Une des principales chevilles ouvrières de la résistance parisienne, dans les années 1943 et 1944, était une jeune princesse indienne musulmane : l’inoubliable Noor Inayat Khan.
En février 1922, la famille princière indienne Inayat Khan, est contrainte de quitter le territoire britannique. Le gouvernement de Londres surveille de près ceux qu’il soupçonne de soutenir l’indépendance indienne et, plus largement, celle des colonies de l’Empire britannique. Pourtant, le père, Hazrat Inayat Khan, s’oppose à la violence. Avec son épouse, il appartient au courant soufiste, un courant musulman qui prône avant tout la non-violence et la paix. Mais la surveillance anglaise devient trop oppressante, et la famille choisit de s’installer en France.
La fille aînée, Noor, qui signifie lumière en arabe, est une enfant à l’époque, elle a huit ans. Déjà, elle impressionne par sa maturité et sa générosité remarquables. Ses parents veillent de près sur son éducation, car elle devra plus tard tenir son rang de jeune princesse. La famille s’installe à Suresnes, dans la banlieue ouest de Paris. Le père de Noor fait du domicile familial le point central du soufisme en région parisienne.
Noor joue de la harpe et du piano
En 1927, le drame frappe : Hazrat, le père, retourne un temps en Inde et y meurt au début du mois de février. Sa veuve se retrouve alors cheffe de famille, mais elle sombre dans la dépression. C’est la jeune Noor, âgée de seulement 13 ans, qui va devoir porter sa famille à bout de bras.
Elle se détend le soir en jouant de la harpe, et excelle également au piano. À 17 ans, elle entre à l’École normale supérieure de musique de Paris, tout en s’inscrivant en psychologie enfantine à la Sorbonne. En 1938, elle est embauchée à Radio Paris, où elle écrit des textes pour enfants. Elle a alors 24 ans, juste avant la guerre. Elle travaille à la radio et pour Le Figaro Dimanche, écrivant notamment des contes pour enfants inspirés des contes indiens.
La Royal Air Force engage Noor
Comme l’ensemble du continent européen, Nour est bientôt entraînée dans la Seconde Guerre mondiale. La famille possède toujours la nationalité anglaise, et son avenir est incertain. Noor prend les choses en main. Le 19 juin 1940, elle part pour Saint-Nazaire et embarque pour l’Angleterre. Dès qu’elle pose le pied à Londres, elle n’a qu’une idée en tête : mettre de côté les préceptes de non-violence de son père pour s’engager dans une armée combattante. Elle écrit à l’armée anglaise, mais reste sans réponse pendant des semaines. Alors que les raids aériens transforment Londres en brasier, Noor s’impatiente.
L’armée britannique se méfie de cette princesse indienne musulmane. Mais devant son insistance, la Royal Air Force l’engage finalement pour être formée comme assistante de pilote. À la mi-décembre 1940, on aperçoit Noor en Écosse, fière d’arborer l’uniforme des forces spéciales britanniques. Son dossier témoigne d’une progression rapide, notamment dans les transmissions, le codage et le morse.
En juin 1941, elle termine sa formation et est mutée à Abingdon, au centre des bombardiers de la RAF, où elle est chargée de la liaison avec les bombardiers en vol. Elle excelle dans ce domaine avec une rapidité surprenante, attribuant ses compétences à sa pratique du piano et de la harpe.
Noor devient agent secret, en mission en France
Marie-Laure Buisson écrit dans son livre, Femmes Combattantes, que dès le premier jour de son engagement, les services secrets britanniques ont repéré Noor, observé ses progrès fulgurants dans les transmissions et décidé d’en faire un agent secret. Le très confidentiel Special Operations Executive compte bien la sortir de la Royal Air Force et l’envoyer en mission en France.
Statue de Noor à Gordon Square, Londres/ Crédits Jeff Blackler / Rex Fea/REX/SIPA
En octobre 1942, elle est convoquée à l’hôtel Victoria à Londres, où on lui propose d’intégrer les services clandestins en France. Elle devra suivre une formation d’agent de terrain. Noor accepte. On lui précise que c’est la première fois qu’une femme pourrait être formée pour cette mission, qu’elle n’a qu’une chance sur trois de revenir, et que la durée de vie moyenne d’un opérateur radio est de six semaines. Noor ne veut rien entendre, elle est déterminée à suivre cette voie.
Commence alors l’entraînement le plus intense pour la princesse indienne, une formation rude au sein des services secrets britanniques. On lui donne une nouvelle identité, un nouveau passé, une nouvelle histoire. Elle s’appellera désormais Jeanne-Marie Régnier, nourrice de profession, et son nom d’agent sera Madeleine. Elle reçoit une dernière formation intense de transmission, où elle impressionne par sa rapidité.
Elle travaille pour le réseau Prosper, l’un des plus grands de France
Au soir du 16 juin 1943, Noor monte dans l’avion qui va la conduire dans la France occupée. Les choses sérieuses commencent. Au petit matin du 17 juin 1943, nous sommes au-dessus d’Angers. L’avion de Noor entame sa descente. Au milieu d’un champ, des résistants s’agitent. Des lampes de poche balisent le terrain. Un homme jaillit d’une haie et envoie un code en morse avec sa torche. L’avion atterrit. Les passagers descendent et laissent leur place à des agents qui rentrent à Londres. Deux résistants tendent un vélo à Noor en lui indiquant la direction de la gare la plus proche, où elle prendra le premier train pour Paris.
Elle arrive à la gare Montparnasse en début d’après-midi et se rend rue Erlanger, où elle doit recevoir sa feuille de route. Henri Garry, un résistant français, l’attend. Ils vont travailler ensemble pour le réseau Prosper, l’un des plus grands de France, qui s’étend à tout l’Ouest du pays. Leur mission : préparer un débarquement allié. Noor devra passer son temps entre Le Mans et Paris pour gérer les transmissions avec Londres et les services de la France Libre.
Londres lui ordonne de ne pas bouger, malgré les risques
Mais la théorie ne correspond jamais à la pratique. Un agent double, infiltré parmi les résistants en Sarthe, accumule les noms et les adresses de ses comparses parisiens et s’apprête à les livrer à la Gestapo. Moins d’une semaine après l’arrivée de Noor à Paris, les Allemands lancent un vaste coup de filet au sein du réseau. Elle passe entre les mailles du filet et conserve sa radio.
Anthony Cave-Brown écrit dans La Guerre Secrète : « Noor arrivait à Paris à un très mauvais moment, le réseau Prosper s’étant effondré. Il lui fallait trouver un nouveau logement, mais elle garda son poste émetteur au même endroit. » Elle apprend par Henri Garry l’arrestation des lieutenants du réseau et signale à Londres l’ampleur du désastre. On lui ordonne de ne pas bouger.
Mais son inexpérience et son insouciance reprennent vite le dessus. Avec une écharpe bleu marine autour de la tête, accentuant sa physionomie indienne, elle effectue un « pèlerinage sentimental » à son ancien appartement des années 30 et rend visite à des amis en cours de route. Elle parvient ainsi à reprendre contact avec d’autres agents. Il faut tout recréer. Noor est la dernière opératrice radio du réseau à Paris, sa présence est donc essentielle.
Rester en France, c’est signer son arrêt de mort
Pendant ce temps, les Allemands poursuivent les arrestations. Lors d’un coup de filet dans un appartement parisien, ils réquisitionnent une radio et un carnet permettant de déchiffrer et d’envoyer des messages à Londres en se faisant passer pour le réseau de Résistance. Ils peuvent ainsi passer des commandes de livraison d’armes et même se faire envoyer de nouveaux agents, qui sont aussitôt arrêtés. Noor ignore tout cela.
À la fin du mois de juillet, on lui propose de rentrer à Londres. Elle refuse et veut poursuivre sa mission. On lui indique que ses chances de survie sont minimes, que rester en France, c’est signer son arrêt de mort. Voici sa réponse : « Je ne suis pas venue en France pour capituler. Je reste ici à Paris, où ma présence est vitale pour les opposants à l’occupant nazi. »
Il faut refonder le réseau Prosper. Nour et les quelques résistants encore en liberté doivent tout modifier, les planques, les méthodes, en communication avec Londres, où se trouve le siège de la France Libre. Noor est une pièce centrale du dispositif. Tous les membres restants sont traqués. Elle doit chercher une planque avec un jardin pour pouvoir déployer une antenne de 15 mètres et faire fonctionner sa radio. À Londres, le chef du Special Operations Executive écrit : « Son poste est actuellement le plus important et le plus dangereux en France. » Elle sait qu’elle est en grand danger.
Il faut élire le successeur de Jean Moulin
Tous les jours, des résistants du réseau se font arrêter. Londres demande à Noor de communiquer avec le moins de personnes possible. Les Allemands ont trouvé dans un appartement des hommes en train de préparer de faux papiers avec les photos des résistants. La Gestapo a le portrait de la quasi-totalité des membres du réseau. Noor doit se teindre les cheveux toutes les semaines, parfois bouclés, parfois lisses. Elle parcourt la capitale avec sa valise de 15 kilos contenant la radio.
Fin août 1943, toujours très isolée, elle accomplit un travail normalement dévolu à six opérateurs. Ses compétences ne servent plus seulement le renseignement anglais, mais également la résistance gaulliste. Le 30 août, dans l’arrière-cuisine d’un appartement du 8e arrondissement, à deux pas du pont de l’Alma, elle assiste à une réunion aussi cruciale que secrète du Conseil national de la Résistance. L’enjeu : élire le successeur de Jean Moulin, arrêté par la Gestapo à Caluire. À Londres, le général de Gaulle et ses compagnons attendent l’issue du vote. C’est Noor qui, depuis l’arrière-cuisine, leur envoie la nouvelle : Georges Bidault prendra désormais la tête des opérations.
Noor obtient par hasard l’aide d’un Allemand pour installer une antenne radio
Un jour de septembre, elle doit installer son antenne pour écouter la BBC à 19h30 et 21h15, les heures de diffusion des codes pour la Résistance. Mais ce soir-là, elle n’a pas eu le temps de trouver un nouveau lieu d’écoute. Elle décide d’écouter la radio depuis son studio de Neuilly et jette sa longue antenne sur les arbres en face de la fenêtre. Elle attend. Soudain, elle perçoit des bruits, une voix à l’accent allemand : « Vous voulez de l’aide, Mademoiselle ? » Elle est pétrifiée. Elle regarde en dessous de son balcon et voit un soldat allemand. Poliment, elle accepte son aide en disant qu’elle souhaite capter la musique. L’Allemand, naïf, monte et l’aide à installer son antenne.
Alois Hudal, évêque et nazi : les exfiltrations mystérieuses du Vatican
Elle travaille jour et nuit, la fatigue se lit sur son visage. Mais son travail est essentiel. Au début d’octobre 1943, cela fait trois mois et demi qu’elle assure seule la liaison en région parisienne. Elle ignore qu’elle échappe de peu à plusieurs rafles allemandes. Londres la prévient que sa mission prendra fin le 14 octobre. Cette fois, elle ne pourra pas refuser. Elle devra être exfiltrée. Mais elle voudrait poursuivre sa mission jusqu’au bout.
Noor est arrêtée dans son appartement de Neuilly
Le 13 octobre 1943, à un jour de son exfiltration, elle est arrêtée alors qu’elle rentre à son appartement. La Gestapo était à ses trousses. Elle est interrogée violemment, internée dans les cellules de la Gestapo pendant près d’un mois. Elle tente de s’évader à deux reprises, mais des agents la reconnaissent, la rattrapent et la remettent au cachot.
À la fin du mois de novembre 1943, estimant qu’ils ne pourront rien obtenir d’elle, les Allemands la transfèrent à la prison de Pforzheim, dans le Bade-Wurtemberg, où elle restera enfermée pendant dix mois. En octobre 1944, alors que l’Europe est en train d’être libérée, Nour est transférée à Dachau. Dans son dossier, on précise que cette prisonnière particulièrement dangereuse doit être traitée selon le règlement « Nuit et Brouillard ». Elle arrive à Dachau le 12 septembre 1944.
Le lendemain, le mercredi 13, elle est passée à tabac, au point que l’officier SS qui la bat est lui-même épuisé. Il sort alors son revolver et lui demande de prononcer un dernier mot. Ce sera « Liberté ».
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Cet article RÉCIT – La princesse Noor contre les nazis : une jeune indienne musulmane a été un des piliers de la Résistance parisienne est apparu en premier sur Radio Classique.