En juin 1930, au cœur de la cordillère des Andes, le pilote de l’Aéropostale Henri Guillaumet atterrit en catastrophe au bord d’un lac et doit poursuivre sa route à pied. En plein hiver austral, les chances de survie sont infimes.
Le 13 juin 1930, au Chili, près de Santiago, la journée est sombre et glaciale. L’hiver austral s’abat sur la Cordillère des Andes. Henri Guillaumet, un jeune pilote de 28 ans, s’installe à bord de son Potez 25 Lorraine, un biplan. Il vole depuis l’âge de 19 ans et fait partie de la prestigieuse Aéropostale, le service de courrier aérien. Tel Jean Mermoz, l’audacieux, ou Antoine de Saint-Exupéry, l’universel, Guillaumet est connu pour sa ténacité.
Il assure la liaison entre Santiago du Chili et Buenos Aires. D’autres pilotes prendront ensuite le relais jusqu’à Rio, Recife, puis le Cap-Vert, le Sénégal, le Maroc, l’Espagne et enfin la France. Cette ligne, créée en 1927 par l’industriel français Marcel Bouilloux-Lafont après le rachat des lignes Latécoère, dessert désormais une vingtaine de pays européens, africains et sud-américains. L’Aéropostale réduit considérablement les délais d’acheminement du courrier, auparavant assurés par voie maritime.
Malgré les risques, Guillaumet doit transporter le courrier
Guillaumet s’est spécialisé dans la traversée de la Cordillère des Andes, une muraille de sommets culminant à plus de 6 500 mètres. Ce matin, il doit franchir cette chaîne montagneuse pour rejoindre Mendoza, de l’autre côté. Malgré les risques, il a déjà effectué cette traversée à de nombreuses reprises. La veille, il avait dû faire demi-tour en raison des conditions climatiques désastreuses. Mais la règle d’or de l’Aéropostale est claire : le courrier doit passer. Estimant que la tempête s’affaiblit, Guillaumet décolle à bord de son Potez 25.
Un avion Potez 25 de 1925 / Rex Features/REX/SIPA
Après avoir franchi la crête chilienne, le moteur commence à peiner. Le pilote est exposé au froid et au manque d’oxygène, car la cabine n’est pas pressurisée. Soudain, un violent courant descendant plaque l’avion vers le sol. L’appareil est ballotté et dégringole. Guillaumet lutte pour redresser l’appareil et aperçoit un lac. Il parvient à virer dans sa direction et à sortir du courant descendant. Il vole alors en rond au-dessus du lac, incapable de reprendre de l’altitude. La panne d’essence est inévitable. Guillaumet tente d’amerrir sur les rives du lac. L’avion touche le sol, rebondit, retombe, pique du nez et s’immobilise à l’envers dans la neige, à 3 200 mètres d’altitude.
Guillaumet se réfugie dans la carlingue pour se protéger de la tempête
Miraculeusement, Guillaumet est vivant. Il s’extirpe de l’appareil et se réfugie dans la carlingue retournée pour se protéger de la tempête. Il se blottit entre les sacs de courrier et les quelques provisions. Il espère que la tempête finira par se calmer. Mais elle dure deux jours et deux nuits ! Un matin, il parvient à sortir de son abri de fortune et découvre la Laguna del Diamante, un lac de 7 km de long et 70 mètres de profondeur, au pied du volcan Maipo, qui culmine à 5 250 mètres.
Le paysage est magnifique, mais hostile. Même les Andins évitent de s’y aventurer en hiver. Sans secours en vue, Guillaumet décide de tenter le tout pour le tout. Il se lance dans une marche désespérée vers l’est, en direction de Mendoza. Il suit le cours d’un torrent, remonte un col, puis un autre, et finit par atteindre un sentier et un hameau. Il a conscience que cette traversée à pied est bien différente de ce qu’il connaît en avion. Sans provisions ni équipement d’alpiniste, ses chances de survie sont minimes.
Sur une aile de son avion, il grave un message : « N’ayant pas été repéré, je pars vers l’Est, adieu à tous, ma dernière pensée sera pour ma femme. » Pendant ce temps, à Mendoza, on apprend la disparition de Guillaumet dans les Andes. La nouvelle parvient aux autres pilotes, dont Saint-Exupéry en Patagonie, dont il avait été l’instructeur. L’écrivain évoque cette tragédie dans son œuvre Terre des hommes.
Saint-Exupéry décrit une marche infernale
Le 17 juin 1930, cela fait quatre jours que Guillaumet s’est abîmé dans la Cordillère des Andes. Il a passé deux jours sous l’abri de son avion transformé en igloo, et marché deux jours pour tenter de trouver une issue. Il arrive à un col et doit choisir une direction. Après plusieurs tentatives infructueuses, il se retrouve face à des obstacles insurmontables. Chaque jour qui passe est une épreuve, et les nuits sont glaciales.
NAMUR-LALANCE/SIPA
Saint-Exupéry décrit cette marche infernale : « Marchant sans piolet, sans corde, sans vivres, escaladant des cols de 4 500 mètres ou progressant le long de parois verticales, saignant des pieds, des genoux et des mains par -40 degrés … ». Guillaumet avance avec acharnement, luttant contre le froid, la faim et la fatigue. Il marche pour sa femme, Noëlle, et pour ses camarades qui croient en lui. Il résiste à la tentation du sommeil, sachant qu’il ne se relèvera pas.
Pour occuper son esprit, il se remémore des lectures et des films. Mais la souffrance finit par le submerger. Une fois, il renonce à se relever après une chute. Mais il pense à Noëlle et se dit que si sa police d’assurance lui permettra au moins de vivre quelques temps, l’argent pourrait mettre des années à être versé. Il se relève et reprend sa marche avec un mental d’acier.
Guillaumet aperçoit une silhouette
Après trois jours sans manger, son corps lâche et son cœur fatigue. Accroché à une paroi verticale, son cœur s’arrête, puis repart. Il souffre d’arythmie. Son cerveau flanche également : il perd la mémoire et oublie des objets essentiels dans la neige, comme un gant, une montre, une boussole, un canif… Il est épuisé et démuni, mais il continue à se traîner le long d’une rivière.
Soudain, il aperçoit une silhouette : un enfant, un petit berger nommé Juan. Ce dernier va chercher de l’aide. Il revient avec sa mère et un cheval. Ils conduisent Guillaumet à leur maison, lui font du feu et lui donnent un peu de bouillon. Le père part prévenir les secours.
Saint-Exupéry est prévenu et décolle pour San Carlos, où Guillaumet a été transporté. Les retrouvailles sont émouvantes. Guillaumet confie : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Saint-Exupéry le décrit comme « calciné, racorni, rapetissé comme une vieille ».
Saint-Exupéry a immortalisé l’histoire de son ami
Le soir même, Saint-Exupéry ramène Guillaumet à Mendoza. Ce dernier mettra du temps à se remettre de son calvaire. Il racontera que ce qui l’a sauvé, c’est de faire un pas, et encore un pas, toujours le même pas.
Au printemps, l’Aéropostale récupérera les sacs de courrier au bord du lac de Diamant et livrera les lettres à leurs destinataires avec la mention « retard dû au service ». Une fois rétabli, Guillaumet reprendra son service sur la même ligne. On l’appellera désormais « l’ange de la Cordillère ».
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Saint-Exupéry a immortalisé l’aventure de son ami. Il écrit : « Si on lui parlait de son courage, Guillaumet hausserait les épaules. Il sait qu’une fois pris dans l’événement, les hommes ne s’en effraient plus. Seul l’inconnu épouvante les hommes… Le courage de Guillaumet avant tout est un effet de sa droiture. »
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Cet article RÉCIT – « L’ange de la Cordillère des Andes », l’aviateur Guillaumet a lutté sans relâche pour survivre est apparu en premier sur Radio Classique.