Parce que la connaissance est le meilleur remède à l’intolérance, Denis Olivennes publie chez Plon un Dictionnaire amoureux des juifs de France.
Un livre qui, à travers les portraits d’une centaine de grands Juifs de France qui se sont illustrés dans toutes les disciplines pour le plus grand honneur de leur pays, fait l’éloge du modèle français. Et affirme haut et fort que la France n’est pas, ni ne sera jamais, antisémite. Elle est même une incroyable exception historique et mondiale dans le rapport des Nations avec les Juifs.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Denis Olivennes.
E.F : Denis Olivennes, bonjour.
Vous êtes chef d’entreprise, actuel président d’Editis, et c’est dans la collection phare d’une de vos maisons, Plon, que vous publiez aujourd’hui le Dictionnaire amoureux des Juifs de France.
Dans le contexte triste que nous vivons, où il y a tant de drames, tant d’amalgames, tant de crispations, écrire un tel livre n’a évidemment rien d’anodin. Qu’est-ce que vous vouliez montrer ?
D.O : J’ai été frappé après le 7 octobre, dans les débats auxquels j’ai assisté quand on a commencé à parler de la montée de l’antisémitisme, de l’ignorance complète dans laquelle nous étions, nous Français, Juifs ou non-Juifs d’ailleurs, de la très longue et très incroyable histoire qui réunit la France et les Juifs. Il y a des Juifs sur le sol de ce qui allait devenir la France depuis 2000 ans. Et au cours de ces 2000 ans, il y a eu bien sûr des moments difficiles, mais il y a eu surtout des moments incroyables d’intégration, d’humanisme et de tolérance ! Et j’ai voulu raconter ça, non pas de manière académique, mais en faisant des portraits. Une centaine de portraits de Juifs, de gens issus de familles Juives – comme Montaigne, Proust ou d’autres -, ou même de chrétiens qui se sont particulièrement intéressés aux Juifs pour les défendre : d’Abélard à Sartre, en passant par Pascal, Racine et tant d’autres. Donc c’est une traversée de l’Histoire de France, de l’humanisme français, à travers son rapport avec les Juifs.
E.F : Vous avez choisi comme première phrase, une phrase de Charles Péguy : « Si les antisémites connaissaient les Juifs, ils cesseraient de les détester. »
D.O : Oui, c’est ça. Je pense que la connaissance est un antidote à la bêtise, à la méchanceté et à l’ignorance. Charles Péguy qui était un immense ami des Juifs – alors qu’il était nationaliste et chrétien – l’a été précisément parce qu’il considérait que c’était l’essence même de l’identité française de créer une communauté nationale qui transcendait les particularismes et qui était accueillante pour eux.
E.F : Pour ces portraits, votre choix – la plupart du temps – s’est porté sur de grands hommes, de grands Juifs de France ou de grands Français juifs : des hommes et des femmes qui, par leur talent, se sont illustrés dans le domaine des arts, des lettres, de la science ou de l’industrie, et ont contribué à faire de la France ce qu’elle est et dont nous sommes si fiers.
D.O : Il y a des philosophes (Bergson), des écrivains, (Emmanuel Berl), des industriels (Citroën), des gens de cinéma (Oury), de la chanson (Barbara), ou même des vignerons théologiens comme Rachi. Et ce sont des personnages qui, bien sûr, se sont illustrés au service de la France, au service de l’industrie, de l’art, de la pensée, comme vous l’avez dit, mais qui ont continué de confesser leur religion particulière tout en célébrant l’amour de la France (puis, à partir de 1791, l’amour de la République), du modèle français et des libertés. En fait, ce livre, c’est un éloge de la France à travers des grands portraits.
Mais dans mon livre, il n’y a pas que des Juifs.
E.F : Il n’y a pas que des Juifs, et il n’y a pas non plus que des héros ! Il y a aussi des salauds. En fait vous avez voulu montrer que les Juifs sont des Français comme les autres. Il y a aussi des ordures. J’ai découvert par exemple – parce que je l’ignorais – qu’il y avait eu des Juifs collabos.
D.O : Bien sûr. Très peu quand on compare aux Juifs de la Résistance, qui étaient extrêmement nombreux, soit dans la Résistance juive, soit dans la Résistance non-juive. Contrairement à l’idée répandue qu’ils se seraient laissé abattre sans réagir, ce n’est pas vrai. Mais il y a eu aussi des salauds, bien sûr. Il y a eu des escrocs, il y a eu des gangsters, des traîtres, il y a eu des collabos. Je décris la figure de deux ou trois d’entre eux, dont deux qui sont incroyables. Le premier, Joseph Joanovici, est un personnage extraordinaire. Il était un ferrailleur analphabète qui, d’un côté a travaillé avec la milice, et de l’autre a soutenu la résistance. J’évoque aussi Maurice Sachs, écrivain aujourd’hui révéré par un petit groupe de gens, qui, alors qu’il était Juif, a lui aussi collaboré, et a fini d’ailleurs, de manière obscure, fusillé dans un cul de basse-fosse en Allemagne.
La France est le pays le moins antisémite du monde
E.F : Vous expliquez ce que les Juifs ont fait pour la France, mais aussi ce que la France a apporté aux Juifs. C’est-à-dire beaucoup. Vous affirmez que la France n’est pas antisémite. Non. Au contraire, c’est un pays qui, par rapport aux autres nations, a été formidablement accueillant.
D.O : La France est le pays le moins antisémite du monde ! Dès avant la Révolution, parce qu’elle a quand même accueilli les Juifs depuis 2000 ans. Il y a des Juifs en Provence depuis le Ier siècle, en Alsace depuis le XIe, à Bordeaux depuis le XVIe. Mais à partir de la Révolution, c’est incroyable. En 1791, c’est la France qui est le premier pays du monde à reconnaître une pleine citoyenneté aux Juifs ! En 1848, c’est le premier pays au monde qui nomme des ministres Juifs dans son gouvernement. En 1870, elle confère la nationalité française aux Juifs indigènes d’Algérie. Pendant l’affaire Dreyfus, des Français – Zola, Péguy et tant d’autres comme Jaurès – se dressent pour défendre un capitaine Juif injustement accusé. En 1936, le premier président du conseil du monde qui soit Juif, c’est Léon Blum, etc. Et même pendant la période la plus terrible de notre histoire, c’est-à-dire, la collaboration, l’Occupation, l’extermination des Juifs entre 1940 et 1945, même dans cette période-là, 75% des Juifs de France ont été sauvés. Alors que partout ailleurs en Europe occupée, c’est 75%, 80%, 95% des Juifs qui ont été exterminés. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu résistance, défense des Juifs. Et j’en suis la preuve vivante, parce que moi je ne suis là que parce que mon père a été caché dans un sanatorium de Chamonix par un médecin catholique et toute la petite équipe du sanatorium qui ont caché au péril de leur vie des enfants Juifs. Même cette période qu’on dit noire est un extraordinaire moment de résistance, de courage, de tolérance et d’humanisme français.
E.F : Dans la période que nous traversons, qui est une autre période noire puisqu’on assiste à une résurgence très forte de l’antisémitisme, qu’est-ce qu’on peut espérer de cette France pétrie de contradictions ? Cette France qui a produit Vichy comme la plus belle des résistances ?
D.O : Je crois que l’antisémitisme dont on parle aujourd’hui est très compartimenté et ne concerne qu’un segment très particulier de la population. Dans son écrasante majorité, les enquêtes d’opinion le montrent, la France n’est pas antisémite. Mais il y a un antisémitisme nouveau qui est lié à la question du Proche-Orient, qui est une question horriblement douloureuse. Je suis tout à fait conscient de l’extraordinaire difficulté de ce qui se passe à Gaza, des morts civils, etc. Donc, ce n’est pas une situation facile. Mais cela entraîne certains sur une pente qui est, en gros, l’équation suivante : tous les Juifs sont comptables d’Israël, tout Israël est comptable de son gouvernement et comme le gouvernement est génocidaire donc tous les Juifs sont génocidaires. Et du coup, il y a un nouvel antisémitisme antisioniste qui a la beauté d’être moral. C’est ce qu’avait remarqué Jankélévitch. Puisque ces Juifs se comportent si mal, on peut moralement être antisémite. Donc cette confusion, elle existe en France sur un segment très particulier de la population. Elle est très présente – ce sont les enquêtes d’opinion qui le disent – dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Heureusement, la majorité de la communauté arabo-musulmane n’est pas antisémite ; mais il y a une fraction de cette communauté qui est beaucoup plus antisémite que la moyenne des Français. Et puis, elle est libérée, si j’ose dire, malheureusement, par la gauche. La gauche de la gauche, dont l’antisionisme militant libère les forces antisémites. Et ça, c’est nouveau, parce que la gauche, – la grande gauche démocratique, défenseuse des droits de l’homme, à partir de l’affaire Dreyfus, celle qui était devenue l’avocate des Juifs contre les antisémites, s’est transformée. Aujourd’hui, on assiste à un retournement, depuis une quinzaine d’années, qui est dramatique parce qu’il libère l. Donc il y a deux segments de la population qui sont les vecteurs de l’antisémitisme. Il faut qu’on éduque les premiers et qu’on combatte les seconds.
E.F : On comprend très bien à travers vos différentes entrées que la nature même de l’antisémitisme a changé. Pendant des siècles, le peuple Juif, s’il était mis au banc parfois, l’était en tant que peuple déicide. C’était plutôt un antisémitisme chrétien. Aujourd’hui ce n’est plus cela.
D.O : Exactement. Même si (j’insiste dans le livre et j’en donne plein d’exemples – Abélard, le pape Clément et tant d’autres, comme Bernard de Clairvaux…), même s’il y a eu des chrétiens qui ont défendu les Juifs malgré l’antisémitisme et l’antijudaïsme chrétien. Mais c’est vrai. Historiquement, le premier antijudaïsme était l’antijudaïsme chrétien, le peuple déicide. Ensuite, il y a eu au XIXe siècle un antisémitisme socialiste : c’était les Juifs maîtres de l’argent. Il y a eu à la fin du XIXe, et au début du XXe siècle, l’antisémitisme proprement dit raciste, les Juifs race inférieure. De tout ça, on s’est débarrassé plus ou moins après la guerre. Et apparaît aujourd’hui un nouvel antisémitisme : l’antisémitisme antisioniste, qui, à propos de la question épineuse du Proche-Orient, condamne les Juifs au motif qu’ils seraient le peuple non plus déicide, mais le peuple génocidaire. Et c’est ce nouveau visage de l’antisémitisme qu’il faut combattre.
E.F : Est-ce que « les Juifs de France » sont dans l’obligation aujourd’hui d’avoir une opinion par rapport à Netanyahou ? Est-ce qu’il y a une espèce d’obligation d’union sacrée ?
D.O : Pas du tout. D’abord, j’ai appelé ça les Juifs de France parce que c’est plus euphonique pour la couverture. Mais littéralement, on devrait dire les Français juifs parce qu’ils sont d’abord Français. Ce que les historiens ont appelé le « franco-judaïsme » : cette façon si particulière d’être patriote et républicain, d’être Français avant d’être Juif. Et ça existe toujours. Mais il y a toutes les opinions. C’est pour ça que dire d’ailleurs les Juifs, c’est une blague. Ce sont des Juifs. J’essaie de montrer dans ce dictionnaire le caractère incroyablement composite de ce qu’on appelle improprement « la communauté juive ». Je montre les cinq origines différentes du judaïsme français, les différents rapports avec la religion, depuis les athées anticléricaux jusqu’aux orthodoxes, la différence des opinions politiques. Donc, je crois qu’il y a autant d’opinions que de Juifs, même si – et ça, c’est une expression d’Emmanuel Lévinas – les Juifs sont reliés à l’État d’Israël par le pacte d’Auschwitz. C’est-à-dire que les Juifs qui sont Français, qui n’ont pas d’autre patrie, qui n’iront jamais en Israël, qui ne se sentent pas Israéliens, se sentent tout de même solidaires d’une certaine manière de ce pays qui a offert aux victimes de l’Holocauste une patrie qu’ils avaient perdue.
E.F : A plusieurs reprises, vous parlez de personnalités qui se sentaient tellement Françaises, justement, qu’elles s’offusquaient de tout soupçon de double allégeance.
D.O : Oui, notamment au moment de 1967, lorsque le général de Gaulle a prononcé cette fameuse formule du « peuple sûr de lui et dominateur ». Je fais toute une entrée sur le général de Gaulle parce que j’essaie de démontrer que son rapport avec les Juifs était au contraire extrêmement aimable et positif, et même avec Israël, contrairement à ce qu’on a pu croire. Mais il y a eu toute une série de gens qui avaient été ses compagnons à Londres, Raymond Aron, René Cassin et tant d’autres qui étaient Juifs, qui l’avaient rejoint. On lui prête cette fameuse formule : « Quand je suis arrivé à Londres, j’attendais la France des cathédrales et j’ai eu celle des synagogues ». Je ne sais pas si elle n’est pas apocryphe. Mais bon, toute une série de Juifs ont été choqués parce qu’ils ont cru que le général de Gaulle les suspectait de double allégeance. C’est-à-dire d’être à la fois liés à la France et lié à l’État d’Israël. D’abord, il y a eu très peu de Juifs qui sont finalement partis vivre en Israël. La plupart des Juifs sont restés en France. La proportion de ceux qui sont partis est très faible. Et ensuite, les Juifs Français sont Français. Ça ne les empêche pas d’avoir un lien avec Israël, Aron disait, comme les catholiques ont un lien avec le Vatican. Ils ont un lien spirituel, ils ont un lien spirituel et sentimental avec l’État d’Israël, mais ils sont Français, d’abord Français.
Ce sont les portraits de personnages qui sont Juifs et en même temps qui sont l’incarnation éminente de l’esprit français.
E.F : Il y a énormément d’entrées, plus d’une centaine. Quand vous avez écrit, j’imagine que vous avez passé beaucoup de temps à vous documenter sur une question qui probablement ne vous occupait pas tant que ça pendant des années. Qui vous a le plus surpris ? Quel a été le portrait que vous avez préféré faire ?
D.O : Vous avez raison de dire que ça me concernait assez peu, finalement. Moi, je raconte que dans ma famille, on disait que le judaïsme, c’est comme les décorations, ça ne se demande pas, ça ne se refuse pas, et ça ne se porte pas. J’étais dans une famille non religieuse, patriote et républicaine, pas du tout communautaire. Donc, c’est vraiment le 7 octobre qui m’a réveillé, même si j’avais accumulé un certain nombre d’éléments que j’ai été retravailler depuis.
Il y a plein de portraits qui m’ont passionné, par exemple celui de Jules Isaac. Vous savez, c’était l’historien français, ami de Péguy et dreyfusiste, auteur du fameux manuel scolaire qui a servi de bréviaire à nos grands-parents, le Malet et Isaac. Frappé par le malheur pendant la guerre (il a perdu sa femme et sa fille), il a décidé au lendemain de la guerre d’une part de créer l’Amitié judéo-chrétienne de France et d’autre part, de combattre l’antijudaïsme de l’Église. Il a écrit plusieurs livres, il a été voir le pape, il est le moteur principal de Vatican II sur cette question, et de la rupture de l’Église avec ce qu’on a appelé « l’enseignement du mépris ». Il a donc joué un rôle décisif dans la conversion de l’Église à la lutte contre l’antisémitisme.
Il y a aussi le portrait de Bergson, le philosophe que j’ai adoré faire. Finalement, ce qui m’a le plus intéressé, ce sont les portraits de personnages qui sont Juifs et en même temps qui sont l’incarnation éminente de l’esprit français. Montaigne, d’origine juive, Bergson, dont Valéry a dit au moment de prononcer son éloge funèbre qu’il était le philosophe français par excellence. Des personnages qui sont la quintessence de l’esprit français. Cela montre cette ces noces profondes, cette adhésion profonde des Juifs à la France et surtout la capacité incroyable de notre pays – ce n’est pas seulement vrai des Juifs – à intégrer dans son creuset et à transformer les différences pour créer une communauté nationale.
E.F : Merci Denis Olivennes pour ce passionnant Dictionnaire amoureux des Juifs de France. Souhaitons effectivement qu’il accomplisse le travail que vous vouliez qu’il fasse, opposer l’ignorance à l’intelligence.
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