Le président déchu du Venezuela, Nicolas Maduro doit comparaître ce lundi devant la justice de New York, seulement deux jours après son enlèvement par les Etats-Unis pour « narcotrafic ». La spécialiste de la politique américaine Amy Greene était l’invitée de la matinale de Radio Classique pour analyser cette opération américaine d’une ampleur inédite, selon elle.
Amy Greene est experte associée à l’Institut Montaigne, spécialiste de la politique américaine, enseignante à Sciences Po à Paris, à la Boston University et à l’université de Californie.
Que s’est-il passé au Venezuela ? Une opération anti-drogue, une intervention au nom de la démocratie ou une forme de néocolonialisme ?
AMY GREENE : Je n’en retiendrai peut-être aucune, parce qu’il n’y a pas du tout de narcotrafic avéré au Venezuela. On voit l’intention de Donald Trump d’appliquer ce fameux « corollaire Trump », à savoir exprimer la puissance américaine dans l’hémisphère de l’Ouest, pour faire avancer les intérêts des États-Unis. On est dans quelque chose d’assez inédit. Vous avez employé le terme néocolonialisme, je ne sais pas si j’irais jusque-là, mais on voit la projection de la puissance américaine d’une façon atypique dans l’histoire moderne.
Cette opération a été lancée samedi matin, elle n’a pas reçu l’approbation du Congrès comme l’exige normalement la Constitution américaine. Quelles peuvent être les conséquences à la fois politiques et juridiques ?
A.G. : Pour l’instant, on imagine mal une action juridique à l’encontre de Donald Trump, dans une configuration politique où le Parti Républicain détient le contrôle des deux chambres du Congrès. Politiquement, au sein de son propre camp, il peut y avoir des fractures qui commencent à se creuser sur la posture internationale de Donald Trump. Il y a quelques voix de dissension républicaine qui s’élèvent, une opposition très forte de la part du Parti Démocrate et potentiellement, s’il y a un renversement du contrôle du Congrès vers les démocrates à l’automne, il pourrait y avoir des commissions d’enquête, des auditions et éventuellement des actions juridiques ou politiques à l’encontre du président.
Amy Greene : « Ce qui commence à bouger depuis quelques mois, c’est la frustration des Américains vis-à-vis de la situation économique »
L’opinion américaine reproche à Donald Trump de se concentrer sur l’international, pas assez sur les affaires intérieures. Est-ce que le cas du Venezuela est la goutte de trop ?
A.G. : Potentiellement. C’est une goutte qui s’ajoute à une accumulation de problématiques politiques et de mécontentement des Américains. Donald Trump est une figure politique extrêmement clivante, cela n’a pas changé. En revanche, ce qui commence à bouger depuis quelques mois, c’est la frustration des Américains vis-à-vis de la situation économique. Aujourd’hui, l’opinion publique retient deux ou trois choses. Premièrement, on souffre. Les coûts sont exorbitants, la qualité de vie se dégrade de plus en plus, le président est aux abonnés absents. Deuxièmement, il y a cette musique sur le dossier Epstein, à savoir jusqu’où ira le président Trump pour faire oublier cette question qui est absolument explosive dans l’imaginaire américain. Et troisièmement, il n’a pas du tout fait campagne sur une projection internationale aussi puissante, aussi armée. Qui est cette personne qu’on a élue ? La promesse n’est pas tenue.
Déclin de l’Union Européenne : « ce que nous dit Trump est extrêmement désagréable mais totalement salutaire » selon Luc Ferry
Donald Trump a assumé le fait que la question du pétrole était centrale dans cette opération, lors de sa conférence de presse samedi après-midi. Le Venezuela comprend plus de 15 % des réserves mondiales d’or noir. Pour Donald Trump, il y a l’espoir de convaincre les Américains des bienfaits de cette opération militaire si les cours du pétrole baissent ?
A.G. : Oui, il essaie de proposer un argumentaire économique en montrant que les États-Unis vont se faire de l’argent. Chercher de l’argent un peu partout, c’est un leitmotiv de la politique et du discours politique de Donald Trump. Mais on voit aussi dans cette action au Venezuela s’exprimer une vraie vision des affaires du monde de Donald Trump, à savoir que les États-Unis doivent exprimer leur puissance quand il faut. Je me souviens pendant les bombardements en Iran, Donald Trump avait dit qu’il vaut mieux avoir deux bombes gigantesques qu’on utilise, que 30 bombes gigantesques qu’on n’utilise jamais. Il y a des parallèles : si on a cette puissance militaire, cette capacité à faire des choses, il vaut mieux le faire dans nos intérêts.
C’est donc un message envoyé aux adversaires des États-Unis. Y a-t-il pour vous une forme d’inflexion vis-à-vis de Vladimir Poutine, qui est un partenaire majeur du Venezuela ? Est-ce que Donald Trump est en train de lui tourner le dos ?
A.G. : On voit effectivement la position de la Russie se compliquer. Vladimir Poutine est très préoccupé par sa situation locale, la guerre contre l’Ukraine. L’Iran est aussi un partenaire de la Russie, et Donald Trump dit que les États-Unis sont prêts à tirer sur des Iraniens si le régime s’attaque aux manifestants. On voit petit à petit les partenaires du Kremlin s’éloigner. La Russie se montre incapable de venir défendre ses intérêts vis-à-vis de ses partenariats partout dans le monde et est de plus en plus reléguée à son voisinage.
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