Un mois après sa nomination, Sébastien Lecornu a présenté sa démission de Matignon au lendemain de la formation d’un nouveau gouvernement. Un événement qui enracine davantage la crise politique en France. Invité de la matinale, Jérôme Jaffré, politologue, livre une analyse de la situation.
Pour l’invité de David Abiker, le pays traverse une impasse politique d’une gravité inédite depuis 1958 : « c’est d’abord une crise du régime avant d’être une crise de régime. La Ve République repose sur trois principes : les Français votent pour choisir un gouvernement, ils lui donnent les moyens d’agir et, par ce biais, ils assurent la stabilité politique. Or, aucun de ces trois points n’est respecté. » Selon lui, Emmanuel Macron est au cœur de cette paralysie institutionnelle : « il est la cible, le gêneur, le bouc émissaire du pays mais il reste le décideur. »
Jérôme Jaffré note également l’étonnement provoqué par les prises de position contre le chef de l’Etat : « Jean-Luc Mélenchon qui déclare qu’Emmanuel Macron doit s’en aller, ce n’est pas une surprise… Quand c’est Édouard Philippe, c’est une stupéfaction absolue ! » Il soulève également le fait que la situation actuelle n’est pas comparable à du général de Gaulle en 1969 : « si Emmanuel Macron devait partir, ce serait une démission forcée, non choisie, contrairement à celle du général. »
Dissolution ou démission, deux issues risquées
Pour le politologue, le Rassemblement national (RN) et La France Insoumise (LFI) tirent tous deux profit de cette désagrégation du système : « Le RN est le grand profiteur de la crise politique, et LFI le grand organisateur de la crise politique. Désormais, le RN se donne le luxe de se tourner vers les Républicains. » Il estime qu’Emmanuel Macron pourrait, dans une éventuelle nouvelle dissolution, tenter un dernier geste politique : « Nommer, même pour une période courte, une personnalité de gauche comme Premier ministre, serait une manière de montrer qu’il a tout essayé, et de désamorcer le reproche de ne pas avoir donné sa chance à la gauche depuis le résultat des législatives de 2024. »
Cette crise politique serait révélatrice d’un renversement des tendances : « quand la vie politique fonctionne bien, elle est un ordre de préférence : on soutient d’abord un parti, puis on en préfère un autre en second. Aujourd’hui, tout est inversé, elle repose sur une hiérarchie des adversaires. […] En 2024, l’adversaire principal était le Rassemblement national. Aujourd’hui, le premier adversaire politique pour le pays est Emmanuel Macron. En second, LFI. Et en troisième seulement, le RN. » Cette évolution, ajoute-t-il, change le sens même du « barrage républicain » : si Emmanuel Macron devient la première cible, l’idée de faire bloc contre le RN perd sa force mobilisatrice.
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Pour Jérôme Jaffré, le retour aux urnes reste la voie logique, conformément à l’esprit des institutions : « le recours au peuple, c’est la règle en démocratie. C’est l’esprit des institutions et la position qu’avait le général de Gaulle en cas de crise majeure : le peuple doit trancher. » Mais il prévient : une dissolution comporte deux dangers majeurs pour Emmanuel Macron : un blocage aggravé, qui le pousserait tôt ou tard à la démission, ou la victoire du RN, seul ou allié à une partie de la droite. Mais la finalité semble évidente pour le politologue : « dans le bilan macroniste, il y aurait la dissolution de 2024 et l’arrivée au pouvoir du RN. »
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