sont toujours là. L’émotion est toujours là en face d’un document d’archives ; la joie de retrouver enfin l’ancêtre qu’on a tant cherché, d’identifier et de localiser enfin le cousin que l’on cherche depuis 20 ans. A ce niveau-là, rien n’a changé.
Retracer l’histoire d’une lignée, ça permet d’expliquer un parcours, de mieux comprendre une personnalité.
E.F : Alors vous, la passion, c’est vraiment ce qui vous définit ! Vous êtes un généalogiste compulsif ! A peine, par exemple, le pape Léon XIV nommé, vous vous précipitez sur son arbre généalogique.
J-L.B : Alors attention, je me précipite, mais d’autres se précipitent aussi ! C’est toute une communauté qui se met en branle ! Mais c’est vrai que j’ai passé une nuit blanche à remuer ciel et terre avec d’autres généalogistes, pour essayer rapidement de comprendre d’où venait ce nouveau pape, qui l’avait fabriqué.
On pourrait dire : « ça c’est du voyeurisme ». (D’ailleurs, parce que je voulais que les entrées de ce Dictionnaire soient un petit peu titillantes, j’ai mis une entrée « Voyeurisme »). Mais en fait, je ne crois pas. Parce que faire la généalogie de Léon XIV, établir son arbre généalogique, – ce qu’on a fait en quelques jours -, a permis de retracer l’histoire de sa lignée, qui n’était pas anodine du tout, avec un grand-père qui a une vocation à laquelle il renonce pour quitter la Sicile et aller vivre sa vie en Amérique, une grand-mère qui va rejoindre le tirant des carmélites. Tout ça, ça compte ! Ce n’est pas du voyeurisme. Ça permet au contraire d’expliquer un parcours, de mieux comprendre une personnalité.
Pour tous les dictionnaires que j’ai faits durant ces dernières années en amont des élections sur les hommes politiques, c’est pareil. Ce n’est pas du voyeurisme. Ces hommes politiques qui ne livrent qu’une partie d’eux-mêmes, quand on explore leur généalogie, ça permet de mieux les comprendre, de mieux les situer, de mieux comprendre leurs engagements et leurs choix. Ces hommes politiques que l’on voit souvent comme des arrivistes, eh bien, l’étude de leur généalogie les humanise. Ça permet de les faire tomber de leur piédestal et de les rendre beaucoup plus humains et beaucoup plus sympathiques.
E.F : Oui, on lit effectivement dans votre dictionnaire qui il y a dans la lignée d’Emmanuel Macron ou de Dominique Strauss-Kahn, par exemple.
J-L.B : L’ancêtre tenancier de maison close que j’ai découvert en 2011, contre toute attente, à Dominique Strauss-Kahn… L’ancêtre bagnard d’Emmanuel Macron, même s’il est loin, etc… Rien n’est anodin. On arrive toujours par la généalogie à éclairer le présent et éventuellement l’avenir.
E.F : On a quand même chacun énormément d’ancêtres ! Nos parents ont deux parents chacun, qui ont eux-mêmes deux parents, etc. Donc assez vite, à la neuvième génération, on a déjà 512 ancêtres et à la dixième génération, c’est encore davantage !
J-L.B : Et ça devient des centaines de milliers d’ancêtres à une certaine époque ! Arithmétiquement parlant, – c’est une progression géométrique, on n’y peut rien -, nous avons des centaines et des milliers d’ancêtres. Et surtout des centaines et des milliers d’ancêtres identifiables, puisque, pour les familles originaires de l’Hexagone, quel que soit le milieu, on peut remonter dans la bonne moyenne jusque vers les années 1630/1650, c’est-à-dire à la fin du règne de Louis XIII et au début du règne de Louis XIV !
Il y a toujours des exceptions évidemment (enfants abandonnés, enfants trouvés, etc…) mais pour 999 familles sur 1000, on peut ! Donc, pour un Français ou une Française de 30 ans aujourd’hui, on a déjà des milliers d’ancêtres identifiables, souvent dans des régions différentes.
Alors forcément, entre généalogistes, on pratique l’échangisme. L’ « échangisme », – j’en ai fait une entrée du Dictionnaire – en généalogie, ça veut dire qu’on partage nos recherches. On s’échange des ancêtres, on s’échange des cousins, on s’échange des fichiers GEDCOM, qui sont des fichiers informatisés de généalogie. Et le cousin éloigné que vous découvrez au hasard d’un surf sur Internet ou sur Généanet ou sur Philae, vous allez prendre contact avec lui en quelques secondes souvent, et vous allez dire avec lui : « Ben voilà, il y en a un qui a fait un travail sûr telle branche, sûr telle autre. On va se compléter et on va associer tout ça. » Et c’est la magie des échanges de fichiers !
E.F : Vous dites que dans une famille sur dix quasiment, il y a aujourd’hui quelqu’un qui s’intéresse à la généalogie.
E.F : C’est incroyable comme chiffre. Comment expliquez-vous que la généalogie soit une passion française à ce point depuis quelques années ?
J-L.B : Passion française. Pourquoi française ? C’est parce que la France est hyper privilégiée. Elle offre un terrain hyper privilégié pour les généalogistes en ce sens que c’est la France qui a les archives les plus anciennes, les mieux conservées, les mieux tenues et les plus gratuites d’accès. Dans tous les autres pays, quand on veut un acte, il faut payer. En France, c’est gratuit. Et aujourd’hui, avec la numérisation, on n’a plus besoin, quand on est originaire du Pays basque, d’aller aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques. Non, si on habite Strasbourg, on peut trouver en un clic, la nuit ou le jour, ce que l’on cherche. La plupart des sites d’archives départementales, qui étaient les grandes destinations des généalogistes et qui le demeurent d’ailleurs, proposent en effet aujourd’hui en ligne l’essentiel des archives dont le généalogiste a besoin, tout au moins dans un premier temps.
E.F : Vous écrivez, le chiffre m’a frappé, que la France a 4500 kilomètres linéaires d’archives papier ! C’est plus long que le Danube !
J-L.B : En effet, lorsque l’on évoque des kilomètres ou des mètres linéaires d’archives, il s’agit bel et bien de documents rangés sur des rayonnages de bibliothèque. Donc oui, si on les mettait bout à bout, cela donnerait ce chiffre extraordinaire et ça offre justement aux curieux en histoire des familles comme en histoire des villages ou autres, des possibilités de recherche formidables.
E.F : Cela inclut ce qu’on trouve dans les églises, les actes de baptême…
J-L.B : Oui, mais tout ça, c’est dans les registres qui ont été déposés dans les mairies et ensuite aux archives départementales. On ne va plus dans les églises aujourd’hui, on ne travaille plus ainsi. On n’a plus besoin de profiter de l’énorme travail par exemple qu’avaient accompli les mormons*. Et là, je balaie dans ce Dictionnaire un peu toutes les idées reçues. Non, vous ne serez pas tenus d’aller chez les Mormons. Non, vous ne serez pas tenus d’aller dans les églises. On n’est même presque plus obligé d’aller aux archives aujourd’hui. Non, la particule n’est pas un signe de noblesse. Non, l’orthographe des noms n’existe pas, n’a jamais existé, jusqu’aux héritages et aux fruits de l’école de Jules Ferry. S’appeler Dupont avec un T ou Dupont avec un D, comme les héros à moustache de Tintin, ça ne veut rien dire. Ce n’est pas parce qu’on ne s’écrit pas pareil qu’on n’est pas cousins.
Il y a des gens qui sont faits pour faire de la généalogie. Ce sont ceux qui peuvent passer des heures, des jours, des nuits, des mois, des années à chercher. Peu importe les efforts qui seront à faire, ils ne comptent pas leur temps.
E.F : Est-ce que vous trouvez que la numérisation a énormément changé cette espèce d’art de la chasse au trésor qu’était la généalogie ?
J-L.B : Non, je ne trouve pas tant que cela. Parfois, on me dit, ça dépoétise. C’est faux. La généalogie, c’est une chasse au trésor, comme vous le dites. C’est une enquête. C’est de l’addiction, comme je disais tout à l’heure. On est prêt à tout pour retrouver l’ancêtre, ou pour retrouver l’acte concernant l’ancêtre. Et qu’on le cherche dans des archives papier ou sur Internet dans les archives numérisées, finalement, il n’y a pas une grande différence. Le principe de la recherche est toujours le même. Et c’est ça qui vous coince.
Et je dis toujours qu’il y a deux catégories de gens. Il y a des gens qui sont faits pour faire de la généalogie et d’autres qui ne sont pas faits. Ceux qui sont faits pour faire de la généalogie, c’est ceux qui aiment CHERCHER. Qui peuvent passer des heures, des jours, des nuits, des mois, des années à chercher. Peu importe les efforts qui seront à faire, ils ne comptent pas leur temps. Et c’est en cherchant qu’on trouve. Et c’est en cherchant – on apprend sur le tas – qu’on devient un bon chercheur. Et Internet est génial à ce niveau-là, parce qu’Internet, – les moteurs de recherche comme Google ou autres- , permet de chercher. Or, celui qui n’aime pas chercher, qui ne veut pas consacrer du temps à une recherche, que ce soit pour n’importe quoi sur Internet aujourd’hui ou pour ses ancêtres, ne sera pas un bon généalogiste. Il ne saura pas chercher. Au moindre obstacle, il trébuchera. Il baissera les bras, il se laissera décourager. S’il n’est pas fait pour chercher, il ne fera pas un bon généalogiste. Ça, c’est très clair.
E.F : Alors vous, vous étiez fait pour chercher. Vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit.
J-L.B : Oui. Mais je ne suis pas le seul. Il y a beaucoup de vocations très précoces de jeunes ados. Les déclics sont très divers d’ailleurs. Certains ados tombent dedans en voyant un arbre généalogique sur la guerre de Cent Ans dans leur livre d’histoire, ou se mettent à essayer de comprendre comment marchent les rois de France, qui était Louis XIV par rapport à Louis XV, etc. Ils font l’arbre généalogique des rois de France, et puis de là, ils vont passer à leur famille. C’est parce qu’ils étaient faits pour faire de la généalogie.
Finalement, il n’y a pas d’âge, mais il arrive toujours un moment dans la vie où l’intérêt pour la généalogie se manifeste. Souvent, ce déclic survient lors du décès des parents. Mais ça peut être aussi un déménagement, un changement de situation, un divorce. Toute rupture vous pousse à vous remettre en question, et souvent ça va être du côté de la généalogie que vous allez aller. D’ailleurs, je raconte dans ce dictionnaire une petite anecdote que j’aime bien citer, et que j’ai vécue. J’ai commencé, comme vous le disiez, à 11 ans. À 17 ans, je vais chez un vieux cousin pour l’interroger. Il me donne d’ailleurs des trucs formidables que j’aurais mis des mois et des années à chercher et à trouver sans son aide. Bref, ce jour-là, passe le petit-fils, qui a un an de plus que moi, qui conduit et qui vient emprunter les clés de la BMW de son grand-père pour reconduire sa petite nénette à la gare. Le grand-père lui dit « Ah, voilà, je te présente un de tes cousins éloignés qui fait de la généalogie. » Le gars me regarde comme un fossile. Il prend les clés et il fiche le camp. J’avais très bien compris ce regard, ça en disait long. 40 ans après, je dédicace des bouquins à la fin d’une conférence et quelqu’un vient, quelqu’un qui a 65, 70 ans, et qui me demande : « Voilà, Pouvez-vous me dédicacer ? Mais on se connaît, on s’est déjà rencontrés ». C’était le gars à la BM !! Et il me dit : « Ben oui, à l’époque, je m’en fichais complètement et je vous ai pris effectivement pour un ringard ». Mais depuis, il avait été rattrapé par le déclic, il avait perdu le grand-père, il avait perdu le père. Et puis, ses enfants lui avaient dit un jour : « Mais papa, il faudrait nous raconter ». Et résultat, il était aussi passionné que moi ! Quand on met le doigt dans l’engrenage, en général le corps y passe tout entier.
E.F : On parle depuis peu de temps finalement de psycho généalogie. C’est-à-dire l’idée que des traumatismes vécus par des aïeux pourraient éclairer la psychologie, la vie et l’existence des gens. Qu’est-ce que vous pensez de cette science ?
J-L.B : Je pense d’abord que je ne suis pas psychogénéalogiste. Il faut que chacun reste dans ses compétences. Mais j’ai assisté au début de la psychogénéalogie, à ses définitions, et j’ai toujours été très séduit. Même s’il faut relativiser. Pour moi, la psychogénéalogie c’est d’abord une « psy light », qui n’est jamais destructrice, qui, au contraire, permet de comprendre, de se resituer, de s’accepter, de s’intégrer. En psychogénéalogie, il n’y a pas que les traumatismes. La psychogénéalogie essaie de mesurer et de comprendre un héritage. Un héritage familial. Et essaie de situer et de préciser les personnes qui font partie de la parenté, d’hier ou d’aujourd’hui, et de voir les rôles, les jeux que chacun joue, etc. La psychogénéalogie, c’est quelque chose de très positif, mais de très complexe aussi. Il y a de plus en plus de psychogénéalogistes qui s’installent, de cliniciens qui font de la thérapie aussi. Il y a des progrès très nets. Ça, c’est quelque chose qui n’existait pas, effectivement, lorsque j’ai découvert la généalogie, lorsque je me suis lancé dans les émissions radio.
EF : Autre grand changement, l’ADN.
JLB : J’étais sûr que vous allez me poser la question !
Les recherches ADN sont interdites en France, on le sait. ( Pourquoi ? C’est un grand débat. J’aurais des choses à dire là-dessus, mais ce n’est pas le sujet. ) En tous les cas, la recherche ADN a provoqué une troisième révolution généalogique.
La première révolution, – j’en suis peut-être un peu à l’origine – , ça a été la génération des personnes qui, dans les années 80, ont commencé à se ruer sur les archives. Problèmes identitaires, recherches identitaires, on veut savoir qui on est, peut-être pour mieux savoir où on va. Inquiétude devant l’avenir, etc. Après, très longtemps, on m’avait dit : Tu verras, tout ça, ça va s’arrêter. Dans 20 ans, on va passer à l’an 2000. Tout le monde va lancer les ancêtres par-dessus l’épaule. Puis on ira danser, on ira faire autre chose. Eh bien non, ça ne s’est pas fait. Pourquoi ? Parce que la généalogie a été sauvée par le gong à ce moment-là. Et le gong c’est Internet. Internet a été la cause de la deuxième révolution. Je me rappelle de Frédéric Mitterrand qui me disait : « Oh, tes généalogistes, c’est exaspérant, ils polluent Internet. Dès qu’on tape un nom de famille, on arrive d’abord sur des sites généalogiques. » Et bien oui, parce que, justement, c’est en tapant son nom de famille, comme ça, pour voir ce qu’on disait de vous par exemple, qu’on arrivait sans très bien comprendre comment, sur des arbres généalogiques en ligne, avec des gens qui avaient porté votre nom, qui étaient dans des villages, qui avaient des professions, etc… et qu’on se disait : Mais qui sont-ils par rapport à moi ? Et quand on était fait pour faire de la généalogie, ben voilà ! On faisait plouf dans la marmite ! Donc, la deuxième révolution, c’est la révolution d’Internet. On a profité de tout ce que la génération précédente avait fait, qui avait fléché, qui était passé au coupe-coupe dans les archives, qui avait monté des bases extraordinaires sur lesquelles on travaille aujourd’hui. On a mis ces bases en ligne. On a eu des contacts et des échanges beaucoup plus faciles. Internet, c’est magique ! Il y a des sites généalogiques – surtout Généanet et Philae-, qui sont extraordinaires, et qui vous permettent en deux clics de trouver ce que vous mettiez souvent deux mois ou deux ans à trouver autrefois. Donc, sauvée par le gong d’Internet, la généalogie s’est maintenue. Avec une nouvelle génération a informatisé à tout crin, qui s’est davantage peut-être s’intéressée – puisque les ancêtres, maintenant, on commençait à les connaître – aux cousins, a organisé des cousinades, etc. Ça, c’était au début des années 2000.
Et puis au moment où on aurait pu penser que tout ça s’essoufflerait, et bien, la génération suivante, a été piégée par le début des tests ADN ! (Jusqu’au temps où les grands fournisseurs des tests ADN en France fournissaient les Français. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, il faut avoir son adresse à l’étranger pour pouvoir se faire livrer un test ADN). Mais à l’époque c’était possible, et des tas de jeunes l’ont fait parce qu’un de leurs copains l’avait fait. Il suffisait de se grattouiller la langue et d’envoyer ça à un laboratoire pour trouver ses origines ethniques. (D’ailleurs, les origines ethniques, je ne peux pas développer, mais ce n’est pas ce qui est important. Elles sont faussées, non pas parce que les laboratoires travaillent mal, mais parce que les panels sur les Français ne sont pas assez fournis et assez fiables.) Mais bref : avec les origines ethniques, on découvrait aussi les correspondances génétiques, c’est-à-dire les cousins génétiques. Et c’est comme ça qu’une nouvelle génération qui n’avait jamais pensé à faire de la généalogie a découvert la discipline ! Et quand ils étaient faits pour faire de la généalogie, ils l’ont fait. Donc, il y a trois révolutions en généalogie, une tous les 20 ans.
E.F : J’imagine que la généalogie pourrait avoir quelque chose de nauséabond… Vous voyez ce que je veux dire, quand vous dites « chercher des racines identitaires », on pourrait chercher pour de mauvaises raisons. Or, finalement, quand on fait un test ADN, on s’aperçoit au contraire qu’on a tellement d’ancêtres divers que c’est plutôt l’ouverture qui prime !
J-L.B : Ça vous donne au contraire une philosophie, ça relative beaucoup de choses ! Et aujourd’hui, quand je propose des origines de nom de famille ; et bien autrefois, j’avais des descendants d’Auvergnats qui ne savaient pas qu’ils étaient Auvergnats. (Aujourd’hui, ils le savent en général. On connaît les origines, quand on est originaire de France.) Mais par contre, je vois arriver, à côté des Auvergnats, de moins en moins nombreux, je vois arriver de plus en plus nombreux, des Malgaches, des Sénégalais, des Maghrébins, qui ont un nom ! Et derrière ce nom, il y a des racines, parce que, ne nous leurrons pas, quand on me disait, « Que veut dire mon nom ? », c’était « D’où je viens ? » la vraie question, parce que les noms conduisaient toujours dans une région, les noms conduisaient toujours à des racines.
Donc, aujourd’hui, on a cette ouverture et on voit par exemple, il y a une « entrée école » pour la généalogie à l’école parce que la généalogie est un outil pédagogique très intéressant. Il permet aux enfants d’avoir des tas d’ouvertures sur des tas d’aspects, mais surtout, il est souvent pratiqué pour faciliter les intégrations dans les banlieues un peu difficiles. Faire venir l’enfant issu d’une minorité avec sa généalogie, son arbre généalogique, ses ancêtres, tiré de la mémoire orale, en général, et le confronter aux petits descendants de Français qui ont des généalogies issues de mémoires écrites, remontant peut-être plus loin, etc. Mais ça montre que chacun a une histoire, que chaque famille a une histoire, que toute famille a une histoire, que toute histoire est respectable, parce que cette histoire, elle s’est toujours faite avec des efforts, dans la peine, parfois les larmes et le sang, mais sans être trop dramatique à ce niveau-là, on se rend compte qu’en tous les cas, tous les parcours sont intéressants, tous les parcours sont passionnants.
Sous l’Ancien Régime l’ascenseur social était lent. Avec l’apparition au XIXe siècle de la profession d’instituteur, on s’est mis à pouvoir progresser sur l’échelle sociale en seulement trois générations
E.F : Être généalogiste, c’est évidemment faire un travail micro, puisqu’ on s’intéresse à une famille, mais assez vite quand même, on en tire des enseignements macro.
Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est que vous expliquez que la généalogie permet de saisir de façon assez fine la façon dont fonctionne l’ascenseur social. Toutes les familles, même les plus nobles, ont un ancêtre modeste.
J-L.B : Ça m’a toujours passionné. Avant de découvrir la généalogie, j’entendais parler de l’histoire de Rome. Eh bien… Ce qui m’intéressait déjà, ce n’était pas l’histoire de la Rome des Augustes et des Césars, c’était l’histoire de la Rome qui montait.
Voir les familles monter dans la société, grimper dans l’échelle sociale. Voir comment le petit laboureur du XVIIe siècle arrive à être l’ancêtre d’un grand de ce monde, d’un directeur du CAC 40 ou d’un ministre en place, etc…, c’est passionnant. Voir la progression sociale ! Sachant que les choses ont beaucoup changé. Sous l’Ancien régime, l’ascenseur social était lent. Changer de statut social prenait trois, quatre, cinq, six générations le plus souvent. Le laboureur devenait marchand, c’est-à-dire maquignon. C’était la piste de décollage. Et puis, il fallait plusieurs générations pour continuer à progresser.
Après, tout s’est accéléré, avec l’apparition au XIXe siècle et surtout au début du XXe siècle, de la profession d’instituteur. Là, on s’est mis à pouvoir progresser sur l’échelle sociale en seulement trois générations. Si vous regardez bien, quand on étudie les familles qui ont réussi avant 1900, il y a toujours un marchand à l’origine. Avec peut-être dans l’ombre, un oncle curé qui avait donné un peu d’instructions à un neveu ou à un petit frère et qui lui a permis de prendre l’ascenseur social, de décoller.
Mais, après, très vite, c’est le personnage de l’instituteur qui va se retrouver quasiment systématiquement dans plein de familles. Dans les personnages du monde politique, eh bien, je ne sais plus le chiffre exact, mais c’est un sur trois qu’un grand-père ou un arrière-grand-père est instituteur !
E.F : Vous parliez des patronymes. Effectivement, les patronymes ont toujours des origines géographiques. Vous dites même qu’il y a toujours le village originel.
J-L.B : Souvent, c’est le village où il y a le cimetière. Cimetière qui soit dit en passant est un paradis pour le généalogiste ! Se promener dans un cimetière, c’est découvrir l’histoire d’un village. On comprend tout dans un cimetière. Selon les tombes, si elles sont riches ou pauvres, selon le plan au sol, on comprend tout. Et vous avez toujours un village où il y a le quart des tombes qui porte le nom qui vous intéresse.
E.F : J’ai été extrêmement amusée de voir que la…
J-L.B : Ah, je me suis amusé en écrivant.
E.F : Mais ça se sent, et c’est très communicatif. J’ai donc été amusée en découvrant que la généalogie n’est pas seulement due à la curiosité. Il y a des raisons fiscales en fait qui ont présidé à son invention !
J-L.B : C’est vrai que pendant longtemps, la généalogie a été un outil de revendication sociale parce que sous l’Ancien Régime, les nobles étaient exemptés d’impôts, (enfin je la fais très courte, je schématise). Et donc pour ne pas payer d’impôts, il fallait prouver qu’on était noble, et apporter ses quartiers, ses ancêtres, pour prouver que ce n’était pas d’aujourd’hui, qu’on ne profitait pas d’un système, qu’on n’était pas des usurpateurs et que c’était une réalité. C’est ce qui fait que, (autre gain pour le généalogiste), on dispose aujourd’hui dans les archives, de documents fiscaux comme les « rôles de taille », c’étaient les rouleaux sur lesquels on enregistrait les personnes payant la taille, qui était l’impôt que payaient la plupart de nos ancêtres autrefois en France. Et ces rôles de taille vont nous donner d’abord des instantanés, des photographies, des radiographies des villages. On peut faire de la démographie, faire plein d’études sur l’histoire d’un village à partir de rôles de taille. Ça nous permet de nous voir dans un village où nos ancêtres se situaient. Ça nous permet parfois d’aller beaucoup plus loin. Je disais tout à l’heure 1630-1650, parce que c’est là que nous conduisent les registres paroissiaux, l’ancêtre de l’état-civil. Mais après, il y a les archives notariales, qui parfois nous permettent d’aller plus loin. Et puis parfois, justement, même pour des familles très très modestes, vous avez des archives fiscales. Je suis en train de faire une préface pour un ami qui a retranscrit les Cherches de Feux du Charolais du XIVe siècle. Les Cherches de Feux, ce sont les recherches de foyers pour pouvoir les imposer. Ça, c’étaient les ducs de Bourgogne qui avaient fait ça. Ils l’ont fait plusieurs fois. Une fois pour constituer la dot d’une fille qu’ils voulaient marier un prince important. Et puis, une autre fois pour payer la rançon de leur fils qui avait été fait prisonnier pendant les croisades. Ca a généré des archives dont on dispose encore aujourd’hui et qui sont fabuleuses. Sauf qu’il faut être paléographe pour aller les déchiffrer. Et ça, cet ami a eu l’immense mérite de tout retranscrire. Avec ça, si vous êtes de cette région-là, eh bien, vous allez faire un bond directement de 2025 à 1374 et voir que vos ancêtres étaient originaires de tel petit village précis. C’est fabuleux !
E.F : Planté au milieu de votre dictionnaire, évidemment, il y a le mot arbre, auquel on s’attend. Mais il y a d’autres mots nettement plus inattendus !
J-L.B : J’ai en effet essayé de trouver des mots un petit peu insolites. Par exemple, BD : j’ai une entrée la généalogie de la BD. Pourquoi n’y a-t-il que des oncles et des tantes, jamais de parents dans l’univers de Mickey, Donald ou Picsou ? Pourquoi n’y a-t-il jamais de filiation chez Hergé ? C’est une question intéressante.
J’ai une entrée « Sous-marin », parce que pendant des années et des années à Paris, on allait travailler sur les registres des arrondissements de Paris, les registres des états-civils, qui étaient tout en haut du Palais de justice, dans les greniers, avec des cursives et des escaliers en métal. On s’ y promenait à la lampe de poche. Il y en a qui arrivaient même à se faire enfermer pendant la nuit pour pouvoir travailler !
Il y a une entrée « Toboggan ». Non, les généalogistes ne vont pas dans les squares pour descendre avec les petits-enfants. Mais ils prennent des « toboggans » généalogiques, ce sont des filiations sur lesquelles on tombe assez facilement à partir du XVIIe siècle, qui vont vous conduire immédiatement sur des grands ancêtres qui vont être souvent des têtes couronnées, Saint-Louis, Louis VI le Gros, Charlemagne, etc. On peut dire aujourd’hui que, je dirais, deux Français sur trois descendent de Louis VI le Gros, qui est un carrefour, qui est un nœud généalogique. Voilà, il y a tout un vocabulaire, un langage désuet, un langage plein de charme. Et tout ça participe au charme de la généalogie.
E.F : Autant d’entrées qui sont d’excellentes entrées en matière pour justement ceux qui veulent s’intéresser à la généalogie. Merci infiniment Jean-Louis Beaucarnot d’être venu aujourd’hui.
J-L.B : Merci de m’avoir reçu. Au revoir Elodie.
*NB : la première chronique de généalogie, l’émission du samedi matin de Jean Louis Beaucarnot sur France-Inter, avait pour titre La Clé Verte.**NB : Aux Etats-Unis, les mormons scannent la majeure partie des états civils du monde entier qu’ils conservent dans une bibliothèque créée à cet effet, près de Salt Lake City
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