Robert Werner lit les poètes

Robert Werner lit les poètes

By Institut de FranceSociety & Culture
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Robert Werner lit les poètes episodes

  • Ayant tant de malheurs gémi profondément, Joachim du Bellay
    Ayant tant de malheurs gémi profondément,
    Je vis une cité quasi semblable à celle
    Que vit le messager de la bonne nouvelle,
    Mais bâti sur le sable était son fondement.
    Il semblait que son chef touchât au firmament,
    Et sa forme n’était moins superbe que belle :
    Digne, s’il en fut onc, digne d’être immortelle,
    Si rien dessous le ciel se fondait fermement.
    J’étais émerveillé de voir si bel ouvrage,
    Quand du côté du nord vint le cruel orage,
    Qui soufflant la fureur de son coeur dépité
    Sur tout ce qui s’oppose encontre sa venue,
    Renversa sur-le-champ, d’une poudreuse nue,
    Les faibles fondements de la grande cité.
    2 min
  • Lise, Victor Hugo
    J’avais douze ans ; elle en avait bien seize.
    Elle était grande, et, moi, j’étais petit.
    Pour lui parler le soir plus à mon aise,
    Moi, j’attendais que sa mère sortît ;
    Puis je venais m’asseoir près de sa chaise
    Pour lui parler le soir plus à mon aise.
    Que de printemps passés avec leurs fleurs !
    Que de feux morts, et que de tombes closes !
    Se souvient-on qu’il fut jadis des coeurs ?
    Se souvient-on qu’il fut jadis des roses ?
    Elle m’aimait. Je l’aimais. Nous étions
    Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
    Dieu l’avait faite ange, fée et princesse.
    Comme elle était bien plus grande que moi,
    Je lui faisais des questions sans cesse
    Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi ?
    Et par moments elle évitait, craintive,
    Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.
    Puis j’étalais mon savoir enfantin,
    Mes jeux, la balle et la toupie agile ;
    J’étais tout fier d’apprendre le latin ;
    Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile ;
    Je bravais tout; rien ne me faisait mal ;
    Je lui disais : Mon père est général.
    Quoiqu’on soit femme, il faut parfois qu’on lise
    Dans le latin, qu’on épelle en rêvant ;
    Pour lui traduire un verset, à l’église,
    Je me penchais sur son livre souvent.
    Un ange ouvrait sur nous son aile blanche,
    Quand nous étions à vêpres le dimanche.
    Elle disait de moi : C’est un enfant !
    Je l’appelais mademoiselle Lise.
    Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
    Je me penchais sur son livre à l’église ;
    Si bien qu’un jour, vous le vîtes, mon Dieu !
    Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.
    Jeunes amours, si vite épanouies,
    Vous êtes l’aube et le matin du coeur.
    Charmez l’enfant, extases inouïes !
    Et quand le soir vient avec la douleur,
    Charmez encor nos âmes éblouies,
    Jeunes amours, si vite épanouies !
    3 min
  • Villanelle, Philippe Desportes
    Rosette, pour un peu d'absence,
    Votre cœur vous avez changé,
    Et moi, sachant cette inconstance,
    Le mien autre part j'ai rangé :
    Jamais plus, beauté si légère
    Sur moi tant de pouvoir n'aura :
    Nous verrons, volage bergère,
    Qui premier s'en repentira.
    Tandis qu'en pleurs je me consume,
    Maudissant cet éloignement,
    Vous qui n'aimez que par coutume,
    Caressiez un nouvel amant.
    Jamais légère girouette
    Au vent si tôt ne se vira :
    Nous verrons, bergère
    Rosette,
    Qui premier s'en repentira.
    Où sont tant de promesses saintes,
    Tant de pleurs versés en partant?
    Est-il vrai que ces tristes plaintes
    Sortissent d'un cœur inconstant?
    Dieux! que vous êtes mensongère!
    Maudit soit qui plus vous croira !
    Nous verrons, volage bergère,
    Qui premier s'en repentira.
    Celui qui a gagné ma place
    Ne vous peut aimer tant que moi;
    Et celle que j'aime vous passe
    De beauté, d'amour et de foi.
    Gardez bien votre amitié neuve,
    La mienne plus ne variera,
    Et puis, nous verrons à l'épreuve
    Qui premier s'en repentira.
    3 min
  • « Il fera longtemps clair ce soir », Anna de Noailles
    « Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent,
    La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
    Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
    Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…
    Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
    Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
    On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
    De peur de déranger le sommeil des odeurs.
    De lointains roulements arrivent de la ville…
    La poussière, qu’un peu de brise soulevait,
    Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
    Redescend doucement sur les chemins tranquilles.
    Nous avons tous les jours l’habitude de voir
    Cette route si simple et si souvent suivie,
    Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
    Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir… »
    « Il fera longtemps clair ce soir », Anna de Noailles
    2 min
  • Le plus beau vers de la langue française, René de Obaldia
    « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »
    Voici, mes zinfints
    Sans en avoir l'air
    Le plus beau vers
    De la langue française.
    Ai, eu, ai, in
    Le geai gélatineux geignait dans le jasmin...
    Le poite aurait pu dire
    Tout à son aise :
    « Le geai volumineux picorait des pois fins »
    Eh bien ! non, mes zinfints.
    Le poite qui a du génie
    Jusque dans son délire
    D'une main moite
    A écrit :
    « C'était l'heure divine où, sous le ciel gamin,
    LE
    GEAI
    GÉLATINEUX
    GEIGNAIT
    DANS
    LE
    JASMIN.»
    Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.
    Là, le geai est agi
    Par le génie du poite
    Du poite qui s'identifie À l'oiseau sorti de son nid
    Sorti de sa ouate.
    Quand vous serez grinds
    Mes zinfints
    Et que vous aurez une petite amie anglaise
    yous pourrez murmurer
    A son oreille dénaturée
    Ce vers, le plus beau de la langue française
    Et qui vient tout droit du gallo-romain :
    « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »
    Le plus beau vers de la langue française, René de Obaldia
    3 min
  • Le Balcon, Charles Baudelaire
    Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
    Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
    Tu te rappelleras la beauté des caresses,
    La douceur du foyer et le charme des soirs,
    Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
    Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
    Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
    Que ton sein m'était doux ! que ton cœur m'était bon !
    Nous avons dit souvent d'impérissables choses
    Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.
    Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
    Que l'espace est profond ! que le cœur est puissant !
    En me penchant vers toi, reine des adorées,
    Je croyais respirer le parfum de ton sang.
    Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
    La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
    Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
    Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
    Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
    La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.
    Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
    Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
    Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
    Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux ?
    Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses !
    Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
    Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
    Comme montent au ciel les soleils rajeunis
    Après s'être lavés au fond des mers profondes ?
    - Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
    Le Balcon, Charles Baudelaire
    3 min
  • Barbara, Jacques Prévert
    Rappelle-toi Barbara
    Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
    Et tu marchais souriante
    Épanouie ravie ruisselante
    Sous la pluie
    Rappelle-toi Barbara
    Il pleuvait sans cesse sur Brest
    Et je t’ai croisée rue de Siam
    Tu souriais
    Et moi je souriais de même
    Rappelle-toi Barbara
    Toi que je ne connaissais pas
    Toi qui ne me connaissais pas
    Rappelle-toi
    Rappelle-toi quand même jour-là
    N’oublie pas
    Un homme sous un porche s’abritait
    Et il a crié ton nom
    Barbara
    Et tu as couru vers lui sous la pluie
    Ruisselante ravie épanouie
    Et tu t’es jetée dans ses bras
    Rappelle-toi cela Barbara
    Et ne m’en veux pas si je te tutoie
    Je dis tu à tous ceux que j’aime
    Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
    Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
    Même si je ne les connais pas
    Rappelle-toi Barbara
    N’oublie pas Cette pluie sage et heureuse
    Sur ton visage heureux
    Sur cette ville heureuse
    Cette pluie sur la mer
    Sur l’arsenal
    Sur le bateau d’Ouessant
    Oh Barbara
    Quelle connerie la guerre
    Qu’es-tu devenue maintenant
    Sous cette pluie de fer
    De feu d’acier de sang
    Et celui qui te serrait dans ses bras
    Amoureusement
    Est-il mort disparu ou bien encore vivant
    Oh Barbara
    Il pleut sans cesse sur Brest
    Comme il pleuvait avant
    Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
    C’est une pluie de deuil terrible et désolée
    Ce n’est même plus l’orage
    De fer d’acier de sang
    Tout simplement des nuages
    Qui crèvent comme des chiens
    Des chiens qui disparaissent
    Au fil de l’eau sur Brest
    Et vont pourrir au loin
    Au loin très loin de Brest
    Dont il ne reste rien.
    Barbara, Jacques Prévert
    3 min
  • Ballade des mauvaises personnes, Charles Cros
    Qu’on vive dans les étincelles
    Ou qu’on dorme sur le gazon
    Au bruit des râteaux et des pelles,
    On entend mâles et femelles
    Prêtes à toute trahison,
    Les personnes perpétuelles
    Aiguisant leurs griffes cruelles,
    Les personnes qui ont raison.
    Elles rêvent (choses nouvelles !)
    Le pistolet et le poison.
    Elles ont des chants de crécelles
    Elles n’ont rien dans leurs cervelles
    Ni dans le coeur aucun tison,
    Froissant les fleurs sous leurs semelles
    Et courant des routes (lesquelles ?)
    Les personnes qui ont raison.
    Malgré tant d’injures mortelles
    Les roses poussent à foison
    Et les seins gonflent les dentelles
    Et rose est encor l’horizon ;
    Roses sont Marie et Suzon !
    Mais, les autres, que veulent-elles ?
    Elles ne sont vraiment pas belles,
    Les personnes qui ont raison.
    Prince, qui, gracieux, excelles
    A nous tirer de la prison,
    Chasse au loin par tes ritournelles
    Les personnes qui ont raison.
    Ballade des mauvaises personnes, Charles Cros
    2 min
  • Dédicace, Paul Verlaine
    Vous souvient-il, cocodette un peu mûre
    Qui gobergez vos flemmes de bourgeoise,
    Du temps joli quand, gamine un peu sure,
    Tu m'écoutais, blanc-bec fou qui dégoise ?
    Gardâtes-vous fidèle la mémoire,
    O grasse en des jerseys de poult-de-soie,
    De t'être plu jadis à mon grimoire,
    Cour par écrit, postale petite oye ?
    Avez-vous oublié, Madame Mère,
    Non, n'est-ce pas, même en vos bêtes fêtes,
    Mes fautes de goût, mais non de grammaire,
    Au rebours de tes chères lettres bêtes ?
    Et quand sonna l'heure des justes noces,
    Sorte d'Ariane qu'on me dit lourde,
    Mes yeux gourmands et mes baisers féroces
    A tes nennis faisant l'oreille sourde ?
    Rappelez-vous aussi, s'il est loisible
    A votre coeur de veuve mal morose,
    Ce moi toujours tout prêt, terrible, horrible,
    Ce toi mignon prenant goût à la chose,
    Et tout le train, tout l'entrain d'un manège
    Qui par malheur devint notre ménage.
    Que n'avez-vous, en ces jours-là, que n'ai-je
    Compris les torts de votre et de mon âge !
    C'est bien fâcheux : me voici, lamentable
    Epave éparse à tous les flots du vice.
    Vous voici, toi, coquine détestable,
    Et ceci fallait que je l'écrivisse !
    Paul Verlaine, Dédicace
    3 min
  • Élévation, Charles Baudelaire
    Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
    Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
    Par delà le soleil, par delà les éthers,
    Par delà les confins des sphères étoilées,
    Mon esprit, tu te meus avec agilité,
    Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
    Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
    Avec une indicible et mâle volupté.
    Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
    Va te purifier dans l’air supérieur,
    Et bois, comme une pure et divine liqueur,
    Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
    Derrière les ennuis et les vastes chagrins
    Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
    Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
    S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
    Celui dont les pensers, comme des alouettes,
    Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
    – Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
    Le langage des fleurs et des choses muettes !
    Charles Baudelaire, Les fleurs du mal
    3 min

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Émission de culture générale. Chaque semaine, un nouvel invité (académicien, chercheur, etc) apporte des éclairages approfondis et nuancés sur un sujet tiré de sa spécialité.