Le Rassemblement national domine désormais l’échiquier politique de cette Vème République fragilisée, assure Pascal Perrineau. Le politologue, invité de Radio Classique ce mardi, détaille toutefois le paradoxe que représente un RN presque au sommet, mais extrêmement dépendant des personnalités qui le composent. Il souligne notamment les questionnements autour de la jeunesse et du manque d’expérience de Jordan Bardella, qui pourrait être candidat à la présidentielle de 2027.
Pascal Perrineau est politologue, professeur honoraire des Universités à Sciences Po, ancien directeur du Cevipof. Il a publié Le Goût de la politique, aux éditions Odile Jacob.
Pensez-vous que désormais, les candidats en politique sont non-interchangeables ?
PASCAL PERRINEAU. : Oui, tout à fait. Le RN a une force indépendamment de la personnalité qui l’incarne. Il est devenu incontournable, c’est le parti dominant de cette Vème République en difficulté. Cependant, une élection présidentielle reste celle d’une personnalité. C’est la rencontre, comme on le disait jadis, d’un homme ou d’une femme avec le peuple. Or, cette rencontre n’est pas tout à fait la même, selon qu’il s’agisse de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella face à l’électorat, si ce dernier devient le candidat du Rassemblement national en 2027.
Pourquoi ? Parce que Marine Le Pen a été à de très nombreuses reprises confrontée à l’échéance présidentielle : 2012, 2017 où elle passe la barre du premier tour, 2022 où elle emmène le Rassemblement national au-delà des 40 % au second tour. C’est une femme qui s’est formée dans de multiples combats politiques. Pour Jordan Bardella, les combats politiques sont récents. Il y a eu les européennes, mais ce n’est pas un combat essentiel au plan électoral, et il y a beaucoup d’inconnues. Le prochain président ou la prochaine présidente sera confronté à des situations extrêmement compliquées, on le voit dès aujourd’hui, à des situations de chaos au plan national et international. Il faudra que ce soit un homme de poids.
Pascal Perrineau : « Jordan Bardella sera-t-il capable de décrocher son téléphone pour parler à Trump ou à Poutine ? »
On se pose des questions sur Jordan Bardella. Est-ce qu’il est, ou est-ce qu’il pourrait devenir cet homme de poids ? Est-ce que demain, il sera capable de décrocher son téléphone pour parler à Trump ou à Poutine ? C’est ça le métier d’un président de la République. Même si dans les sondages d’opinion, Bardella fait même parfois aujourd’hui un peu mieux que Marine Le Pen, je ne suis pas sûr qu’à la suite de ce combat terrible qu’est une campagne présidentielle, Bardella soit dans l’état très favorable vis-à-vis de l’opinion que l’on mesure aujourd’hui. Aujourd’hui, on ne mesure pas des intentions de vote en tant que tel, et encore moins du vote. On mesure des opinions. On a une opinion plus ou moins favorable par rapport à ce jeune homme qui présente bien.
Imaginons que Marine Le Pen soit hors circuit. Il y a une relève, qui est jeune. Il y a Jordan Bardella, mais également Marion Maréchal au Rassemblement national, et chez Reconquête, il y a un jeune espoir redoutable, c’est Sarah Knafo. Est-ce qu’elle peut faire du mal au Rassemblement national lors des prochaines municipales à Paris ?
P.P. : Tout à fait, on le voit déjà dans les intentions de vote qui sont mesurées dans la capitale, Sarah Knafo existe. Elle n’est plus très loin de la barre des 10 %. Or c’est important, parce que si on a 10 %, on peut se maintenir au second tour et profondément perturber le jeu. Sarah Knafo existe beaucoup plus que le candidat qui va emmener le Rassemblement national. On voit bien que dans un électorat de droite ou d’extrême-droite un peu essoufflé, un peu inquiet, qui est à la recherche de nouvelles têtes, de nouveaux rôles, Sarah Knafo apparaît comme une nouveauté dans l’offre politique. On le voit dans ses premières prestations télévisées, il y a une habileté, une apparente maîtrise des dossiers qui fait que c’est quelqu’un avec lequel il va falloir compter à l’élection parisienne. Or cette élection donne très souvent des appétits nationaux par la suite.
Municipales à Paris : « Il faudra suivre attentivement les fusions, ça va se faire à la petite cuillère »
Est-ce que vous pensez que la droite et le centre peuvent faire gagner l’alternance après 24 ans de socialisme municipal ?
P.P. : En effet, on est peut-être à la fin de ce socialisme municipal qui a été inauguré par Bertrand Delanoë, puis prolongé par Anne Hidalgo. Cependant, l’affaire est loin d’être faite. Quand vous regardez les intentions de vote, pour l’instant, les deux listes, celle emmenée par Emmanuel Grégoire, le candidat du Parti socialiste, et celle emmenée par Rachida Dati sont véritablement roue dans roue. Ça va se passer au couteau.
Il faut regarder très attentivement ce qui se passe à la gauche de la gauche et à la droite de la droite. À la gauche de la gauche, est-ce que la liste emmenée par Madame Chikirou, qui est la liste de La France Insoumise, aura envie de s’intégrer dans une dynamique de gauche ? Ce n’est pas évident. On voit bien que la thématique de LFI aujourd’hui, c’est se payer les socialistes. Est-ce qu’il y aura pas la volonté, si elle dépasse les 10 %, de se maintenir pour tenter de faire échouer la victoire socialiste ? Même problématique à droite avec Madame Knafo et la liste Dati. Il faudra suivre très attentivement ce qui va se passer entre les deux tours, c’est-à-dire les fusions, vous savez qu’on peut fusionner à partir du moment où on fait 5 % des suffrages exprimés, et les maintiens au-dessus de 10 % des suffrages exprimés. Tout ça risque de se faire à la petite cuillère.
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Est-ce que vous imaginez un RN ne parvenant pas au second tour de l’élection présidentielle ?
P.P. : Très difficilement. Le Rassemblement national, quel que soit le candidat, est aux alentours de 30 à 32 % des intentions de vote. Le second est à 15 et même parfois en dessous de 15. La dernière enquête qui vient d’être publiée par l’Institut Verian pour Le Monde et qui suit maintenant depuis 30 ans l’image du Rassemblement national va dans le sens de ma réponse. Cette enquête montre que jamais les idées du Rassemblement national, le projet du Rassemblement national, la capacité du Rassemblement national aux yeux des Français à exercer le pouvoir, n’a été aussi grande.
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Cet article « Aux yeux des Français, jamais la capacité du RN à exercer le pouvoir n’a été aussi grande » estime le politologue Pascal Perrineau est apparu en premier sur Radio Classique.