Depuis quarante ans, toute la vie de Pierre Assouline tourne autour des livres. Il en lit, en écrit, en édite, en couronne, en critique… Le qualifier d’homme de lettres ne paraît pas être un titre usurpé. C’est donc en toute logique que les Éditions Plon lui ont confiée l’écriture d’un savoureux Dictionnaire amoureux des Livres et de la Lecture. L’écrivain nous entraîne de A à Z à la découverte des arcanes du tout petit monde de la vie littéraire, qu’il connaît par cœur pour l’avoir tant arpenté.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Pierre Assouline.
EF : Pierre Assouline, bonjour.
EF : C’est à vous qui avez passé la moitié de votre vie le nez dans les livres que les éditions Plon ont confié le soin d’écrire un Dictionnaire amoureux des livres de la lecture.
Un des plaisirs des Dictionnaires amoureux, c’est qu’on ne sait pas vraiment ce sur quoi on va tomber en les ouvrant. Je pensais que vous alliez faire la liste des livres qui vous ont façonné, mais ce n’est pas tout à fait le biais que vous avez choisi. Quel a été votre parti-pris pour ce deuxième Dictionnaire amoureux ?
PA : Mon parti-pris, ça a été de ne pas en avoir. C’est-à-dire, ne pas me fier à un cahier des charges, quel qu’il soit, puisque le Dictionnaire amoureux c’est la liberté, c’est l’indépendance d’esprit, la liberté de choix. Quelque chose de subjectif et très personnel. Donc, je me suis laissé aller à parler des livres qui me venaient à l’esprit. Ceux qui m’ont transformé ou bouleversé bien sûr, mais aussi d’autres auxquels je songeais pour des raisons totalement annexes. Ce Dictionnaire n’est pas un annuaire des grands livres. On y retrouve aussi bien La Montagne Magique de Thomas Mann que Monsieur Jadis, d’Antoine Blondin, un livre qui est peut-être moins important, mais qui me touche infiniment.
Et puis j’ai voulu parler de tout ce qu’il y a autour des livres. D’abord, la lecture comme phénomène. (Est-ce qu’on met autant de temps à lire un livre aujourd’hui qu’il y a trois siècles par exemple. La lecture est-elle « gâtée » par les nouvelles technologies ?) Mais aussi la vie littéraire ! Au fil de mes rencontres en bibliothèques ou en librairies – car chaque livre est pour moi l’occasion de faire un véritable tour de France – je me rends en effet compte que les lecteurs s’intéressent énormément à tout ce qui est périphérique par rapport à la lecture : la vie des écrivains, leurs habitudes, leur manière d’écrire, leurs sources d’inspiration… C’est ce que j’appelle la « vie littéraire », qui englobe également les prix littéraires et les Salons du Livre. Comment ça marche ? Quels sont les enjeux ? Qu’est ce qui se cache derrière tout cela ? Ce sont des sujets qui passionnent les lecteurs, je m’en aperçois aux questions qu’ils me posent. Et comme depuis une quarantaine d’années, j’arpente le monde littéraire, pas seulement en France, mais aussi en Suisse, en Belgique, aux États-Unis et dans d’autres pays, je me permets de comparer les pratiques et de raconter ce qui se passe, chez nous et chez les autres.
E : Cette petite comédie humaine infiniment française, dont vous dites d’ailleurs qu’elle amusait infiniment Bernard Pivot ! Il n’a jamais cessé jusqu’à la fin de sa vie de se renseigner sur les potins du milieu.
PA : C’est vrai, il adorait ça.
Pendant dix ans, j’ai tenu une chronique dans « Le Monde des Livres ». A l’époque, quand on m’a demandé comment je voulais l’appeler, j’ai opté pour « La vie littéraire », tout simplement. Parce que cela me permettait aussi de parler des congrès, des colloques littéraires où écrivains et spécialistes se rencontrent et se côtoient. Il ne faut pas oublier que les écrivains sont avant tout de grands lecteurs. Il suffit qu’il y ait une bibliothèque ou une librairie à côté de chez eux pour qu’ils s’y retrouvent ! Cela suffit à créer un écosystème. Même si tous les écrivains ne vivent pas à Saint-Germain-des-Prés, loin de là, il y a quand même un microcosme.
E : En tant que membre de l’Académie Goncourt, vous êtes sollicité pour lire un nombre de livres considérable tout l’été. Combien de livres cela représente-t-il ?
PA : Je ne les compte pas, mais il y en a des dizaines et des dizaines. Certains sont lus de bout en bout, d’autres sont abandonnés au bout de dix pages. Non pas qu’ils soient foncièrement mauvais, mais simplement parce que je ne suis pas le bon lecteur pour ce type d’ouvrage. Je ne suis pas à l’aise par exemple, avec les livres très générationnels qui ne s’adressent qu’à la génération de l’auteur. Je préfère alors renoncer, car ils ne m’apportent rien.
Il y a aussi une catégorie de livres que je nomme « les livres que c’est pas la peine » : des livres écrits sans nécessité, où l’on sent que l’auteur a simplement eu une « idée de roman ». Mais un roman, ce n’est pas simplement une idée, ce n’est pas simplement un sujet ! Un roman, c’est un désir. S’il n’y a pas ce désir profond, cela se ressent immédiatement. Si je consacre une journée à lire un livre de 350 pages sans intérêt, j’en veux terriblement à l’auteur de m’avoir fait perdre une journée de ma vie. Et c’est beaucoup tout de même quand il y a tant de bons livres à lire !
E : Vous affirmez lire toujours un crayon à la main, une déformation professionnelle ?
PA : Oui, toujours. Je souligne beaucoup… Il m’arrive aussi de lire en format PDF sur mon ordinateur, car je prends beaucoup de notes et j’archive énormément de choses. J’utilise alors le surligneur virtuel, mais le principe reste le même. C’est indispensable, car je lis des livres pour en parler : soit par des critiques, soit à la table des Goncourt chez Drouant. Quand on lit toute la journée, on a tendance à oublier les détails de ce que l’on a lu quelques mois auparavant. Donc je souligne des expressions, des phrases, des passages.
E : Vous parlez souvent dans ce Dictionnaire amoureux des archives des écrivains, car en tant que biographe, vous avez eu l’opportunité d’en consulter un grand nombre. Et justement, les notes prises par les auteurs, les annotations qu’ils laissent en marge des livres qu’ils lisent, ces remarques acerbes ou admiratives, passionnent particulièrement l’écrivain que vous êtes.
PA : On est dans la cuisine interne là ! C’est intéressant de voir comment ça se passe, surtout en tant qu’écrivain. J’ai passé trois ans dans les archives privées de Georges Simenon pour écrire sa biographie, et découvrir sa façon de travailler m’a beaucoup apporté. Même s’il n’était pas un homme à beaucoup corriger. Pas le genre. Contrairement à Proust ou Balzac, qui eux réécrivaient leur livre en marge des épreuves !! Quand on voit les placards, ces épreuves qui permettent la correction avant la mise en page, annotés par eux, c’est fou : ils sont couverts de notes ! Ils refaisaient le livre à chaque relecture. D’ailleurs, les éditeurs ont fini par faire payer les corrections abusives aux auteurs, parce que ça coûte cher. Si c’est infini, on ne peut pas !
E : J’aime beaucoup ce que vous dites sur les bibliothèques d’auteurs : « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es ». Rien n’est plus intime qu’une bibliothèque.
PA : Pas seulement celles des auteurs d’ailleurs. La bibliothèque de n’importe qui. Ça vous renseigne. Une bibliothèque est un miroir extraordinaire, même si les écrivains, comme beaucoup d’autres, ont lu des livres qu’ils ne possèdent pas, qu’ils ont consultés ailleurs. Quand on fait des recherches, on est souvent amené à aller dans les bibliothèques publiques, parce que certains livres sont anciens ou introuvables. Personne ne peut acheter tous les livres ! Moi par exemple, quand j’effectue mes recherches, je passe beaucoup de temps à la Bibliothèque nationale en France, ou dans d’autres à l’étranger.
E : C’est la part secrète de vos lectures ! (rires)
Quelle bibliothèque vous a le plus étonné quand vous avez interviewé des auteurs ?
PA : J’ai gardé un souvenir très fort – ce n’est pas un auteur, mais c’est un artiste – de la bibliothèque de Jean-Luc Godard. J’étais venu chez lui à Rolle pour l’interviewer et il est parti faire des courses avec son caddie. Il m’a laissé tout seul pendant une heure, visionner un film qu’il voulait que je voie. Evidemment j’ai été très indiscret, et j’ai profité de l’occasion pour explorer sa bibliothèque, ce que je fais chez tout le monde. Ça m’a beaucoup intéressé, car j’ai alors réalisé que cet ancien maoïste était resté profondément attaché à ses racines d’homme de droite. C’était la bibliothèque de sa jeunesse, remplie d’ouvrages de Brasillach, Rebatet, Montherlant, des auteurs très classiques de la NRF des années 30. Quand il m’a vu, il m’a dit : « Ah, ça vous intéresse ? » Je lui ai avoué ma surprise, et il m’a répondu : « Vous savez, je suis resté fidèle à la sensibilité littéraire de ma jeunesse. J’ai grandi dans une famille de droite en Suisse, et j’ai conservé mes livres, car j’ai plaisir à les retrouver. » Je ne sais pas s’il y avait le Petit Livre rouge, mais j’en doute.
E : Nous sommes façonnés par les livres. Et votre Dictionnaire amoureux des Livres et de la Lecture est aussi un hommage au plaisir de lire. Cette possibilité absolument inouïe et irremplaçable de dialoguer avec une autre intelligence que la sienne et de suspendre le temps. Comment définiriez-vous la lecture, à l’aune de ce dictionnaire ?
PA : Il y a une expression anglaise, qui est dans mon dictionnaire, que je traduis en français par « suspension provisoire d’incrédulité ». Il s’agit d’un processus que l’on demande aux lecteurs au moment où il commence un roman. Pour apprécier un roman, il faut mettre de côté son scepticisme et se laisser transporter par l’histoire le temps du livre. On doit admettre que le roman est par essence le territoire de la liberté de l’esprit, de la liberté absolue, où le romancier a tous les droits et peut tout inventer. Cervantès a inauguré cette approche avec Don Quichotte. Il y a des choses incroyables dans ce roman et pourtant on y croit, parce que nous nous mettons en situation d’y croire. C’est ce principe qu’il faudrait afficher à l’entrée de chaque roman : « Toi lecteur qui entre dans ce roman, abandonne provisoirement ton incrédulité. »
EF : C’est une belle formule. Ça serait très joli sur le fronton d’une bibliothèque !
Evoquer les bibliothèques me fait d’ailleurs penser à votre entrée très drôle intitulée Billy. On s’attend à Billy The Kid, et en fait, vous parlez tout simplement de l’étagère BILLY d’IKEA.
PA : Parce que figurez-vous, il y a eu une véritable crise autour de la BILLY ! Il y a une dizaine d’années, IKEA a annoncé qu’ils arrêtaient de fabriquer cette étagère, l’étagère que tout le monde connaît, la moins chère et la meilleure du marché ! Ça a fait un scandale dans le monde et en France, notamment chez les universitaires et les intellectuels, qui voulaient faire une pétition à IKEA pour que la BILLY continue sa vie. Et ça a fait un tel tintamarre, qu’ils ont repris la production.
EF : Une crise qui révélait une certaine inquiétude, que partagent de nombreux intellectuels, sur la disparition de la lecture. L’arrêt de fabrication de la BILLY était interprétée comme un révélateur de la place du livre qui se réduit notre quotidien ?
PA : Alors, disparition de la lecture et disparition du livre, ce n’est pas la même chose. L’un n’entraîne pas nécessairement l’autre. Cela dit, ce débat, je l’ai entendu il y a 25 ou 30 ans. Je m’occupais à l’époque du magazine Lire, et on avait fait des sondages, des enquêtes : le Web annonçait la disparition du livre papier. Et puis arrivaient déjà, à l’époque les premiers livres électroniques. Or, ça ne s’est pas passé comme ça, puisque le livre est toujours là.
Évidemment, la lecture a baissé et ne cesse de baisser. Mais la lecture se reporte sur d’autres supports. Le plus important, c’est qu’on continue à lire, quel que soit le support. Vous savez, dans les foires du livre où on vend des droits d’auteur, – comme à Francfort, par exemple, et à New York, etc -, on ne vous parle plus de books depuis 7-8 ans. On vous parle de contents. On vend non pas des livres, mais des contenus. Ça veut dire que le plus important n’est pas le support. Évidemment, le support papier est légendaire. On est né avec ça, on veut que ça continue. Mais parfois, ça se transforme… J’ai dans mon téléphone en permanence, les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand. Un livre très long, que j’admire infiniment. Vous savez-pourquoi ? Parce que je prends le métro cinq fois par jour, en moyenne. Et vous connaissez peut-être l’angoisse de se retrouver coincé sans rien à lire ? Et bien, avec mon téléphone, en un clic, je peux lire ce livre exceptionnel. Que ce soit sur mon téléphone ou dans un livre papier, quelle importance ? Ce qui compte, c’est de pouvoir lire.
EF : Il y a dans votre dictionnaire une entrée : « Bookaholics anonymes » : la contraction de books et d’alcooliques pour désigner avec humour ceux qui sont dépendants des livres. Vous faites partie de ce groupe ?
PA : Il n’existe pas mais j’imagine qu’on pourrait sans peine le constituer. Je lance l’appel d’ailleurs ! Cela rassemblerait ceux qui lisent de manière compulsive et quasi pathologique – parce que vous savez que parmi ceux-là, il y en a qui lisent la notice dans l’ascenseur !! Je le sais, j’en fait partie !! Et donc, on se réunirait comme les alcooliques anonymes, en cercle comme ça, puis on parlerait, on se confierait sur notre pathologie.
EF : Plus sérieusement, vous considérez qu’il y a comme une sorte de communauté intime de lecteurs. Des gens qui se connaissent, qui se reconnaissent ?
PA : Je le vois ça à deux choses. D’abord, je vais beaucoup dans les librairies pour des conférences sur mes livres, et je rencontre et discute avec des lecteurs en permanence. On ne se connaît pas, mais on parle.
EF : Une société secrète !
PA : Secrète mais publique. Et puis, il y a aussi mon blog qui s’appelle « La République des Livres », que j’anime depuis 15 ans et qui est consacré uniquement aux livres et la passion de lire. Les commentaires sont libres. Et je vois bien que ce sont tous des passionnés de lecture qui écrivent, j’apprends énormément grâce à eux.
Si après avoir lu 300 pages d’un écrivain, on n’entend pas sa voix, ce n’est peut-être pas un écrivain.
E : Néanmoins, vous dites aussi dans ce Dictionnaire amoureux qu’il ne suffit pas d’être un grand lecteur pour être un bon critique.
PA : Non, parce que critique, c’est un métier. Beaucoup de gens, notamment sur le Web, écrivent des critiques. Et la critique se résume très souvent à « j’aime » ou « je n’aime pas », un petit peu développé. Un critique littéraire, quand il s’empare d’un livre, fait en sorte d’avoir lu les précédents, de connaître l’œuvre de l’auteur, de voir comment ce nouveau livre s’inscrit dans cette œuvre. Ensuite, il y a des critères purement techniques de style, de forme, de fond et d’intelligibilité. Mais le plus important, dans un roman, quand on l’ouvre, c’est la voix. C’est de connaître ou de reconnaître la voix de l’auteur. Un auteur, un écrivain, c’est une voix. La voix de Marguerite Duras, vous l’entendez à la radio, mais quand vous ouvrez n’importe quel livre de Duras, vous l’entendez aussi. C’est ça qui compte. Par exemple, si après avoir lu 300 pages d’un écrivain, on n’entend pas sa voix, ce n’est peut-être pas un écrivain.
EF : Vous dites dans l’une de vos pages, que lorsque vous lisez en tant que critique, et surtout en tant que membre de l’Académie Goncourt, la seule question que vous vous posez, c’est : « Sommes-nous en présence de littérature ? »
PA : On s’est figé sur les genres pendant trop longtemps. Mais ce n’est pas le plus important. Il faut quand même respecter le testament des Goncourt bien sûr. Mais si ce n’est pas écrit ROMAN, mais que c’est de la littérature, c’est ça qui compte. On est passé à côté de grands livres parce qu’on n’avait pas mis en place cette ouverture. Par exemple, Le Lambeau de Philippe Lançon, nous ne l’avons pas primé. Bien avant cela, nos prédécesseurs qui avaient adoré Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, l’avaient aussi écarté en regrettant que ce ne soit pas un roman. C’est de la littérature, pourtant ! De même pour Le Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann ou Alias Caracalla de Daniel Cordier, qui sont des mémoires certes, mais qui sont surtout des grands morceaux de littérature. C’est pourquoi je pense que la question essentielle est là. Sommes-nous en présence de Littérature ?
Et puis, face à tout roman, je me pose deux questions : d’abord, qu’est-ce que ça raconte ? Car depuis Homère, on raconte des histoires. Ensuite, que dit ce roman d’autre que ce qu’il raconte ?
EF : Sachez Pierre Assouline que si vous lisez un crayon à la main, nous vous lirons nous aussi un crayon à la main ! Car votre Dictionnaire amoureux des livres et de la lecture est à la fois une somme d’analyses, de critique, d’anecdotes et de références. Merci d’être venu sur Radio Classique.
Le Dictionnaire amoureux des livres et de la lecture, publié chez PLON par Pierre Assouline.
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