A l’issue d’une vie pleine de trépidations, il reste encore à la terrible Aliénor d’Aquitaine un rôle essentiel à jouer : aller choisir, en Castille, une épouse pour l’héritier de Philippe Auguste.
La reine Aliénor a tout connu : l’aventure, le désir, la gloire, les déceptions, l’humiliation, la peur, l’espérance, la colère. Elle n’a pas hésité à prendre des initiatives risquées, comme lorsqu’elle a contredit son mari capétien en pleine croisade en Orient, ou, quelques décennies plus tard, lorsqu’elle a encouragé ses fils à s’opposer, armes à la main, à leur père Plantagenêt. Ce bras de fer familial lui a d’ailleurs valu d’être détenue une quinzaine d’années. Mais elle a survécu à toutes les épreuves. Devenue veuve en 1189, elle ne s’est pas retirée du monde, restant un soutien précieux pour ses fils, notamment Richard Cœur de Lion. Pour eux, elle a négocié avec les plus grands, n’hésitant pas, malgré son âge avancé, à parcourir de longues distances. C’est ainsi qu’on la retrouve, presque octogénaire, sur ces routes incertaines et cahoteuses, au-delà des cimes pyrénéennes.
Elle est en mission dynastique : son dernier fils survivant, le nouveau roi d’Angleterre Jean sans Terre, l’a mandatée pour une tâche délicate. Dans le cadre d’une paix nouvellement négociée avec la France, il s’agit d’organiser une union matrimoniale pour le fils aîné du roi Philippe Auguste, le jeune Louis. Il a été convenu que l’héritier capétien épouserait l’une des filles du roi de Castille, Alphonse VIII, et c’est Aliénor qui doit aller chercher la promise dans le royaume ibérique.
Une contribution historique d’Aliénor
Pourquoi Aliénor a-t-elle été choisie pour cette mission ? D’abord parce qu’elle est, par sa fille Aliénor d’Angleterre, la grand-mère maternelle des princesses castillanes. Ensuite, Jean sans Terre attend d’elle qu’elle décide elle-même laquelle de ses petites-filles sera la mieux à même d’épouser le fils de Philippe Auguste, et de devenir un jour reine de France. On mesure l’importance de cette responsabilité.
C’est donc une contribution historique qu’Aliénor s’apprête à apporter, une fois de plus, en ce début d’année 1200. Ce voyage diplomatique lui offre sans doute une forme salutaire d’occupation, voire de consolation, alors qu’elle vient de traverser une année terrible. Au printemps précédent, elle a dû se rendre en toute hâte en Limousin pour accompagner son fils bien-aimé, Richard Cœur de Lion, vers une mort douloureuse, victime d’une blessure par carreau d’arbalète qui s’est infectée. Il est mort à la fin de l’été 1199. Aliénor a ensuite perdu l’une de ses filles, Jeanne, des suites d’une fausse couche.
Deux filles de 12 et 13 ans, jugées en âge de convoler
Aliénor arrive rapidement à Burgos, cité des rives de l’Arlanzón, où réside alors la cour d’Alphonse VIII. Là, on lui présente ses petites-filles. Deux d’entre elles sont en âge de convoler. L’aînée, Urraca, a environ 13 ans. La cadette, Blanca, a 12 ans ; elle deviendra en France Blanche de Castille.
C’est un royaume en pleine construction, au temps de la Reconquista, cette reconquête chrétienne de la péninsule ibérique face aux puissances musulmanes. Nous sommes à douze ans de la décisive bataille de Las Navas de Tolosa. Les influences multiples qui traversent la Castille enrichissent sa cour, foyer culturel brillant, fréquenté par troubadours, poètes, musiciens et jongleurs, animé par des banquets et des débats intellectuels. Aliénor, femme expérimentée, intelligente et cultivée, retrouve là une atmosphère qui lui rappelle peut-être la cour de son enfance.
La reine Blanche de Castille / COLLECTION YLI/SIPA
Mais elle n’est pas là pour profiter des plaisirs du lieu. Son devoir l’appelle : elle doit désigner la princesse qui épousera le fils du roi de France, selon l’accord conclu entre Jean sans Terre et Philippe Auguste. Cette union doit être concrétisée avant l’été 1200. Aliénor observe donc attentivement Urraca et Blanca, sans doute pour s’assurer qu’aucune ne présente de difformité qui pourrait nuire à l’avenir de la dynastie française. Sur ce point, il ne semble y avoir aucun problème. Les deux jeunes filles sont charmantes.
Une remarquable perspicacité de la part d’Aliénor
On sait peu de choses sur la manière dont Aliénor a pris sa décision. Pourtant, elle se penche de façon inattendue sur la cadette, Blanca, qui semble moins séduisante que son aînée. Pourquoi ce choix ? La chronique avance que l’entourage de la reine aurait estimé que jamais les Français ne pourraient s’habituer à une princesse portant un nom aussi espagnol qu’Urraca, alors que Blanca deviendrait aisément la Reine Blanche. Mais cette explication paraît bien faible, surtout à une époque où la reine de France s’appelle Ingeburge. Il est plus probable qu’Aliénor, une fois de plus, ait fait preuve d’une remarquable perspicacité, soit par affinité naturelle, soit par un jugement réfléchi. Toujours est-il qu’à la fin de l’hiver, le moment vient de reprendre la route vers la Normandie, où Jean sans Terre doit accueillir sa nièce avant de la remettre à la maison de France.
Ce départ émeut la jeune Blanche, encore presque une enfant, contrainte de dire adieu, sans doute pour toujours, à ses parents et à ses frères et sœurs. Urraca, elle, partira quelques années plus tard se marier au Portugal. Le convoi se met en marche : chevaux, litières, serviteurs, tout le monde reprend la route. Pour Aliénor, c’est une nouvelle expédition à travers des montagnes inhospitalières, puis à travers l’Aquitaine de son enfance. Pour Blanche, c’est la découverte de pays qu’elle ne connaissait que par les récits.
Les mariages sont interdits dans le Royaume de France
Le voyage n’est pas sans imprévus. À Bordeaux, une nouvelle désagréable attend Aliénor : Mercadier, le chef de la défense du convoi royal, a été assassiné lors d’une halte. Le reste du trajet se déroule sans autre incident majeur, et le convoi atteint la Loire. Aliénor confie sa petite-fille à la garde de l’archevêque de Bordeaux. Éreintée par ce long voyage, elle regagne enfin le calme de Fontevraud, auprès de la communauté religieuse dont elle est la protectrice. Blanche, désormais sans sa grand-mère, poursuit son chemin vers le nord, découvrant les paysages verdoyants de la France, jusqu’à la Seine et l’imposante forteresse de Château-Gaillard, aux Andelys, fierté des Plantagenêt.
Le gisant d’Aliénor d’Aquitaine et de son mari, le roi d’Angleterre Henri II, à l’Abbaye royale de Fontevraud, dans le Maine-et-Loire /GILE Michel/SIPA
Jean sans Terre reçoit sa jeune parente, mais leur rencontre est brève : Blanche n’est qu’une monnaie d’échange entre souverains. On pourrait supposer que la cérémonie aurait lieu en France, mais le contexte politique de 1200 est tendu, et les mariages y sont alors interdits. Pourquoi ? Parce que le royaume de France est frappé d’interdit par le pape Innocent III, à la suite du remariage de Philippe Auguste avec une princesse allemande, alors qu’il était déjà marié à Ingeburge de Danemark. L’Église, outrée par cette situation de bigamie, a interdit la célébration des sacrements chrétiens, dont le mariage.
Aussi, lorsque Jean sans Terre et Philippe Auguste se rencontrent en mai 1200 pour confirmer leur traité de paix et faire passer Blanche sous la garde du roi de France, ils doivent contourner l’obstacle. Le 23 mai, Blanche se présente devant le prince Louis, non pas dans une grande cathédrale, mais dans la modeste église du village de Port-Mort, en Normandie, en territoire Plantagenêt, où l’interdit ne s’applique pas. Blanche de Castille entre dans l’histoire par la petite porte, presque clandestinement.
Les poètes et artistes ont été chassés du palais
Blanche et Louis n’ont qu’un an d’écart. Adolescents, ils doivent apprendre à se connaître. Ils remontent bientôt la Seine jusqu’à Paris, où Blanche doit trouver ses marques dans un univers radicalement différent de tout ce qu’elle a connu. L’atmosphère n’est pas des plus joyeuses : le roi a chassé de son palais troubadours, poètes et autres artistes. Le personnel parle une langue qu’elle ne maîtrise pas encore. Autre difficulté, la cour de Philippe Auguste est presque exclusivement masculine, aucune femme de haut rang n’étant là pour accompagner et réconforter la jeune princesse.
Un soulagement toutefois : l’interdit pontifical, qui pesait lourdement sur la population, vient d’être levé. On peut penser que, passée la déception initiale, Blanche a la force de caractère nécessaire pour s’adapter à cette cour où s’entremêlent obscurité et puissance. Extraordinaire cour que celle de Philippe Auguste, dont on aimerait franchir les portes pour en découvrir les arcanes.
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Au fil des années, Blanche tiendra sa promesse. Aliénor avait vu juste. Devenue adulte, elle révèle une personnalité solide auprès de son mari, qui deviendra Louis VIII en 1223, surnommé « le Lion ». Les qualités de reine forte de Blanche seront précieuses, car dès 1226 elle devient veuve prématurément, devant assurer la régence au nom de son fils encore trop jeune, un certain Louis IX. Blanche de Castille deviendra ainsi la mère, ferme et directrice, de celui qu’on appellera Saint Louis, l’un des personnages majeurs de son temps.
Ainsi, comme de nombreux auteurs l’ont souligné, lorsque Aliénor d’Aquitaine, quelques années avant sa mort, a su choisir la jeune et inexpérimentée Blanche, elle a trouvé sa digne héritière. D’une certaine façon, il y eut là un passage de relais entre deux femmes de pouvoir, et peut-être aussi, entre deux siècles et deux visions du monde.
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Cet article RÉCIT – Aliénor d’Aquitaine choisit Blanche de Castille : à 78 ans, c’est le dernier coup d’éclat d’une reine d’exception est apparu en premier sur Radio Classique.