Artemisia Gentileschi est une artiste féministe avant l’heure. Au XVIIe siècle, elle découvre son talent pour la peinture, transmis par son père Orazio Gentileschi. C’est en luttant pour qu’on lui enseigne sa passion, qu’elle endure l’épreuve de sa vie. Découvrez le combat d’Artemisia Gentileschi, une femme peintre.
Artemisia voit le jour en 1593 dans une famille romaine à l’âme très artistique. Son père, Orazio Gentileschi, est un peintre reconnu. À la fin du XVIe siècle, Rome doit s’embellir pour affirmer le prestige de la papauté. C’est pourquoi, du pontificat de Paul III à celui de Paul V, les papes soutiennent financièrement les artistes, les architectes, les savants et les institutions culturelles. Période idéale pour Orazio qui, comme tous les artistes, essaye de récupérer des commandes. C’est aussi la période du Caravage qui bouleverse les codes de la peinture avec le clair-obscur. Il représente les émotions humaines d’une manière crue qui captive un public de plus en plus avide de réalisme.
Artemisia bénéficie donc du bouillon de culture de la Rome des XVIe et XVIIe siècles. Elle s’initie à la peinture dans l’atelier de son père, là où les plus grands artistes se croisent, même Caravage y est passé. Sa première œuvre, elle la signe à peine à 17 ans en 1610. Elle y représente une scène de l’Ancien Testament : Suzanne et les vieillards. Tout de suite, on reconnaît l’influence de Caravage, mais aussi celle de son père qui décide d’ailleurs de la prendre sous son aile. Il lui transmet un savoir académique qui est d’habitude réservé aux hommes. Orazio lui apprend tous les secrets de la peinture : le dessin, les techniques de pigments, juger les tableaux, la Bible et la mythologie gréco-romaine.
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Dans cet atelier se trouve aussi un certain Agostino Tassi. Son travail est de s’occuper des perspectives des tableaux et des illusions architecturales. Il accompagne aussi le père d’Artemisia sur des projets comme la fresque du Palais Pallavicini Rospigliosi du cardinal Borghèse. Sa compétence étant très technique, c’est à lui qu’il confie le soin de l’enseigner à Artemisia. Orazio, lui fait confiance, et le laisse seul avec elle dans l’atelier. Au moment du cours, il est un peu trop proche que ce qu’il ne faut pour juste lui enseigner la perspective. Artemisia témoignera plus tard lors d’un procès : « Il m’a renversée sur le bord du lit en appuyant une main sur la poitrine et m’a mis un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer. Il me mit un mouchoir sur la bouche pour que je ne puisse pas crier. Et pourtant je tentais de le faire du mieux que je pouvais en appelant ma tante. Mais il continua son affaire. Et quand il eut fini, il se retira. »
Un douloureux procès
Agostino ne s’arrête pas là, pour réparer le déshonneur, il demande Artemisia en mariage. Mais, nouveau coup de poignard, il ne tiendra jamais cette promesse. Bouleversé, Orazio Gentileschi porte plainte contre celui qui avait été son protégé, son ami, son collaborateur. En 1612, le procès s’ouvre. Artemisia doit revenir sur les faits tout en subissant, ce qui était de coutume à l’époque, la torture. Au XVIIe siècle, on estime la torture appropriée pour attester de la véracité des accusations. On va donc lui ligoter les doigts et les serrer jusqu’à une douleur insoutenable, au risque de briser ses os. Malgré tous les outrages et les supplices, Artemisia maintient son témoignage. Elle déclare même : « J’ai dit la vérité. Je la dirai toujours parce que c’est la vérité. Je suis prête à la confirmer où que ce soit ».
Agostino Tassi est reconnu coupable et est condamné à l’exil des États pontificaux. Mais le peintre, sous la protection de puissants protecteurs, ne respecte pas du tout cette sentence. Artemisia, elle, se marie dans la précipitation à un peintre florentin qui s’appelle Pietro Antonio Stiattesi quelques semaines après le procès. Le couple s’installe le plus loin possible de Rome, à Florence. Pietro Antonio comprend très vite que sa femme a énormément de talent. À Florence, elle est accueillie par les Médicis, elle a des commandes prestigieuses, et fréquente même les grands penseurs de la ville, dont le fameux Galilée avec qui elle correspondra longtemps.
En 1616, elle devient la première femme admise à l’Académie de Florence. Son nom est non seulement très respecté dans le monde des arts, mais dépasse aussi celui de son père. Elle obtient des commandes pour un certain nombre d’œuvres, dont son tableau Judith décapitant Holopherne (1612-1613) qui rappelle l’événement dont elle a le plus grand mal à se remettre. Orazio brosse ce portrait de sa fille à cette période : « Artemisia est devenue si habile que je n’ai aucun mal à affirmer qu’elle est aujourd’hui sans égal. En effet, elle a produit des œuvres qui démontrent un degré de compréhension que même les grands maîtres de la profession n’ont peut-être pas atteint ». Si on devait caractériser la peinture d’Artemisia, on peut dire que c’est une peinture de la libération et de l’émancipation. Elle fait triompher cette figure féminine à travers un art plus consommé sans doute que celui que son père lui-même lui avait enseigné.
Une femme indépendante
Artemisia s’impose par sa façon singulière de mettre en scène les femmes, y compris dans leur nudité. Cela va des madeleines au corsage très échancré à des Cléopâtre très dévêtues assumant une incroyable sensualité. Dans son Allégorie de l’Inclination, peinte aux alentours de 1615, Artemisia se représente elle-même très dévêtue. Tellement que 70 ans plus tard, elle sera rhabillée ! C’est Baldassare Franceschini, qu’on appelle « Il Volterrano », qui signifie celui qui peint les voiles, qui est chargé de cette tâche.
Artemisia, maintenant très reconnue et admirée, décide de retourner à Rome en 1620. On s’y arrache ses œuvres. À cette période, elle est déjà séparée de son mari et est désormais indépendante. Elle peut elle-même s’acheter une maison pour y élever ses enfants. Et même si tout continue de bien se passer dans son travail, avec des commandes de plus en plus nombreuses, elle va connaître une période de deuil. Artemisia perd ses enfants en bas âge. Dans Artemisia, sorti aux éditions Laffont, d’Alexandra Lapierre on découvre que ce qui continue de la porter, c’est son art, elle ne cesse de peindre.
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En 1638, elle est invitée par le roi Charles Ier à Londres. Elle rejoint là-bas son père Orazio avec qui elle peint les plafonds de la Casa de Delitz, la maison de la reine à Greenwich. Elle va d’ailleurs rester un certain temps en Angleterre après la mort de son père en 1639. Par la suite, elle retourne s’installer à Naples, où elle peindra jusqu’à sa mort en 1656. Elle a accompli ce qui relevait presque de l’impossible pour une femme au XVIIe siècle : devenir une artiste reconnue, prospère, admirée. On va l’oublier jusqu’à ce que ce scandale découvert dans les Archives de Rome en 1876 finisse par la remettre à la mode. Aujourd’hui, on a retrouvé la force, l’intérêt, la puissance et la maîtrise de cette peintre.
L’exposition Artemisia Gentileschi est actuellement au musée Jacquemart-André et ce, jusqu’au 3 août.
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