Au cœur de la Russie tsariste, un jeune écrivain, Fiodor Dostoïevski, ose penser librement. Son châtiment sera terrible : l’arrestation, la prison, une exécution montée de toutes pièces, puis le bagne. Une descente aux enfers qui transformera l’écrivain en profondeur, révélant les thèmes qui nourriront ses plus grands romans.
Fiodor Dostoïevski perd ses parents très jeunes. Sa mère décède des suites de la tuberculose alors qu’il n’a que 15 ans et, quatre ans plus tard, son père certainement victime des serfs du domaine dans lequel il habitait. Issu de la noblesse, il aurait dû vivre une vie confortable ; pourtant, il ne roule pas sur l’or. L’héritage laissé par ses parents est géré par son beau-frère. C’est pour cela qu’après ses études, il se voit obligé de prendre un poste d’officier au département des plans du génie à Saint-Pétersbourg. Il conserve ce travail purement par nécessité, car en réalité, ce qui le passionne vraiment, c’est la littérature.
Le 21 août 1844 marque le véritable début de sa carrière d’auteur. Son biographe Virgil Tanase rapporte que « le jeune Dostoïevski demande sa mise en disponibilité, persuadé qu’il peut vivre de sa plume à condition de se consacrer à la rédaction d’un ouvrage important. Il propose alors à son tuteur de renoncer à sa part d’héritage en échange de 3000 roubles tout de suite. » Après un travail considérable, il publie son premier roman, Les Pauvres Gens, à l’âge de 24 ans. Même s’il publie d’autres œuvres par la suite, le succès n’est jamais aussi retentissant.
Fiodor Dostoïevski Crédit : NAMUR-LALANCE/SIPA
Après une période où sa carrière piétine, Dostoïevski rencontre un certain Petrachevski, un jeune homme cultivé, fasciné notamment par le socialisme. Très rapidement, il invite Fiodor à des débats où, plus le temps passe, plus ils commencent à aborder les sujets interdits lorsque l’on vit dans la Russie du Tsar Nicolas Ier. Les participants s’en prennent au pouvoir impérial, aux religieux ; et parlent de réformes, n’osant pas prononcer le mot « révolution ». Mais ce qu’ils ne savent c’est que dans ce petit groupe, il y a une taupe qui rapporte secrètement ce qui se trame chez Petrachevski aux autorités.
Dostoïevski face à la commission tsariste
Un matin d’avril 1849, Fiodor rentre de chez Petrachevski. À peine s’était-il allongé qu’il est réveillé par des voix et un cliquetis de sabres. En ouvrant les yeux, il vit sa lampe allumée et, devant lui, l’inspecteur de police du quartier, un lieutenant-colonel et un soldat. Cherchant de quoi l’incriminer, les agents du Tsar mettent alors ses affaires sous scellés et le conduisent hors de son domicile. La nuit suivante, c’est dans la forteresse Pierre-et-Paul, isolée au milieu des flots agités de la Neva qu’il va la passer. Il y occupe la minuscule cellule numéro 9, située au ras de l’eau. À l’intérieur, il y a un lit en bois, une table, un tabouret et des fenêtres triplement grillagées avec les vitres peintes. Une porte en bois munie d’un judas donne sur un couloir plongé dans l’obscurité, de sorte le détenu ne puisse jamais percevoir l’œil du gardien qui l’épie.
C’est seulement douze jours plus tard que Dostoïevski est interrogé par la commission qui s’occupe de son affaire. Fiodor va se défendre d’une manière surprenante ; il ne va pas réfuter ses dires, au contraire, il les assume et demande à la commission pourquoi il n’aurait pas le droit de vouloir le bien de sa patrie. Mais au-delà de sa prise de position politique, d’autres faits lui sont reprochés, comme la propagation d’un texte interdit et la possession d’une carte de membre d’un groupe de Petrachevski pour préparer une insurrection dans la capitale russe. Malgré ses dénégations, la commission garde des doutes et le laisse incarcéré. Son sort est désormais entre les mains de la justice impériale.
De semaine en semaine, et de mois en mois, ses conditions de détention s’adoucissent légèrement. Il a même la permission de continuer à écrire et d’échanger des lettres avec son frère, auquel il confie ses tourments et ses préoccupations concernant sa santé fragile, due à son épilepsie. Mais vers la mi-octobre, la correspondance est de nouveau interdite, signe que le jugement approche.
Dessin du simulacre d’exécution du 22 décembre 1849 du cercle de Petrachevski Crédit : Wikimédia
Les membres de la Commission ont transmis leurs appréciations aux juges militaires chargés du verdict final. Ils se révèlent sévères envers Fiodor, dont la défense a été jugée peu convaincante. Il est donc condamné à mort.
Une exécution pleine de rebondissement
Le matin du 22 décembre, il fait partie des 21 détenus rassemblés pour être conduits hors de la forteresse enneigée. Le petit convoi rejoint la place Semenovski. Trois poteaux sont dressés bien en vue de la foule, venue assister au sinistre spectacle. Un militaire annonce aux condamnés leur sort : dans quelques instants, ici même, sur cette place, ils mourront pour leurs crimes. Mais soudain, un incroyable rebondissement se produit : l’exécution est annulée. Le tsar a accordé sa grâce ! Les condamnés ne seront pas exécutés, mais leurs peines seront ajustées au cas par cas. Tout ça n’aura été qu’une mise en scène. Pour Dostoïevski, la grâce impériale ne signifie pas la fin de la souffrance, mais le début d’une nouvelle épreuve : il est condamné à 4 ans de bagne.
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Quelques jours plus tard, Fiodor entreprend un voyage interminable vers l’est. Sous bonne garde, il traverse tant bien que mal les étendues de l’immense Russie. De rares bourgades ponctuent le paysage, jusqu’à Tobolsk, atteinte au début du mois de janvier 1850. Deux semaines plus tard, Fiodor arrive enfin à destination : le bagne-forteresse d’Omsk. Là, il endure un véritable enfer quotidien. Cette épreuve lui permettra de découvrir une autre facette de lui-même et de l’humanité. Après ces quatre ans de bagne, il reprendra le cours de sa vie avec une force nouvelle, transformé à jamais par cette expérience. C’est au cœur de la Sibérie que Dostoïevski puisera l’inspiration qui donnera naissance à Crime et Châtiment, à L’Idiot, et aux Frères Karamazov, les œuvres qui ont fait de lui Dostoïevski.
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Cet article RÉCIT – Le procès de Dostoïevski : l’écrivain russe victime d’une mise en scène macabre est apparu en premier sur Radio Classique.