Le drame remonte à 1889 : dans un relai de chasse au sud de Vienne, on retrouve les corps de l’Archiduc Rodolphe et de sa maîtresse, la baronne Marie Vetsera. Jusqu’à aujourd’hui, l’énigme n’a pas été résolue…
Évoquer Mayerling, c’est se plonger dans une atmosphère particulière. C’est le pas mat des chevaux dans la neige épaisse, les corps de chasse qui sonnent l’hallali pour les grands cerfs de la Wienerwald, le mobilier Biedermeier volontiers rustique. Ce sont les bouquets de roses par dizaines, dont l’archiduc a fait couvrir le refuge, et dont le parfum s’allie à celui du foyer qui crépite avec ses senteurs d’orange et de cannelle, agrémentant le vin chaud, le Glühwein du mois de janvier.
Vous connaissez sans doute le drame. Pour résumer, au petit matin du 30 janvier 1889, dans ce relais de chasse au sud de Vienne, on retrouve les corps de l’héritier du trône d’Autriche, l’archiduc Rodolphe, 31 ans, et de sa très jeune maîtresse, Marie Vetsera, à peine 18 ans. Apparemment, un double suicide. Mais que s’est-il passé dans le secret de cette nuit sanglante ? Nul ne le sait avec certitude.
Rodolphe est une épine dans le pied de son père François-Joseph
L’empire des Habsbourg est alors la principale puissance catholique d’Europe. L’empereur François-Joseph règne à Vienne depuis le milieu du siècle, avec pour objectif de durer et de faire durer. Pour cela, il a dû accepter des concessions à l’intérieur, comme l’autonomie hongroise, mais aussi à l’extérieur. François-Joseph s’est incliné devant les Français à Solférino, les Prussiens à Sadowa. Il a perdu la Lombardie et la Vénétie, récupérant de petits territoires. La maison d’Autriche a connu des jours meilleurs, et François-Joseph doit maintenir tout cela à flot. En même temps, cette monarchie conservatrice, grâce à sa routine rigoureuse, maintient ensemble des peuples qui a priori sont peu disposés à coexister. On oublie parfois qu’il y a de la tolérance, de la modération dans cette politique. Par défiance envers les excès des Français et des politiques des nationalités, l’Autriche a fait alliance avec la Prusse en 1878 pour constituer un pôle stable, monarchique et germanique, au cœur de l’Europe.
Rodolphe d’Autriche en 1887/ Wikimedia commons
Le premier opposant à cette politique, son adversaire le plus emblématique, est l’archiduc Rodolphe. L’héritier de François-Joseph rejette en bloc la politique de son père, autoritaire à l’intérieur et pangermaniste à l’extérieur. Le jeune prince signe des articles sous un nom d’emprunt dans les journaux républicains. Il remet en cause le fait monarchique, l’hégémonie impériale, l’alliance prussienne. Il se veut libéral, progressiste, socialement avancé, favorable à la France. Rodolphe est une épine dans le pied de son père et un espoir pour le camp adverse. La République française voit en lui une alternative à François-Joseph. On pense que le jour où l’archiduc montera sur le trône, ce sera la fin de l’isolement de la France, et du danger que cela fait peser sur elle.
Mayerling, un « simple » drame amoureux ? Pas si sûr…
Imaginez le changement en Europe si Rodolphe succédait à François-Joseph ! Plusieurs petits peuples d’Europe centrale et des Balkans réclameraient leur indépendance. La Hongrie gagnerait en autonomie, la Duplice deviendrait Triplice avec Berlin, serait dénoncée au profit d’un rapprochement avec la France et l’Angleterre. La Prusse serait privée de son principal allié. Tout cela aurait des conséquences considérables. C’est pourquoi, lorsque l’on parle de Mayerling, on se demande s’il s’agit d’un simple drame amoureux.
Il faut comprendre comment le jeune Rodolphe en est venu à s’opposer à la Cour. La réponse est dans son vécu familial. Né en 1858, quatre ans après le mariage de ses parents, il est l’unique garçon de François-Joseph et Sissi. Un père distant, une mère trop possessive, absente, fantasque, aimante, qui ne lui a pas apporté la stabilité et la sécurité dont il avait besoin. Ce jeune prince est devenu dépressif, avec une tendance à l’autodestruction. Son mariage à 23 ans avec Sophie de Belgique ne lui apporte pas d’équilibre. L’archiduchesse, stérile après avoir mis au monde une petite fille, est délaissée par son mari, qui lui préfère les beuveries et les fumeries entre bons copains.
Derrière la photo de Rodolphe, on voit un visage émacié, la cigarette au bec. Tout le désespoir de cet archiduc qui se fuit dans la chasse. Il lui faut sa ration quotidienne de sang versé et de petites femmes. C’est un coureur de jupons insatiable. Sa liaison avec Marie Vetsera, en 1888, apparaît d’abord comme une passade, mais la rencontre est décisive. Dans la fraîcheur de cette jeune fille, dans son regard plein de feu, dans ses emportements névrotiques, le prince a trouvé l’écho de son propre mal de vivre. Cet archiduc incompris, rebelle à son père et au régime qu’il incarne, trouve son âme sœur.
Marie Vetsera enceinte de trois mois au moment de la tragédie ?
Si l’on en croit des indices concordants, la liaison entre l’archiduc et la baronne a pris un tour passionnel le 13 janvier 1889. Marie devait offrir à Rodolphe un étui à cigarettes portant une inscription « merci à l’heureux destin » avec cette date. Or, depuis l’automne précédent, il n’y a pas eu d’indice d’une si grande liaison. Pourquoi ce regain ? Certains méprisent cette conclusion, mais personne ne l’a démentie : Marie Vetsera aurait été enceinte de 3 mois au moment de la tragédie.
Marie Vetsera à 17 ans / Wikimedia commons
A-t-elle fait part de la nouvelle à Rodolphe le 13 janvier ? Possible. Dans les jours qui suivent, de nombreux témoins, à commencer par l’ambassadeur de France, constatent que Rodolphe se montre d’humeur légère et plaisante, ce qui tranche sur ses habitudes. Mieux, dans la foulée de ce 13 janvier, le prince adresse une supplique au pape Léon XIII à Rome pour lui demander d’annuler son mariage avec Stéphanie de Belgique, comme s’il voulait épouser Marie le 27 janvier, lors d’une soirée à l’ambassade d’Allemagne. L’archiduc est observé, on essaie de l’épier. Rodolphe passe beaucoup de temps avec Marie Vetsera, négligeant de saluer l’archiduchesse Stéphanie. On présente souvent Marie Vetsera comme un personnage sombre et neurasthénique, mais pendant cette liaison, les témoins disent qu’elle est joyeuse et rayonnante.
Un affront à une épouse irréprochable
Le lendemain de ce camouflet infligé en public à l’archiduchesse, l’empereur convoque l’archiduc dans son bureau de la Hofburg. Nul ne sait ce qui s’est dit. Rodolphe en est sorti bouleversé. De quoi a-t-il été question ? De l’affront fait à une épouse irréprochable ? De la lettre adressée par l’archiduc au Vatican ? Les services spéciaux de l’empereur l’avaient renseigné, et l’on savait que le pape n’avait aucune intention de donner suite à la supplique de Rodolphe. D’autres historiens pensent que François-Joseph a présenté un ultimatum à Rodolphe : soit il renonçait à Marie Vetsera, soit il perdait ses droits héréditaires. Mais, la mine terrible de Rodolphe cachait peut-être quelque chose de plus grave encore.
17 ans plus tôt, le tout jeune archiduc, 14 ans, a été initié aux choses de l’amour par une femme de la Cour, elle-même âgée de 35 ans, si entreprenante que l’empereur avait dû lui barrer l’accès à la Hofburg pour étouffer un scandale. Or, l’initiatrice en question était la baronne Vetsera, la mère de Marie. Est-ce possible que François-Joseph ait semé le doute dans l’esprit de son fils en suggérant que celle qui était non seulement sa maîtresse, mais la femme qu’il avait mise enceinte, était sa propre fille ? On ne peut pas l’affirmer, mais on peut le penser.
Un avortement en catimini
Dès le lendemain, le 29 janvier, après avoir fait quelques courses dans Vienne, Marie Vetsera est conduite à la Hofburg par le cocher de l’archiduc. Un avortement avait été pratiqué. Ensuite, elle aurait été conduite dans la Wienerwald, jusqu’au relais de chasse de Mayerling. Et c’est là qu’à la fin de la soirée, l’archiduc Rodolphe l’aurait rejointe avec ses proches amis, Philippe de Saxe-Cobourg et le comte de Hoyos.
Si Marie a subi un avortement, et que cet avortement a donné lieu à une terrible hémorragie que constate le rapport de police, si elle est morte dans la nuit et que Rodolphe est venu se suicider à son chevet, les choses sont différentes de la version officielle. Il n’y aurait pas eu double suicide à Mayerling, mais une mort naturelle suivie d’un suicide. D’ailleurs, le rapport de police ne mentionne qu’un coup de feu, ce que confirment tous les témoins. Quand le valet, accompagné de Philippe de Saxe-Cobourg et du comte de Hoyos, a découvert les corps, seul le crâne de l’archiduc présentait une blessure, tandis que toute la partie inférieure du corps de Marie Vetsera baignait dans son sang.
Rodolphe a-t-il été éliminé pour avoir refusé de participer à un complot contre son père ?
Il est difficile de tirer des conclusions définitives d’un simple rapport d’enquête, surtout quand on sait qu’il a été expurgé. Il y a également le rapport d’autopsie, mais il a été complaisant. La version officielle a changé à plusieurs reprises après le drame. La chape de plomb de la raison d’État est venue étouffer le scandale. On a prétendu d’abord que l’archiduc avait été victime d’une apoplexie, puis d’une crise cardiaque, avant d’admettre un suicide dans un accès de folie.
L’empereur voulait obtenir que l’héritier reçoive des obsèques religieuses, refusées aux suicidés. La plaidoirie de François-Joseph auprès du Saint Père va prendre la forme d’un long télégramme chiffré de 2000 mots dont personne ne saura jamais le contenu. Le pape Léon XIII, conciliant envers cette monarchie autrichienne, admet l’irresponsabilité du prince dans l’affaire et lui octroie des funérailles religieuses, le 13 février 1889.
Les derniers jours de Sissi, l’impératrice assassinée presque par hasard
Et si la vérité était à chercher du côté de l’assassinat politique ? En 1983, l’impératrice Zita affirmait que l’archiduc avait été éliminé du fait de son refus de participer à un complot visant à détrôner son père. Elle mettait en cause des complotistes, dont Clémenceau. L’impératrice Zita, qui avait perdu son trône à la fin de la Première Guerre mondiale, avait des raisons de lui en vouloir. Elle avait gardé le secret transmis à son mari par le vieil Empereur, et elle l’a gardé jusqu’à la fin de ses jours. Le comte Hoyos, présent lors de la découverte des corps, a transmis le secret dans sa famille, de père en fils, jusqu’au journaliste Ladislas de Hoyos. Celui-ci l’a transmis à son demi-frère cadet, François Varey, qui a publié Mayerling, la vérité révélée, aux éditions Michel de Maule. La version qu’il révèle est plus politique.
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Cet article RÉCIT – Le secret de Mayerling, double meurtre ou suicide à deux : le fils de Sissi retrouvé mort avec sa maîtresse est apparu en premier sur Radio Classique.