La fin des templiers est un des épisodes les mieux connus de l’histoire occidentale. Mais que sait-on des tout débuts de cet ordre tellement atypique ?
En 1095, le pape Urbain II appelle à la croisade pour s’en aller libérer la Terre sainte à un moment où le monde musulman s’est beaucoup développé depuis le VIIe siècle. Jusque-là, il était encore possible pour les chrétiens de se rendre en pèlerinage à Jérusalem, mais à la fin du XIe siècle, on commence à leur barrer le passage. C’est ce qui va justifier ce qu’on appellera la croisade.
Quatre ans plus tard, en 1099, Jérusalem est reprise par les chrétiens, qui vont s’installer et créer les États latins d’Orient pour asseoir un véritable pouvoir chrétien et rendre beaucoup plus facile les pèlerinages en Terre sainte. Un ordre est fondé : l’ordre canonial régulier du Saint-Sépulcre, dont le but est de protéger les lieux saints. C’est ainsi qu’un certain nombre de pèlerins vont pouvoir venir sur place se recueillir sur le Saint-Sépulcre. Parmi eux se trouve Hugues de Payns.
Qui est-il, ce Hugues de Payns ? C’est un grand seigneur, de haute naissance. Il se rapproche tout naturellement du roi de Jérusalem, Baudouin II, et ensemble, ils constatent qu’un certain nombre de chrétiens sont encore malmenés, molestés lorsqu’ils essaient d’approcher de Jérusalem. C’est à ce moment-là que Hugues de Payns va créer une nouvelle institution dont le but serait de protéger les pèlerins. On l’appelle les Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon, fondée en 1119, exactement 20 ans après la prise de Jérusalem par les croisés.
Les Templiers sont nés pour protéger les pèlerins chrétiens en route pour Jérusalem
Voici ce qu’écrit l’archevêque Guillaume de Tyr dès le XIIe siècle à propos de la naissance des Templiers : « La même année, certains nobles chevaliers pleins de dévotion, religieux et craignant Dieu, firent vœu de vivre dans la chasteté, l’obéissance et la pauvreté perpétuelle, se mettant entre les mains du seigneur patriarche au service du Christ comme des chanoines réguliers. Parmi eux, les premiers et les plus importants étaient les vénérables Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer. Comme ils n’avaient pas d’église ni d’endroit pour vivre, le roi leur céda temporairement un lieu d’habitation dans son palais, en dessous du temple du Seigneur, vers le sud. Sous certaines conditions, les chanoines du temple du Seigneur leur cédèrent un terrain qu’ils possédaient près de cet endroit pour qu’il serve à l’ordre.
De plus, le seigneur roi Baudouin II et ses nobles, ainsi que le seigneur patriarche et ses prélats, leur donnèrent certains bénéfices de leurs propres domaines à perpétuité ou temporairement, afin qu’ils puissent se nourrir et se vêtir. Le premier engagement de leur profession, prescrit par le seigneur patriarche et les autres évêques pour la rémission de leurs péchés, était qu’ils devaient protéger les routes et les voies autant qu’ils le pourraient, des embuscades des voleurs et des attaquants, en particulier pour la sécurité des pèlerins. » Voilà une mission qui a été très clairement fixée. On peut dire que ce qui est en train de naître, c’est ce qu’on va appeler bientôt les Templiers.
Un ordre atypique qui n’est pas reconnu par le pape
Lorsque Hugues de Payns retourne dans le royaume de France à l’automne 1127, cela fait une décennie déjà qu’il a fondé ce qui est en train de devenir un ordre. Un ordre assez étrange de moines chevaliers qui suscite des critiques, puisqu’il est composé à la fois de religieux et de laïcs et que tous, y compris les religieux, portent l’épée. C’est une nouvelle catégorie qui est en train de naître.
Il faut maintenant que le pape reconnaisse ce nouvel ordre, sinon les critiques vont devenir insurmontables. Avant cela, Hugues rencontre Bernard de Clairvaux, figure majeure de ce renouveau religieux des Bénédictins qu’on appelle les Cisterciens. Il a fondé le monastère de Clairvaux qui, en quelques années, est devenu une véritable référence.
Face aux critiques, Bernard de Clairvaux va rédiger un Eloge de la Nouvelle chevalerie
Ils échangent sur l’avenir des chrétiens en Terre sainte, sur la pertinence de la mission des Templiers, sur la naissance de ce qui est en train de devenir un ordre tellement atypique. Bernard, qui avait montré auparavant plusieurs signes de désapprobation, qui s’inquiétait même de ce qu’était cette chose un peu étrange qui était en train de naître en Terre sainte, va devenir non seulement un soutien, mais le plus grand soutien de cette nouvelle chevalerie.
Bernard de Clairvaux / MARY EVANS/SIPA
Pour montrer ce soutien, il va écrire un petit essai qui s’intitule De Laude Novae Militiae, l’éloge de la nouvelle chevalerie, qui est dédié à Hugues de Payns. Voici ce qu’écrit Bernard de Clairvaux : « À Hugues, soldat du Christ et maître de la milice, Bernard, simple abbé de Clairvaux. Combattre le bon combat. Ce n’est pas une, mais deux, mais trois fois, si je ne me trompe, mon cher Hugues, que vous m’avez prié de vous écrire à vous et à vos compagnons d’armes quelques paroles d’encouragement et de tourner ma plume à défaut de lance contre notre tyrannique ennemi, en m’assurant que je vous rendrais un grand service si j’excitais par mes paroles ceux que je ne puis exciter les armes à la main. » L’essai de Bernard de Clairvaux va se répandre dans les monastères. De scriptorium en chapitre, on se transmet ce texte, en tout cas dans les monastères les plus ouverts.
Le concile de Troyes : la reconnaissance officielle des Templiers
C’est à ce moment-là que s’ouvre un concile dans la ville de Troyes, le 14 janvier 1129. Il y a là plusieurs archevêques, de nombreux évêques, le légat du pape, des moines représentant les différents ordres, dont Bernard de Clairvaux. Hugues de Payns est présent lui aussi, accompagné de Godefroy de Saint-Omer. Il va prendre la parole devant tous ces hauts clercs, expliquer la raison de la fondation de ce nouvel ordre tellement particulier, expliquer la vie de ces frères là-bas, l’action qu’ils mènent, tout ce qu’ils ont pu accomplir depuis 9 ou 10 ans.
Il présente la règle que vient de lui proposer l’abbé de Clairvaux. Celle-ci comporte 72 articles qui évoquent la vie au sein de la communauté : quelles sont les conditions pour faire partie de l’ordre, quel est l’équipement des moines chevaliers, etc. À la fin du concile, le légat du pape se concerte avec les archevêques et les évêques, et tout ce beau monde va donner son accord. Là, on peut dire que désormais, il y a quelque chose d’officiel dans l’existence des Templiers.
Le recrutement et l’expansion des Templiers
À partir du moment où l’ordre est reconnu, la première chose qui va occuper les chevaliers présents en Europe, c’est de recruter le plus possible. Voici ce qu’écrit Malcolm Barber dans Le Procès des Templiers : « Les Templiers présents au concile de Troyes se lancèrent aussitôt dans une campagne de recrutement énergique et efficace en France et en Angleterre. Comme Godefroy de Saint-Omer, la plupart d’entre eux retournèrent à cette fin dans leur région d’origine. Hugues de Payns parcourut la Champagne, l’Anjou, la Normandie, la Flandre, alla en Angleterre, en Écosse. En plus de nouvelles recrues, les Templiers commencèrent également à recevoir des dons pieux sous forme de terres qui leur assurèrent une solide assise économique en Occident, notamment en France, confirmant l’originel caractère français de l’ordre. Pourtant, dans un délai relativement court, l’idée d’un ordre militaire s’imposa également en Languedoc, dans la péninsule ibérique où la proximité de l’ennemi musulman maintenait l’idée de croisade au premier plan des préoccupations de chacun. »
L’essai qu’a écrit Bernard de Clairvaux n’est évidemment pas pour rien dans le grand succès que rencontre le nouvel ordre. Cela va aider les Templiers dans leur expansion avec cette règle tellement atypique qui intrigue énormément.
La règle de vie des Templiers : avoir plus de 16 ans, ne pas être fiancé ni endetté
Il y a trois mots d’ordre : pauvreté, chasteté et obéissance. Pour être templier, il faut avoir plus de 16 ans. Il ne faut ne pas être fiancé, ne faire partie d’aucun ordre, ne pas être endetté, ne pas être estropié et surtout, bien sûr, ne pas avoir été excommunié. Les Templiers portent la barbe, ils portent aussi ce long manteau blanc avec l’insigne des croisés, et ils renoncent à tout bien terrestre, disant que tous leurs biens appartiennent désormais à l’ordre. C’est ainsi qu’année après année, on va les voir constituer une véritable fortune et s’enrichir très considérablement.
Quand on ajoute à cela tous les dons qu’ils reçoivent de toute l’Europe, cela fait des sommes considérables. Chacun veut participer à la protection des pèlerins qui se rendent sur les lieux saints. Comment peut-on le mieux aider les pèlerins, sinon en dotant ceux qui ont pour mission de les protéger ? Ce qui va bientôt naître avec tout cela, c’est une gigantesque fortune qui va donner naissance à ce qui serait en quelque sorte l’ancêtre des banques occidentales. Vous voyez à quel point cet ordre, qui déjà est né sous le signe de la très grande originalité, un ordre très atypique, devient en plus, même pour les grands pouvoirs temporels, pour les rois, pour les empereurs, un véritable sujet.
Le retour en Terre sainte et les premiers revers
À la fin de l’année 1129, Hugues de Payns et ses compagnons ont l’intention de repartir. Voici ce qu’écrit Simonetta Cerrini dans La Révolution des Templiers : « Entrés en Terre sainte en 1129 aux côtés du comte Foulques V d’Anjou, qui allait y épouser la fille du roi Baudouin II, les Templiers participèrent à la mission de l’armée royale pour conquérir Damas. La désobéissance d’un détachement d’hommes, suivie d’une pluie torrentielle, causèrent la perte des Francs. Ainsi, c’est par une terrible défaite que débuta la geste de la chevalerie du Temple, le 5 décembre 1129. »
Qui était Philippe Le Bel, le « roi de marbre » qui causa la fin de l’Ordre des Templiers ?
De nombreux chroniqueurs allaient voir un signe là-dedans. On va y voir peut-être l’augure de tous ces nuages qui finalement s’amoncelleront dans le ciel des Templiers. Un contemporain, Robert de Torigny, écrivait : « Ceux que Hugues avait conduits à Jérusalem sont mal tombés. Les habitants de la Terre sainte avaient offensé Dieu par différents délits. Comme il est écrit dans Moïse et dans le Livre des Rois, les crimes qui ont été commis dans ces lieux ne restent pas impunis longtemps. La veille de la Saint-Nicolas, beaucoup de chrétiens ont été vaincus par un petit nombre de païens, alors qu’auparavant, il arrivait le contraire. »
Hugues de Payns va mourir le 24 mai 1136, à 66 ans. Premier maître de l’ordre des Templiers, il aura 23 successeurs. Le dernier est mort sur le bûcher à Paris en 1314, tenant fièrement tête à Philippe le Bel. C’était bien sûr Jacques de Molay.
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Cet article L’origine méconnue des Templiers : moines-soldats autorisés à porter l’épée, un ordre atypique qui a défié l’Église est apparu en premier sur Radio Classique.