On en a presque perdu la mémoire, mais l’année 1816, en Europe, a été bouleversée par l’éruption d’un volcan indonésien. Un climat de fin du monde a pesé sur tous les continents.
Le 10 avril 1815, sur le versant sud du volcan Tambora, situé dans l’île de Sumbawa, dans l’actuelle Indonésie, un groupe d’hommes entreprend une ascension peu commune. En temps normal, personne n’escalade les flancs escarpés de ce volcan. Mais cinq jours plus tôt, une éruption importante a projeté une colonne éruptive de plus de 30 km de hauteur. L’administration britannique, qui considère cette partie de l’Indonésie comme une colonie, a donc envoyé un fonctionnaire pour enquêter sur les conséquences de cet évènement. Armé de son zèle bureaucratique, il demande à trois locaux de lui servir de guides. C’est ainsi qu’en fin de matinée, ils s’engagent dans la forêt tropicale qui couvre les versants du Tambora.
Seulement voilà, après une journée de marche, alors qu’ils approchent du cratère, ce qui semblait être du passé se révèle tout à fait présent. Le sol se met à trembler et, après quelques minutes, le volcan explose, modifiant à jamais la morphologie de l’île entière. Inutile de préciser que le fonctionnaire britannique et ses trois guides sont immédiatement balayés. Ils sont les premières victimes de cette éruption, la plus importante éruption volcanique de mémoire d’homme. À ce moment-là, bien sûr, personne n’imagine les conséquences incroyables que cette éruption aura sur l’ensemble du globe.
À plusieurs dizaines de kilomètres du volcan se trouve le prince de l’archipel où a lieu l’éruption, le Raja de Sangar. Ce Raja observe l’impressionnant phénomène naturel et livre un témoignage direct : « Trois colonnes de feu s’élancèrent et, en quelques instants, toute la montagne paraissait comme une masse liquide enflammée qui s’étendait de toute part. Des pierres innombrables tombèrent du ciel, certaines grosses comme deux poings. Une heure après, des cendres commencèrent à descendre et un vent violent s’ensuivit, qui rasa à peu près toutes les maisons. Les arbres arrachés étaient soulevés en l’air, de même que les hommes et le bétail. » Voilà la description que nous livre ce prince local.
L’éruption du Tambora équivaut à 10 000 fois les explosions nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki
L’éruption va durer sept jours. Le Raja parvient à fuir en navire avec un certain nombre de ses serviteurs, mais au total, près de 15 000 personnes vont mourir du fait de l’explosion. Ce sont les morts directes. Mais il faut multiplier ce chiffre par dix si l’on compte toutes les personnes qui, ayant perdu leurs récoltes dans toutes les îles alentour, vont mourir de faim. Les scientifiques estiment aujourd’hui que l’éruption du Tambora a été huit fois plus puissante que celle du Vésuve en l’an 79. Elle équivaut à 10 000 fois les explosions nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki cumulées. On peut donc imaginer la puissance, mais il est difficile de se représenter complètement ce phénomène. Les soldats britanniques qui se trouvaient à plusieurs milliers de kilomètres du volcan ont entendu le grondement et ont eu l’impression que c’était le canon qui grondait.
Pendant sept jours, le Tambora, ou plutôt ce qu’il en reste, va continuer de rejeter 100 000 tonnes de cendres à chaque seconde. Et toutes ces particules montent dans l’atmosphère et vont finir par constituer un voile de poussière qui, progressivement, va s’étendre tout le long de l’Équateur. Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, dans leur ouvrage Les Révoltes du Ciel, expliquent que, du point de vue du climat global, les débris et les cendres finissent par être peu importants, car ils retombent sur terre au bout de quelques jours, emportés par les pluies. En revanche, les aérosols soufrés, injectés dans la stratosphère, parcourent le globe tout entier, laissant des traces dans les sédiments et jusque dans les glaces des deux pôles. En se combinant avec les molécules d’eau, le soufre crée un voile réfléchissant une partie de l’énergie solaire vers l’espace, abaissant ainsi la température du globe.
L’effet de cette éruption volcanique : une baisse de la température sur l’ensemble de la planète
Les premiers à en souffrir naturellement sont les pays limitrophes du Tambora. À la fin du printemps 1815, la Chine connaît des pluies extrêmement violentes, puis de grandes séquences de gel en plein mois d’août, du jamais vu de mémoire d’homme. Ce climat particulier va détruire deux récoltes et entraîner des désastres humains. Certains historiens disent que c’est à la suite de ces désastres agraires que certaines régions chinoises se sont lancées dans la culture de l’opium, car les opiacées résistent bien aux aléas climatiques. La consommation d’opium va exploser en Chine, avec les conséquences que l’on sait, notamment Les Guerres de l’opium. On voit donc les conséquences complètement démentes que peut avoir un simple événement climatique comme celui-là.
La Chine, d’ailleurs, est loin d’être le seul pays touché par l’éruption du Tambora. Aucun continent ne va échapper aux effets. En 1816 en Europe, les mauvaises récoltes entraînent un renchérissement du prix du pain et des révoltes qui éclatent un peu partout, conséquence politique évidente. Les températures sont beaucoup plus faibles et le froid s’installe en France. Les vendanges seront les plus tardives depuis 1437, c’est-à-dire depuis le début du calendrier des vendanges. Et vous comprenez pourquoi on a appelé cette année 1816, « l’année sans été ».
Ce sont les régions montagneuses qui souffrent le plus. Durant tout l’été, il n’y a pas une semaine sans que la neige ne recouvre les plaines des Alpes. La Suisse est l’un des pays les plus éprouvés par les conséquences de l’éruption du Tambora, nous disent encore Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher. La famine dans les montagnes, la disette en plaine et les émeutes en ville sont le lot commun de ces années-là. Le refroidissement pose des problèmes tout particuliers à l’économie alpine. Les pâturages étant couverts de neige en été, beaucoup d’animaux périssent faute de nourriture. La mortalité humaine augmente de 50% en Suisse, alors qu’elle n’augmente que de 2% en France. Un pasteur suisse décrit des squelettes d’hommes dévorant les mets les plus dégoûtants, des cadavres, des orties, des aliments qu’ils disputent aux animaux.
Lord Byron, Mary Shelly, le peintre Turner seront inspirés sans le savoir par cette éruption
Au même moment, Lord Byron se trouve justement en Suisse avec des amis au bord du lac Léman, avec le poète Percy Shelley et Marie Godwin. Ils constatent cet extraordinaire climat de fin du monde. Et durant les mois de juin et juillet, le voile planétaire de poussière issu du Tambora est concentré justement au-dessus de l’Europe de l’Ouest. Byron va écrire Les Ténèbres : « J’eus un rêve, il ne fut pas pleinement un rêve. L’éclatant soleil s’était éteint, les étoiles erraient obscurcies parmi l’espace éternel, sans rayon ni chemin, et la terre glaciale, aveugle, balançait, noire dans l’air sans lune ». On peut penser que de tels poèmes n’ont pas été écrits pour rien dans l’avènement d’un romantisme généralisé en Europe.
Le peintre Turner a représenté ces crépuscules si particuliers, liés à l’éruption du Tambora /GINIES/SIPA
La météo est exécrable. C’est ce qui empêche les amis de sortir de leur villa du lac Léman. Alors Byron, voyant l’ambiance, propose à ses amis d’écrire chacun un récit d’horreur. Mary Godwin, qui deviendra la célèbre Mary Shelley, va inventer une histoire. Elle raconte : « Une pluie incessante nous empêchait des jours durant de sortir de la maison et quelques volumes d’histoire de revenants tombèrent entre nos mains. » Voilà comment on commence à faire évoluer la littérature.
Un autre Anglais va être très marqué par cette éruption volcanique sans le savoir à l’époque, c’est le peintre William Turner. Turner est l’homme des couleurs et des lumières, notamment des crépuscules. Il va peindre ces couchers de soleil assez particuliers, rouges, orangés, avec parfois des nuances vertes. Tout cela est lié à la présence de fines particules en suspension dans l’atmosphère et qui modifient le spectre lumineux visible par l’œil humain. Mais ça, le peintre ne le sait pas.
La Prophétie de Bologne parle de fin du monde le 18 juillet 1816
Tout le monde ignore que ces phénomènes sont liés à cette éruption qui a lieu de l’autre côté du globe. Certains vont jusqu’à prétendre que la fin des temps est proche. Dans certaines régions du nord de l’Italie notamment, la neige se couvre de cendres, ce qui fait que la neige devient rouge. Ça fait beaucoup parler. Et comme il y a beaucoup de pluie, les rivières sortent de leur lit. On a vraiment l’impression de lire des descriptions bibliques.
Dans L’Année sans été, le volcan qui a changé le cours de l’histoire Gillen D’Arcy Wood dit ceci : « En 1816, Lord Byron n’était pas le seul à se livrer à des spéculations apocalyptiques. De fait, une fièvre de fin des temps balayait l’Europe avec la violence du typhus dans la période post-Tambora. À Bologne, en Italie, un astronome prédisait que la fin du monde aurait précisément lieu le 18 juillet 1816 avec l’extinction du soleil. La dénommée Prophétie de Bologne, rapportée dans la presse britannique et européenne, devint le paratonnerre d’une panique millénariste accompagnant la dégradation du climat et l’instabilité politique des lendemains de Waterloo« . Les autorités bolognaises placèrent l’astronome en question en prison pour éviter qu’il ne fasse trop de bruit et qu’il ne déclenche des émeutes. Mais ça y est, les journalistes se sont emparés de la question.
La reine de Suède en personne va organiser une procession rassemblant 6000 paysans dans son pays. Tout le monde a peur qu’une portion du soleil ne se soit détachée et ne vienne maintenant s’écraser sur la Terre. Évidemment, on voit partout se multiplier les conversions. Les gens, d’un seul coup, deviennent très religieux. La météo est épouvantable : il pleut pendant trois semaines à Paris au mois de juillet. Tout cela, évidemment, entretient l’angoisse. Mais le 19 juillet 1816, le lendemain de la supposée fin du monde, on se rend compte que le soleil ne s’est toujours pas écrasé sur Terre.
Le prix du pain augmente considérablement
En Alsace, une maison porte la plaque suivante : « En l’année 1817, cette chaumière a été construite. Cette année-là, on payait 120 francs pour une mesure de froment, 24 francs pour un sac de pommes de terre, 100 francs pour 50 litres de vin. » Cela a tellement marqué les gens à l’époque qu’ils en ont porté témoignage dans la construction même des maisons. Le bétail n’a plus de fourrage, ce qui veut dire qu’il faut tout abattre, les bœufs, les porcs, même les mulets et les chevaux. Et comme on abat les chevaux, les gens ont du mal à trouver des fiacres.
Un Allemand, Karl Drais, baron de Sauerbronn, va chercher une solution parce qu’il se dit qu’on ne pourra bientôt plus se déplacer. Alors il va inventer un nouveau moyen de locomotion, la draisienne, qui est l’ancêtre du vélo. Voici ce que dit le brevet : « Le vélocipède est une machine inventée dans la vue de faire marcher une personne avec grande vitesse en rendant sa marche très légère et peu fatigante par l’effet du siège qui supporte le poids du corps, qui est fixé sur deux roues qui cèdent aux facilités, aux mouvements des pieds. » On voit donc comment l’éruption d’un volcan en Indonésie va donner naissance, indirectement certes, à la bicyclette.
Le passage à l’An mil : La peur de la fin du monde
On estime que la mortalité va doubler dans les années qui suivent 1816, à l’échelle de la planète, surtout dans les pays asiatiques. Les effets se prolongent largement jusqu’en 1817. Parmi les contemporains de l’année sans été, un seul, à notre connaissance, est parvenu à en percer le secret. Il s’agit du comte de Volney, dont on peut lire des écrits dans « Les Révoltes du Ciel ». Un peu oublié de nos jours, il est alors célèbre pour sa carrière de voyageur, d’homme politique et de lettres. Quand il prend la plume en 1818, c’est à l’instar des autres savants pour rassurer le public : « L’année sans été n’est pas le signe d’un dérèglement climatique. Elle n’est qu’un accident dû à l’explosion du Tambora. » La perspicacité de Volney reflète un phénomène plus large, fondamental pour les avancées futures de la météorologie.
Retrouvez Le meilleur de Franck Ferrand raconte
Louis XIII, mal considéré et mal compris : le fils d’Henri IV a dû asseoir son règne dans la douleur
Cléo de Mérode, icône oubliée de la Belle Epoque : admirée, mais aussi trahie, sa beauté sans égale lui a coûté cher
Le vrai Cyrano de Bergerac, un philosophe et un pionnier de la science-fiction !
RÉCIT – Le secret de Mayerling, double meurtre ou suicide à deux : le fils de Sissi retrouvé mort avec sa maîtresse
Cet article RÉCIT – 1816, l’année sans été : l’éruption d’un volcan indonésien a plongé le monde dans un chaos climatique est apparu en premier sur Radio Classique.