Au tournant de 1933, à l’âge où il serait en droit d’attendre un couronnement de sa longue carrière, le maréchal von Hindenburg doit prendre une décision terrible : appeler Hitler à la chancellerie…
L’Allemagne est en plein marasme. Sortie tout juste de la crise de Wall Street de 1929, les répercussions sont telles qu’au moment du constat des dégâts, il était inimaginable que le pays s’en remette. On comptait 6 millions de chômeurs, des salaires en baisse et des impôts en hausse dus à une extraordinaire inflation. La sécurité en a pâti aussi.
C’est dans ce chaos que prospère un parti : le NSDAP, le parti national-socialiste des travailleurs allemands. Ceux qu’on surnomme les « nazis » ont réussi à passer en 4 ans de 2 à 30 % dans les sondages. Tout ça grâce à une promesse faite aux Allemands : le plein emploi. Et celui qui est à sa tête est un homme de 42 ans qui se trouve maintenant être candidat à la présidentielle et qui s’appelle Adolf Hitler.
Un héros de la guerre de 14
Le président sortant, le maréchal von Hindenburg, a 84 ans. C’est un homme corpulent avec une coupe en brosse, les cheveux très blancs, un regard sévère et des moustaches en pointe bouclée, typiques des officiers de la Reichswehr. Il est le héros de la guerre de 1914 pour les Allemands.
Il a remporté une bataille majeure contre les Russes et est vu comme le sauveur de l’état-major allemand. Il vit dans la nostalgie de l’Empire. À 84 ans, il n’avait pas tellement envie de ce deuxième mandat. Mais il y va pour faire rempart à la fois aux communistes et aux nazis.
Hindenburg freine Hitler… temporairement
Nous sommes le soir du 10 avril 1932 à Berlin. Les Allemands retiennent leur souffle, puisqu’ils attendent le résultat de l’élection présidentielle. Le climat est explosif. Il y a trois candidats qui s’opposent pour cette élection à la présidence de la République de Weimar : le chef du nouveau parti nazi en pleine expansion, Hitler, le chef du Parti communiste Ernst Thälmann et le candidat de la droite, le maréchal von Hindenburg. Le soir du 10 avril 1932, les résultats tombent : réélection d’Hindenburg avec 53 % des voix, le candidat communiste plafonne à 10 %, mais Hitler, lui, est arrivé à 36 %.
Le maréchal-président a empêché Hitler d’accéder à la présidence, il a gagné sa bataille. Hindenburg pourrait s’en tenir là et gouverner avec la droite et les sociaux-démocrates, mais il y a un souci. Le président déteste les sociaux-démocrates car il les tient pour responsables de tous les maux qui affectent l’Allemagne de l’époque, comme la défaite de 1918 ou encore la faiblesse du régime de Weimar. Alors il dissout le Reichstag et provoque des élections législatives.
Le parlement est dissous plusieurs fois
À ce moment-là, les nazis possèdent 37 % des sièges et les communistes 14 %. Avec une majorité effacée pour le président, Hitler se voit déjà chancelier, donc chef du gouvernement. Le journal Die Zeitung, organe de la propagande nazie et animé par Goebbels, écrit : « Nous sommes aux portes du pouvoir. Une fois installés, nous ne le céderons plus. »
En réalité, si le président reçoit Hitler, c’est par obligation. Il lui dit : « Je ne peux pas vous donner la chancellerie, vous voulez monopoliser le pouvoir ». Il lui donne alors le poste de vice-chancelier. Hitler est surpris, humilié, et refuse évidemment le poste. Il quitte le palais furieux, et va tout faire pour empêcher Hindenburg de former un gouvernement.
Pour la deuxième fois, le président dissout le Reichstag en novembre 1932. À ces nouvelles élections, les nazis vont perdre des sièges et tomber à 33 %, alors que les communistes montent à 17 %, et l’impasse reste la même. Hindenburg n’a toujours pas de majorité.
Hitler veut rassurer la droite
Il décide de changer de stratégie et reçoit à nouveau Hitler : « Je reconnais la haute pensée qui vous anime, vous et votre mouvement. C’est pourquoi je me réjouirai de vous voir associé au gouvernement. » Avant d’accéder au pouvoir, Hitler a compris qu’il fallait rassurer la droite et les milieux économiques qui tiennent l’Allemagne. Pour ce faire, il va organiser des réunions dans la villa de Ribbentrop à Berlin.
Il multiplie les promesses aux industriels, aux financiers, aux grands propriétaires terriens : à tous ceux qui possèdent encore l’Allemagne. Ils renoncent même à une partie de son rêve de revendiquer tous les ministères. Un pacte est conclu à la fin de janvier 1933. Hitler obtient la chancellerie, le ministère de l’Intérieur et le ministère de l’Air. Le reste est encore tenu par la droite classique et si elle accepte de gouverner avec Hitler, c’est uniquement parce qu’elle pense pouvoir le neutraliser, lui et son parti en pleine progression.
Les premiers pas d’Hitler au pouvoir : prudence et manipulation
Ce fameux pacte contient quand même une clause spéciale. Hitler exige que le Reichstag soit dissous. Le Führer garde son objectif : obtenir la majorité absolue et ensuite demander le vote des pleins pouvoirs. Le 30 janvier 1933 à 12h, Hitler est au pouvoir. Les SA, contraction de « Sturmabteilung », qui est la puissante organisation paramilitaire national-socialiste, défilent aux flambeaux devant le palais présidentiel.
Ils célèbrent l’accession de leur chef à la chancellerie. L’ambassadeur français, André François Ponce, présent à ce moment-là, décrit la scène : « Les torches qu’ils brandissent forment un fleuve de feu, un fleuve en crue qui pénètre d’une poussée souveraine au cœur de la cité. Il roule sous les fenêtres du maréchal, et le vieillard est là, debout, appuyé sur une canne, saisi par la puissance du phénomène qu’il a lui-même déclenché ».
Pour la troisième fois en un an, Hindenburg dissout le Reichstag. Les élections se tiennent un mois plus tard : délai record. Hitler reste prudent. Il doit continuer à séduire le public. Le 3 février 1933, il réalise son premier discours, qui dure deux heures. Destiné aux généraux, il leur promet le réarmement de l’Allemagne, le rétablissement du service militaire et le retour du pays parmi les grandes puissances.
Le Reichstag est en feu !
Pour la suite, il va tout simplement appliquer à la lettre la consigne politique du vieux maréchal en écartant les partis de gauche au nom de l’unité nationale. Le 4 février, une première ordonnance est signée permettant aux nazis de chasser de l’administration les fonctionnaires gauchistes.
Le 10 février, Hitler continue en faisant une grande annonce dans son discours de lancement de campagne au Palais des sports de Berlin. Il veut éradiquer le marxisme d’Allemagne. La mise en exécution de cette ordonnance commence le soir du 27 février, alors que le maréchal est en train de dîner au RN Klopp qui se trouve juste derrière le Reichstag. Soudain le ciel s’embrase, tout le monde s’approche des fenêtres, le Reichstag est en feu !
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Hitler et son bras droit Hermann Goering ne tardent pas à se présenter sur place. Ils annoncent qu’un militant communiste a été interpellé à proximité du Reichstag et on l’accuse immédiatement de l’incendie. C’est une caractéristique des mouvements totalitaires d’accuser les adversaires de tout ce qu’on a pu faire soi-même. Cette nuit-là, Hitler fait arrêter 4000 militants communistes, dont leur chef Thälmann.
Le processus dictatorial d’Hitler continue de se mettre en place avec une nouvelle ordonnance qui interdit les journaux communistes, socialistes, les réunions des partis de gauche et du centre. En un seul texte, il supprime la liberté d’opinion, le secret postal et le droit d’association. Le 5 mars 1933 se tiennent les élections législatives. Avec une population allemande encore sidérée par l’incendie du Reichstag et une opposition complètement paralysée, le parti nazi va saisir l’occasion.
Le drapeau à croix gammée flotte dans toute l’Allemagne
Il remporte les élections, mais n’obtient que 43,9 % de suffrages. Et pour effacer toute opposition, il ne leur suffit que de trois jours. Tous les députés communistes sont démis de leur siège pendant que d’autres sont déjà en prison depuis l’incendie du Reichstag. Pour que toute l’Allemagne soit sous son contrôle, Hitler nomme un commissaire nazi à la tête de chaque « land » et supprime le gouvernement local.
Le drapeau rouge à croix gammée flotte dans toute l’Allemagne. Le 21 mars, Hindenburg est récompensé pour son soutien à Hitler. Avec Joseph Goebbels, son ministre de la Propagande, ils organisent une grande fête en l’honneur du maréchal : la journée de Potsdam. On célèbre la victoire de l’Allemagne sur la France en 1871 et la mémoire de la monarchie prussienne.
Hindenburg apparaît dans un magnifique uniforme de maréchal prussien bleu et or à col rouge, pendant qu’Hitler, vêtu d’un simple costume noir, se tient à quelques mètres derrière lui pour lui laisser toute la lumière. « Merci d’avoir rendu possible l’union entre les symboles de l’ancienne grandeur et de la force nouvelle », dit Hindenburg à son chancelier. Pendant que les grands dirigeants font la fête, les députés communistes, eux, ont été réunis pour qu’on les transfère vers un nouveau lieu de détention. C’est le camp de concentration de Dachau.
Les pleins pouvoirs : Hindenburg s’efface, Hitler triomphe
Hitler s’approche du but : obtenir les pleins pouvoirs pour quatre ans. Au Reichstag, il est déjà acclamé par les députés nazis et par les militants qui sont venus en masse. Mais il a encore besoin d’une majorité. Pour ce faire, il incarcère quinze députés sociaux-démocrates supplémentaires. Les pleins pouvoirs sont votés sous la contrainte, mais ça y est, Hitler gouverne sans le contrôle du Parlement et sans le contreseing du Président. Hindenburg lui-même ayant renoncé à cette prérogative, le président n’est plus qu’un spectateur.
En un peu plus de 3 mois, l’Allemagne devient une dictature. Le 22 juin 1933, le parti social-démocrate a disparu. Tous les partis de droite et du centre qui ont installé Hitler au pouvoir sont priés de se saborder et de rejoindre le parti nazi. Hitler réclame une nouvelle dissolution du Reichstag. Maintenant, le président accepte tout et le parti nazi obtient 92 % des voix à cette nouvelle élection législative. Hitler a obtenu ce qu’il voulait et, d’après ses dires, Hindenburg aussi : « cela a toujours été mon opinion que le salut de l’Allemagne est dans l’union de tous les partis en un parti commun de la patrie, Hitler l’a réussi ».
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À la date anniversaire de sa victoire contre les Russes, une nouvelle cérémonie est organisée à la gloire du maréchal-président âgé de 86 ans. Hitler et Goering lui offrent un domaine avec une immunité fiscale et une dotation d’un million de marks. Le 30 juin 1934 se déroule la tristement célèbre Nuit des longs couteaux. Les SA et les membres les plus révolutionnaires du parti nazi sont littéralement assassinés sur ordre d’Hitler.
Et Hindenburg va même se fendre d’un télégramme à Hitler qu’il double d’un télégramme à Goering qui dit : « vous avez sauvé le peuple allemand d’un grave péril ». Un mois après, le maréchal Hindenburg meurt content de son œuvre et sans doute serein pour la destinée de son pays. La veille, Hitler avait pris soin de faire voter une loi fusionnant le poste de président avec celui de chancelier du Reich. Son objectif étant atteint, Hitler ne peut qu’organiser des funérailles majestueuses à Hindenburg, qui reste le président qui l’a porté au pouvoir.
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