Avril 1897. Un critique musical du nom d’Edmond Stoullig reçoit un billet anonyme l’invitant à une soirée clandestine dans les Catacombes de Paris, à condition de rester discret sur sa venue et de faire vœu de silence lors de sa descente dans les entrailles de Paris.
Arrivé dans les profondeurs de la terre, un orchestre dédié à « la musique spirituelle et profane » entonne les premières notes de la Marche Funèbre de Chopin … Non, il ne s’agit pas d’une fiction à la Eyes Wide Shut, ni d’une messe noire qui aurait mal tourné ! Mais d’un concert de musique classique illégal dans l’un des lieux les plus visités de la capitale.
Les Catacombes de Paris, infimes parties d’un vaste réseau de carrières souterraines, ont accueilli, depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle, plusieurs millions d’ossements de Parisiennes et de Parisiens pour des questions d’ordre sanitaire. Ce qui n’a pas empêché, à partir de 1809-1810, sous l’initiative du vicomte Héricart de Thury, inspecteur général des carrières, d’aménager les lieux en un espace de mémoire et de réflexion sur la mort, chaque mur d’ossements portant une inscription sur la provenance de ses défunts, quand ce n’est pas une citation, une maxime ou un avertissement qui met en garde les visiteurs sur l’autre monde.
150 curieux réunis pour un concert de musique secret
C’est aussi un lieu de vie, un lieu où se précipitent les curieux, les angoissés, les poètes ou les âmes égarées, où l’on clame haut et fort son appartenance au monde des vivants, où l’on flirte avec la mort dans des soirées clandestines – comme cette nuit du 2 au 3 avril 1897 où pas moins de 150 personnes se sont réunies en toute illégalité pour un concert de musique endiablé !
« Nous sommes fort aimablement accueillis à la porte sombre par de grands jeunes gens, aux longs cheveux d’esthètes qui, poliment, nous invitent au rigoureux silence et nous font promptement descendre par un escalier en colimaçon, à quatre-vingts pieds sous terre… » confie le critique musical Edmond Stoullig aux lecteurs du quotidien Le Journal, précisant avoir reçu, la veille de l’événement, une invitation à un « concert spirituel et profane » dans les Catacombes de Paris qui se déroulera aux environs de 23 heures.
A l’exception de la date, de l’heure et du lieu de rendez-vous, aucune autre information n’est donnée : les organisateurs de cette mystérieuse soirée – en réalité, des étudiants en musique du nom de Jouaneau et Pierres – tiennent à garder leur identité secrète priant même les invités venant en fiacre de ne pas se garer devant le point de rendez-vous – rue Dareau, au 92 – par peur d’éveiller les soupçons ! On apprendra par la suite que l’entrée dans les Catacombes fut possible après que deux ouvriers de l’inspection des carrières …
Des musiciens « amis de l’Opéra » dans la crypte de la Passion
Suivant les quelques bougies disposées le long des parois rocheuses, la traversée d’E. Stoullig dans le royaume souterrain prend fin dans la « crypte de la Passion ». Des chaises y sont installées et une petite scène est aménagée pour accueillir un orchestre de 45 musiciens que l’on dit « amateurs » ou « amis de l’Opéra ». Sans oublier les convives, qui, arrivés à bonne mort, ont pu admirer dans un climat particulièrement froid et humide les splendeurs de l’anatomie – usant tour à tour de leur sensibilité de peintres, de poètes, de journalistes, d’hommes de science, ou de professeurs de conservatoire pour exprimer la curiosité macabre qui les anime. Une réunion d’esprits ouverts et passionnés qui, le temps d’une nuit, célèbre la vie par-delà la mort.
Au programme, un florilège de marches funèbres allant de Chopin à Beethoven en passant par Xavier Leroux, sans oublier la Danse Macabre de Camille Saint-Saëns et son fameux ballet des os … Outre son caractère immersif, le concert peut se targuer d’avoir une bonne acoustique : « Quant à l’effet qu’ont pu produire ces divers morceaux de musique sous ces voûtes d’acoustique excellente, écrit Stoullig, vous en jugerez vous-même, si voulez bien vous rappeler les vers de M. Henri Cazalis, sur lesquels Saint-Saëns a composé son célèbre poème symphonique de la Danse Macabre ». Un concert qui durera jusqu’à 2 heures du matin.
Scandaleuse et immorale
Jugée « offensante » pour une bonne partie de l’opinion publique, qualifiée de « scandaleuse et d’immorale » par la Presse – une bande de « dilettanti venus demander des jouissances inédites » peut-on lire dans Le Petit Parisien daté du 6 avril 1897 – cette manifestation secrète, inspirant entre autres la plume de Gaston Leroux pour son roman-feuilleton La Double Vie de Théophraste Longuet.
Frédéric Chopin avait peur d’être enterré vivant, son coeur a été retiré
L’événement aurait permis à la crypte d’acquérir sa fameuse « rotonde des tibias » pour dissuader la tenue de rassemblements, devenue aujourd’hui un site emblématique des catacombes : « On peut penser que c’est à la suite de ce concert, et pour condamner un maximum d’espace et ainsi éviter qu’une telle animation ne se reproduise, que le poteau en pierre de la crypte de la Passion fut entouré d’ossements le faisant ressembler à une barrique sépulcrale […] Néanmoins, l’exiguïté de l’endroit ne laisse d’interroger et de rendre perplexes les visiteurs un tant soit peu attentifs, qui se demandent comment une centaine de personnes purent se réunir à cet emplacement précis … » précise Gilles Thomas, historien des carrières de Paris, dans Les Catacombes, Histoire du Paris souterrain.
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Cet article « Offensant et immoral » : Ce concert de musique classique illégal au milieu des crânes qui fit scandale est apparu en premier sur Radio Classique.