En faisant de lui un intriguant sans scrupule et l’empoisonneur de Mozart, la postérité a noirci l’image d’Antonio Salieri. Ce viennois d’adoption, en son temps compositeur apprécié et pédagogue recherché, méritait bien une réhabilitation.
Antonio Salieri est né Italien, mais ce Viennois d’adoption a éclipsé à Vienne tous ses contemporains. Il a occupé de nombreux postes prestigieux, enseigné à des élèves aussi exceptionnels que Beethoven et Schubert, reçu des distinctions remarquables et a même été fait chevalier de la Légion d’Honneur. Et pourtant, le musicien souffre d’une réputation difficile. Une légende noire l’accompagne.
Perçu comme un stratège musical, il a surtout pâti du drame de Pouchkine, Mozart et Salieri, paru en 1830, et mis en musique par Rimski-Korsakov quelques décennies plus tard. Ce texte fait de Salieri l’empoisonneur de Mozart. Le théâtre, puis le cinéma vont filer la métaphore. Peter Shaffer tire une pièce de cette rivalité, qui connaît un très grand succès à Londres en 1979, à New York l’année suivante, à Paris, puis dans le monde entier. Elle a été adaptée à l’écran par Milos Forman. L’acteur d’origine syrienne F. Murray Abraham, y compose un Salieri rongé de jalousie.
Salieri au cœur de la Querelle des bouffons
Qu’y a-t-il donc derrière la légende ? Antonio Salieri est né en août 1750 dans la province de Vérone d’un père marchand, grand mélomane. À la mort de ses parents, c’est un aristocrate ami de la famille qui l’emmène à Venise où il poursuit sa formation. Un évènement décisif survient : sa rencontre avec le compositeur Florian Gassmann, qui en fait son protégé. Ils prennent ensuite la direction de Vienne, et Gassman va faire entrer Salieri à la Cour de l’Empereur Joseph II.
Lorsque Gassmann meurt tragiquement d’un accident, Salieri n’a que 24 ans, mais huit de ses opéras ont déjà été représentés. Il hérite des charges de son maître, au premier rang desquelles celle de directeur des théâtres impériaux. Alors qu’il s’installe dans la vie, se mariant et accueillant 8 enfants, il est plongé dans la fameuse Querelle des Bouffons, qui oppose l’opéra italien à l’opéra français. Tourné vers l’Italie, Salieri prend la tutelle d’une troupe d’opéra bouffe et compose des œuvres dans l’esprit du Vénitien Goldoni. Il créer l’opéra La Foire de Venise, le plus représenté de son vivant. Mais la troupe se produit pour la dernière fois en 1778, et l’opéra italien à Vienne n’est finalement donné que par des compagnies itinérantes de passage. C’est une des raisons qui le poussent à se rendre en Italie.
Un opéra de Salieri inaugure la Scala de Milan
Cette année-là est inauguré un nouveau théâtre à Milan… la Scala, ouverte sous les auspices de l’archiduc Ferdinand et de la famille impériale, ce qui montre bien l’influence énorme de l’Autriche dans le nord de l’Italie. Le premier opéra qui y est joué est de la plume de Salieri. L’Europa riconosciuta (L’Europe révélée) est créé en grandes pompes à Milan. Gluck, pressenti au départ, a dû refuser pour des « raisons d’agenda » comme on dirait aujourd’hui : il est retenu par ses engagements à Paris.
De Milan, Salieri gagne Venise. Il va composer là un drame joyeux en deux actes qui s’appelle L’Ecole des jaloux, qui va devenir extrêmement populaire en Italie. Pour un homme dont on dit qu’il se sent menacé par le tout jeune Mozart, c’est tout de même un musicien extrêmement établi, respecté, très soutenu. En 1781, il voit arriver à Vienne cette espèce d’enfant prodige. En vérité, c’est plutôt Mozart qui cherche à attirer l’attention de la société viennoise, et qui aurait exprimé une grande jalousie envers Salieri !
Mozart, jaloux de Salieri ?
Dans des lettres adressées à son père, Wolfgang Amadeus se plaint notamment de « l’influence italienne » dans les cercles qui entourent l’empereur. Salieri est tellement apprécié de l’empereur que Mozart écrit par exemple en décembre 1781 : « le seul qui compte à ses yeux est Salieri ».
Les deux compositeurs sont intéressés par l’opéra italien, ils vont puiser aussi dans les œuvres de Beaumarchais et ils ont Lorenzo da Ponte comme librettiste. Sans surprise, cette proximité professionnelle va engendrer, c’est vrai, de l’hostilité. Le livret de Da Ponte pour Cosi fan tutte, qui d’abord s’appelait L’Ecole des amants, avait initialement été écrit pour pour Salieri. Il a été jugé indigne d’invention musicale par le compositeur qui l’a abandonnée. Et c’est comme ça que le projet s’est retrouvé sur la table d’écriture de Mozart.
Une rivalité posthume
De son côté, Léopold Mozart est convaincu que Salieri tente de saboter les opéras de son fils. Pourtant, la production des opéras de Mozart au théâtre de la Cour de Vienne – comme L’Enlèvement au sérail ou Les Noces de Figaro auraient été inimaginables sans l’accord de celui qui dirige les théâtres de la Cour, c’est-à-dire Antonio Salieri. Mais il est vrai que cet engouement pour les opéras italiens à Vienne servait aussi les intérêts de Salieri, quelque peu malmené par l’opéra allemand.
En vérité, cette rivalité entre les deux compositeurs serait survenue plutôt de façon posthume. Salieri cesse de composer au début du 19e siècle pour se consacrer à l’enseignement. Alors que la musique de Salieri semble complètement dépassée pour son époque, la musique de Mozart bénéficie d’une popularité sans cesse plus grande.
Le vrai visage de Mozart reconstitué d’après l’étude de son crâne
Il faut aussi rappeler que Mozart, à mesure que décline sa santé en 1791, est la proie de fantasmes paranoïdes. Il pense qu’il a été empoisonné par une espèce de mixture très dangereuse, d’invention italienne, qu’on appelle l’aqua tofana. C’est peut-être bien lui qui est à l’origine de la rumeur ! Son fils cadet a même déclaré en 1829 à l’éditrice Marie Novello que Salieri n’a pas empoisonné son père, même si ce dernier le pensait !
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Cet article RÉCIT – Salieri, jaloux de Mozart ? Découvrez l’histoire vraie derrière la légende noire du compositeur est apparu en premier sur Radio Classique.