En octobre 68, Stephan Markovic, un petit truand, est retrouvé mort. Une rumeur enfle : Georges Pompidou aurait commandité son assassinat…
Le 1er octobre 1968, Charles de Gaulle est encore président de la République. Son mandat touche à sa fin. Un ferrailleur découvre, dans une décharge municipale des Yvelines, un sac de toile de jute à l’aspect inhabituel. En l’ouvrant, il y trouve un corps enveloppé dans une housse de matelas.
La police identifie rapidement le cadavre : Stefan Markovic, un truand yougoslave de 31 ans, condamné à plusieurs reprises pour vol, extorsion et violence. Markovic avait d’autres facettes. Séduisant, viril, un peu playboy et même gigolo, joueur de poker et oiseau de nuit, il fréquentait les discothèques à la mode et le monde du show-business. Notamment Alain Delon, alors au sommet de sa gloire et en plein tournage du film La Piscine. Delon avait engagé Markovic comme chauffeur et garde du corps avant de le congédier en raison d’une liaison avec Nathalie Delon.
Dès que le nom d’Alain Delon est cité, la presse s’en empare
Le commissaire Samson est chargé de l’enquête. L’autopsie révèle que Markovic a été roué de coups et achevé d’une balle dans la nuque. Un ami témoigne l’avoir vu monter dans un taxi, le soir de sa mort, avec un homme d’une cinquantaine d’années. Le frère de Markovic fournit une lettre où ce dernier stipule : « Quoi qu’il advienne et pour tous les ennuis qui pourraient m’être causés, adressez-vous à Alain Delon, à sa femme et à son associé Marcantoni, un Corse, vrai gangster. » François Marcantoni, 49 ans, ami d’Alain Delon, nie toute implication. Le commissaire ne dispose d’aucune preuve pour le confondre.
François Marcantoni / SIPA
Dès que le nom d’Alain Delon est cité, la presse s’empare de l’affaire, s’intéressant de près aux relations de Markovic avec le show-business et à son carnet d’adresses. Deux semaines après la découverte du corps, Le Figaro écrit : « Repris de justice, Markovic avait cependant réussi à se faire de nombreuses relations dans les milieux de la politique, du spectacle et de la chanson. C’est ainsi que l’on évoque les noms de plusieurs actrices, de chanteuses, celui de la femme d’un ancien membre du gouvernement et ceux d’un député, de deux hauts fonctionnaires et de plusieurs vedettes. » Une semaine plus tard, Le Figaro imagine les mobiles possibles de l’assassinat : escroquerie, chantage, trafic d’influence ou règlement de comptes politique.
« C’est la femme du Premier ministre Georges Pompidou »
Dans les milieux du show-biz, de la politique, de la presse, la rumeur enfle. Markovic aurait organisé des parties fines et fait chanter des personnalités. Un certain Akov, Yougoslave incarcéré à Fresnes pour vol, recel et détention d’armes, alimente la rumeur. Il raconte à la police une soirée libertine avec Markovic où quelqu’un lui aurait dit : « Tu as vu la grande femme blonde qui était là-bas ? C’est la femme du Premier ministre. » À cette époque, le Premier ministre est Georges Pompidou – qui a ensuite démissionné – et la femme en question est son épouse, Claude. Akov ajoute que Markovic prenait des photos compromettantes des invités.
Le commissaire Samson est sceptique face à ces révélations, d’autant plus qu’Akov se rétracte rapidement. La police privilégie alors la piste mafieuse. Des proches de Markovic confirment qu’il se livrait au trafic de stupéfiants et qu’il avait arnaqué un acheteur en lui vendant cinq kilos d’amidon à la place d’héroïne.
Pendant ce temps, la rumeur enfle à Paris. Le nom de Claude Pompidou est sur toutes les lèvres. On l’accuse d’avoir participé à des parties fines et d’avoir été victime d’un chantage de Markovic, ce qui aurait motivé son élimination. Des rédactions reçoivent des photos truquées où l’on croit reconnaître Claude Pompidou. Bien que les journalistes et policiers reconnaissent des montages, les ragots se répandent. Les Pompidou, alors en famille dans le Lot pour la Toussaint, ignorent tout de ces allégations.
Charles de Gaulle minimise l’Affaire Markovic
Georges Pompidou, personnalité brillante, ancien secrétaire général de l’Élysée et Premier ministre de De Gaulle, a démissionné après mai 68 et est considéré comme le successeur désigné, ce qui en fait une cible. Le ministre de la Justice, René Capitant, qui a également des ambitions présidentielles, est informé des déclarations d’Akov et des rumeurs, mais se garde d’en informer Pompidou. Il en parle au Premier ministre, Maurice Couve de Murville, et le président de la République.
Bernard Tricot, secrétaire général de l’Élysée, se rend à Colombey pour s’entretenir avec De Gaulle et lui parle de l’affaire Markovic. De Gaulle minimise l’affaire, mais critique la tendance de Pompidou et de son épouse à fréquenter la jet-set. De retour à Paris, De Gaulle organise une réunion avec Couve de Murville, Raymond Marcellin et René Capitant. Deux décisions sont prises : l’enquête judiciaire doit se poursuivre et Couve de Murville doit informer Georges Pompidou.
Cependant, la demande de De Gaulle reste lettre morte. Personne ne prévient Pompidou. Jean-Luc Javal, un ancien conseiller de Pompidou, décide de l’alerter : « Il faut que vous sachiez quelque chose que personne n’ose vous dire. La femme d’un ancien ministre dont tout le monde parle, à propos de cette affaire Markovic, eh bien, c’est votre femme. » Pompidou est sidéré et ulcéré par ces calomnies.
Claude Pompidou est une femme cultivée qui déteste la politique
Dans Pour rétablir la vérité, Pompidou écrira : « Ainsi, Couve n’avait même pas le courage de me prévenir. Ainsi, ces hommes, dont plusieurs connaissaient bien mon ménage, avaient plus ou moins cru à la véracité des faits puisqu’ils jugeaient que l’enquête pouvait se poursuivre dans cette voie. Ainsi, le général lui-même, qui connaissait ma femme depuis si longtemps, n’avait pas tout balayé d’un revers de la main. Je ne pensais qu’à ma femme, j’imaginais son drame et je l’avoue, je craignais le pire. Rarement ai-je été aussi près du désespoir »
Le couple Pompidou / DEVILLE CHRISTIAN/SIPA
Georges Pompidou aime profondément son épouse Claude, femme distinguée, cultivée, chaleureuse et pétillante, qui déteste la politique et préfère la culture. Ses voyages à Venise, ses vacances à Saint-Tropez et ses soirées avec des personnalités brillantes, comme Françoise Sagan, Olivier Messiaen, Maurice Béjart et Pierre Soulages, l’exposent aux ragots. Dans L’Élan du cœur, elle écrira : « Je connus l’expérience de la mauvaise foi, de la méchanceté et même de la calomnie. Avec une double impression d’injustice et d’impuissance. »
Le couple Pompidou résiste à la tempête
Pompidou organise sa contre-offensive dans ses bureaux du boulevard de la Tour-Maubourg, entouré de ses fidèles. Ils tentent de démonter la machination sans ameuter l’opinion publique et soupçonnent des agents du SDEC (services de renseignement) d’alimenter les fausses pistes. Pompidou rencontre des journalistes pour plaider son innocence et rencontre De Gaulle en secret à l’Élysée.
« Mon général, vous savez pourquoi j’ai demandé à vous voir. J’ai trois choses à vous dire. Je connais assez ma femme pour savoir qu’il est impensable qu’elle se trouve mêlée si peu que ce soit à cette affaire. On cherchera peut-être à me mettre dans le coup, nulle part on ne me trouvera. Je n’en dirai pas autant de vos ministres, ni place Vendôme chez Monsieur Capitant, ni à Matignon chez Monsieur Couve de Murville, ni à l’Élysée même. Il n’y a eu la moindre réaction d’homme d’honneur », raconte Pompidou.
De Gaulle répond : « Mais moi, je n’ai jamais cru à tout cela. J’ai demandé qu’on vous prévienne. » Pompidou obtient de De Gaulle qu’il donne des consignes claires pour faire cesser toute enquête sur la vie du couple et se concentrer sur les assassins de Markovic.
Pompidou obtient le soutien du général
Le 17 janvier 1969, le général de Gaulle s’envole pour Rome où il rencontre le pape Paul VI. Le même jour, Georges et Claude Pompidou dînent à la Villa Médicis avec le peintre Balthus. Pompidou répond aux questions de journalistes et déclare que s’il y avait une élection, il serait candidat.
Cette déclaration fait l’effet d’une secousse sismique. De Gaulle a prévu un référendum constitutionnel et la déclaration de Pompidou affaiblit la menace de sa démission en cas de non. Une semaine plus tard, De Gaulle publie un communiqué où l’on sent l’agacement : « J’ai été réélu le 19 décembre 1965 président de la République pour 7 ans par le peuple français. J’ai le devoir et l’intention de remplir son mandat jusqu’à son terme. »
L’enquête Markovic patine. Le juge d’instruction inculpe François Marcantoni pour assassinat. Son avocat, Jacques Isorni, un anti-gaulliste célèbre pour avoir défendu le maréchal Pétain, fait diversion en utilisant une nouvelle déposition du frère de Markovic qui prétend avoir dîné avec les Pompidou chez Alain Delon. Il réclame une audition des Pompidou devant le juge, relançant les rumeurs.
De Gaulle est contraint de démissionner
Pompidou exige un soutien public de De Gaulle. Charles et Yvonne de Gaulle invitent officiellement les époux Pompidou à dîner à l’Élysée. Le dîner est morne, mais le soutien est là. Le garde des Sceaux, Capitant, doit faire amende honorable.
Un mois plus tard, les Français répondent non au référendum de De Gaulle, qui démissionne. Une élection présidentielle a lieu et Pompidou l’emporte avec 58 % des suffrages. En exploitant l’affaire Markovic, les adversaires de Pompidou avaient espéré le mettre en difficulté, mais ils ont accéléré sa déclaration de candidature à Rome et ont contribué à la chute de De Gaulle.
De Gaulle, Georges Pompidou, Paul Doumer…Ces présidents qui ont marqué l’histoire de la République
Une des priorités du nouveau président est de purger le SDEC. La nomination d’Alexandre de Marenches n’est pas neutre. Il s’agit d’éviter que puisse se reproduire ce genre de manœuvre. Pompidou ne vivra pas assez longtemps pour connaître les derniers soubresauts de l’affaire, puisqu’il meurt en 1975, lorsque, faute de preuves, le juge décerne un non-lieu à Marcantoni. Si la piste mafieuse reste la plus plausible, l’affaire Markovic demeure non élucidée.
Retrouvez Le meilleur de Franck Ferrand raconte
Churchill contre les accords de Munich : isolé, l’Anglais a tout fait pour sonner l’alerte face à Hitler et Mussolini
Le peintre David dans la Révolution : radical, proche de Robespierre, il a participé à la Terreur
George Sand : 5 anecdotes à connaître sur cette icône rebelle qui nous surprennent encore
RÉCIT – Aliénor d’Aquitaine choisit Blanche de Castille : à 78 ans, c’est le dernier coup d’éclat d’une reine d’exception
Cet article RÉCIT – L’Affaire Markovic : Parties fines, chantage, proximité avec Alain Delon… le scandale d’Etat qui a accéléré la fin du Gaullisme est apparu en premier sur Radio Classique.