Lise Cristiani est née il y a tout juste 200 ans, dans un siècle où les musiciennes professionnelles sont rares, et le violoncelle est considéré comme inconvenant pour une femme. Retour sur la vie trépidante de la plus illustre violoncelliste de son temps, dont les tournées la conduisirent jusqu’au fin fond de la Sibérie.
Salle des concerts Herz, 14 février 1845, en plein cœur du 9e arrondissement. Le Tout-Paris s’est donné rendez-vous pour découvrir la prodige de 16 ans qui défraie déjà la chronique, alors que personne de l’a entendue publiquement. Nombreux sont les chroniqueurs à avoir fait le déplacement. Parmi eux, le compositeur Hector Berlioz et l’écrivain Théophile Gautier.
Notez qu’à l’époque, le violoncelle se joue sans le pique (il faudra attendre 1850 et le grand virtuose François Servais pour que l’usage s’en généralise) qui stabilise l’instrument et l’empêche de glisser au sol. Pas question, donc, de jouer en amazone : pour le tenir, les interprètes n’ont d’autre choix que de l’assujettir fermement entre les cuisses. Et s’il existe bel et bien des femmes qui pratiquent l’instrument, y compris à un niveau élevé, cela reste cantonné à la sphère privée.
Le phénomène Lise Cristiani est né dans les salons parisiens
Waldemar Kamer, qui consacre à Lise Christiani une biographie rédigée à 4 mains avec son confrère René de Vries, aux éditions Bleu Nuit, précise qu’« un tiers des abonnés possède une particule, ce qui laisse supposer que plus de la moitié du public appartient à la noblesse et à la haute finance. C’est bien ce public-là que doit séduire un virtuose débutant. Le seul moyen de l’attirer vers ses concerts, c’est d’abord de jouer gratuitement dans les salons de la bonne société pendant la « saison » des bals et grandes réceptions, c’est-à-dire l’automne et l’hiver. Puis d’envoyer à tout le monde pendant le carême (février-mars) des invitations pour des places d’un concert payant – les codes en vigueur prescrivent que si vous recevez quelqu’un chez vous, vous devez lui rendre la visite. »
Lise donne donc pendant l’automne et l’hiver 1844-45 un grand nombre de concerts dans les salons parisiens. Le phénomène Lise Cristiani est né. Plutôt que de jouer dans d’autres villes de province, comme c’est l’usage après un premier succès parisien, elle décide de partir à l’étranger.
C’est lors d’un concert au Gewandhaus de Leipzig que Lise fait la connaissance de Felix Mendelssohn en octobre 1845. Il l’esquisse de la fameuse Romance op. 109 – la seule à n’être pas écrite pour piano. Il se murmure que ce n’est pas seulement une pièce pour elle, mais également un portrait d’elle (ce qui va faire couler beaucoup d’encre). En retour, Lise doit écrire quelque chose dans le propre album de Mendelssohn. Elle s’exécute séance tenante avec un andante pour violoncelle de huit mesures et écrit avec une calligraphie exceptionnellement soignée : « Que les maîtres qui m’entourent me pardonnent d’être ici, j’y suis non par vanité mais par reconnaissance ». Il y a de quoi, car elle ajoute un nom à une liste prestigieuse de compositeurs, dont Liszt et Chopin !
Lise Cristiani apporte un vent de féminité dans l’appréhension du violoncelle
Elle entreprend des tournées sans fin dès 1845. Elle les organise elle-même, se charge de louer les salles, de faire sa promotion. Elle est fêtée comme une star à Vienne, Leipzig ou Berlin. Très vite, les cours du Nord la réclament. Elle apporte un vent de féminité nouveau dans l’appréhension du violoncelle, en plus d’avoir la réputation d’enchanter les convives lors des dîners princiers. Elle parle d’aventures, de voyages – elle en a tellement vu !
A Stockholm, les musiciens de l’Orchestre royal se mobilisent pour lui offrir un poste dans leur rang. Elle aurait pu devenir la toute première femme dans un orchestre professionnel ! Naturellement, elle est trop libre. Elle refuse. De retour à Paris, elle résume son voyage : « Vous voyez que j’ai fait d’assez belles courses, un peu sauvages, pas mal dangereuses, fort glorieuses et passablement pauvres. Voilà au juste les impressions qui m’y ont assaillies. Du reste, j’ai vu d’admirables pays, j’ai été reçue très bien et je ne m’en plaindrai jamais, car je prétends qu’un vrai artiste doit quelque fois voyager pour le corps et souvent pour l’esprit. Si cette maxime ne rend pas riche, du moins elle empêche d’être aussi bête. C’est toujours cela de gagné. »
Lise est loin d’être la seule à vouloir chercher fortune en Russie, où l’on rétribue les virtuoses deux fois plus qu’en Europe, parce qu’il n’y a pas encore de Conservatoire pour former des interprètes locaux. Elle ne le sait pas, mais elle ne retraversera plus les frontières de la Russie, où vont se dérouler les sept dernières années de sa vie. Elle pousse son périple jusqu’à Saint-Pétersbourg. Elle loue la plus grande salle, le Bolchoï, le soir où se produit dans la capitale une autre star française : Berlioz. Les 2 000 places restent en grande partie inoccupées.
La triste fin de Lise Cristiani, emportée par la maladie à seulement 27 ans
Puis Lise arrive gelée jusqu’aux os à Moscou après 4 jours et 4 nuits en traîneau. La vie culturelle y est quasi inexistante ; mais on moins les moscovites n’ont pas à s’inquiéter de cette maladie dont on parle beaucoup car elle fait de nombreux ravages, le choléra : le froid l’a chassé de la ville, au moins pour un temps. Lise est atteinte d’une fringale de découvertes et de voyages qu’aucune destination en semble pouvoir apaiser. La voici en Sibérie…
Puis elle part en traîneau jusqu’au Kamchatka où il y a des températures de – 40°C ! Il n’y a pas de vraiment de vie musicale au Kamchatka et de mémoire d’homme on n’y a encore jamais donné un concert. Elle sympathise avec des décembristes, les ennemis du régime impérial.
Sol Gabetta célèbre Lise Cristiani, grande figure oubliée du violoncelle romantique
En novembre, direction le Caucase. A Piatigorsk, ville thermale au pied des monts Bechtaou, elle donne un concert devant un parterre de soldats le 18 juillet ; ce sera son dernier. Dans l’assistance, un certain Léon Nicolaïevitch Tolstoï, qui n’a encore que 24 ans. Il n’est pas d’humeur à apprécier le concert et note :
« Je suis allé au concert de la Cristiani. Mauvais ». Et il poursuit :
« Pourquoi personne ne m’aime-t-il ? ». Tolstoï est manifestement préoccupé par son nombril et son avenir. Et Lise, affaiblie, n’était probablement pas à son meilleur ce soir-là. Triste fin !
Cet extrait du Journal de Tolstoï est la seule critique connue de son dernier concert. Car le choléra est de retour dans le sud de la Russie. Malgré cela, Lise décide de poursuivre son périple. Dans ses soirées solitaires, elle rêve d’être happée par une balle perdue… Ce sera finalement le choléra, qu’elle contracte à Novotcherkassk et qui l’emporte en une journée. Elle avait 27 ans.
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Cet article Lise Cristiani, musicienne et voyageuse : Découvrez la vie aventureuse de la première violoncelliste professionnelle de l’histoire de la musique est apparu en premier sur Radio Classique.