Robert Werner lit les poètes

Robert Werner lit les poètes

By Institut de FranceSociety & Culture
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Robert Werner lit les poètes episodes

  • Il y a, Guillaume Apollinaire
    Il y a des petits ponts épatants
    Il y a mon cœur qui bat pour toi
    Il y a une femme triste sur la route
    Il y a un beau petit cottage dans un jardin
    Il y a six soldats qui s’amusent comme des fous
    Il y a mes yeux qui cherchent ton image
    Il y a un petit bois charmant sur la colline
    Et un vieux territorial pisse quand nous passons
    Il y a un poète qui rêve au ptit Lou
    Il y a un ptit Lou exquis dans ce grand Paris
    Il y a une batterie dans une forêt
    Il y a un berger qui paît ses moutons
    Il y a ma vie qui t’appartient
    Il y a mon porte-plume réservoir qui court, qui court
    Il y a un rideau de peupliers délicat, délicat
    Il y a toute ma vie passée qui est bien passée
    Il y a des rues étroites à Menton où nous nous sommes aimés
    Il y a une petite fille de Sospel qui fouette ses camarades
    Il y a mon fouet de conducteur dans mon sac à avoine
    Il y a des wagons belges sur la voie
    Il y a mon amour
    Il y a toute la vie
    Je t’adore
    Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou
    2 min
  • Mon âme a son secret, Félix Arvers
    Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
    Un amour éternel en un moment conçu :
    Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
    Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
    Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
    Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
    Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
    N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
    Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
    Elle ira son chemin, distraite et sans entendre
    Ce murmure d’amour élevé sur ses pas.
    À l’austère devoir, pieusement fidèle,
    Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle
    « Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.
    Félix Arvers, « Mon âme a son secret »
    2 min
  • « Aimez-vous le passé »
    « Aimez-vous le passé
    Et rêver d’histoires
    Évocatoires
    Aux contours effacés ?
    Les vieilles chambres
    Veuves de pas
    Qui sentent tout bas
    L’iris et l’ambre ;
    La pâleur des portraits,
    Les reliques usées
    Que des morts ont baisées,
    Chère, je voudrais
    Qu’elles vous soient chères,
    Et vous parlent un peu
    D’un coeur poussiéreux
    Et plein de mystère. »
    Paul-Jean Toulet, « Aimez-vous le passé », Chansons (1900)
    2 min
  • Jalousie, Paul Géraldy
    Jalousie
    Je suis jaloux. Tu es là-bas, à la campagne,
    et moi je suis là, tout seul, à présent !
    Des parents, je sais, t’accompagnent
    qui ne sont pas très amusants.
    Mais je suis jaloux tout de même,
    jaloux de te savoir là-bas par ce printemps…
    Tout ce bleu doit te faire oublier que tu m’aimes…
    Moi je pense à toi tout le temps !
    J’ai l’âme ivre et comme défaite.
    Je pleure d’amour et d’ennui.
    Ton image est là, dans ma tête :
    tu es joliment bien, petite âme, aujourd’hui !
    Je suis jaloux, quoi que je fasse ou que je veuille.
    Il fait tiède et doux dans Paris !
    C’est adorable ! Et moi je rage et je t’écris,
    à toi, à toi, petit chéri,
    qui est là-bas, où sont les feuilles…
    Tu dois avoir ton grand chapeau
    de paille blonde et de glycines
    qui met des petits ronds de soleil sur ta peau.
    Tu dois bien m’oublier ! Et moi je te devine
    jolie, heureuse… Il fait si beau !
    Ah ! je pleurerais de colère !
    Il a plu pendant tout un mois :
    Il faut qu’on t’écarte de moi
    quand tu m’es le plus nécessaire !
    Je ne t’ai jamais tant aimée qu’en ce moment.
    Cet air tiède et doux m’exaspère
    qui pénètre l’appartement
    Je t’en veux, je souffre, et souhaite
    que là-bas tu souffres autant.
    Ce n’est pas très gentil, bien sûr ! C’est un peu bête.
    Mais, que veux-tu ! je t’aime tant !
    Je voudrais que tu me regrettes
    au point de haïr ce printemps…
    Je serais même très content
    s’il te faisait un peu mal à la tête.
    Paul Géraldy, «Jalousie », Toi et Moi (1922)
    2 min
  • À la santé, Guillaume Apollinaire
    A la santé
    Avant d’entrer dans ma cellule
    Il a fallu me mettre nu
    Et quelle voix sinistre ulule
    Guillaume qu’es-tu devenu
    Le Lazare entrant dans la tombe
    Au lieu d’en sortir comme il fit
    Adieu Adieu chantante ronde
    Ô mes années ô jeunes filles
    Dans une fosse comme un ours
    Chaque matin je me promène
    Tournons tournons tournons toujours
    Le ciel est bleu comme une chaîne
    Dans une fosse comme un ours
    Chaque matin je me promène
    Dans la cellule d’à côté
    On y fait couler la fontaine
    Avec les clefs qu’il fait tinter
    Que le geôlier aille et revienne
    Dans la cellule d’à côté
    On y fait couler la fontaine
    J’écoute les bruits de la ville
    Et prisonnier sans horizon
    Je ne vois rien qu’un ciel hostile
    Et les murs nus de ma prison
    Le jour s’en va voici que brûle
    Une lampe dans la prison
    Nous sommes seuls dans ma cellule
    Belle clarté, Chère raison
    Guillaume Apollinaire, « À la santé », Alcools (1913)
    2 min
  • Réponse, Charles Cros
    Réponse
    Ce que je te suis te donne du doute ?
    Ma vie est à toi, si tu la veux, toute.
    Et loin que je sois maître de tes voeux,
    C'est toi qui conduis mon rêve où tu veux
    Avec la beauté du ciel, en toi vibre
    Un rythme fatal ; car mon âme libre
    Passe de la joie aux âpres soucis
    Selon que le veut l'arc de tes sourcils.
    Que j'aye ton coeur ou que tu me l'ôtes,
    Je te bénirai dans des rimes hautes,
    Je me souviendrai qu'un jour je te plus
    Et que je n'ai rien à vouloir de plus.
    Charles Cros (1873)
    2 min
  • À Villequier, Victor Hugo
    À Villequier
    Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
    Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
    Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
    Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
    Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure
    Je sors, pâle et vainqueur,
    Et que je sens la paix de la grande nature
    Qui m'entre dans le cœur ;
    Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
    Emu par ce superbe et tranquille horizon,
    Examiner en moi les vérités profondes
    Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
    Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre
    De pouvoir désormais
    Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
    Elle dort pour jamais ;
    Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,
    Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
    Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
    Je reprends ma raison devant l'immensité ;
    Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
    Je vous porte, apaisé,
    Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
    Que vous avez brisé ;
    (...)
    Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ;
    L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.
    L'homme subit le joug sans connaître les causes.
    Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.
    (...)
    Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.
    Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
    Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire :
    C'est ici ma maison, mon champ et mes amours !
    Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
    Il vieillit sans soutiens.
    Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;
    J'en conviens, j'en conviens !
    Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie
    Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
    L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,
    Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
    Je sais que vous avez bien autre chose à faire
    Que de nous plaindre tous,
    Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
    Ne vous fait rien, à vous !
    Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
    Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
    Que la création est une grande roue
    Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ;
    Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
    Passent sous le ciel bleu ;
    Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ;
    Je le sais, ô mon Dieu !
    (...)
    Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,
    Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
    Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,
    Eclairant toute chose avec votre clarté ;
    Que j'avais, affrontant la haine et la colère,
    Fait ma tâche ici-bas,
    Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,
    Que je ne pouvais pas
    Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie
    Vous appesantiriez votre bras triomphant,
    Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,
    Vous me reprendriez si vite mon enfant !
    (...)
    Considérez qu'on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
    Que l'œil qui pleure trop finit par s'aveugler,
    Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
    Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
    (...)
    Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
    Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
    Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
    Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
    Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
    Le soir, quand tout se tait,
    Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
    Cet ange m'écoutait !
    Hélas ! vers le passé tournant un œil d'envie,
    Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
    Je regarde toujours ce moment de ma vie
    Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler !
    Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,
    L'instant, pleurs superflus !
    Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure,
    Quoi donc ! je ne l'ai plus !
    Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
    Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
    L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
    Et mon cœur est soumis, mais n'est pas résigné.
    Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
    Mortels sujets aux pleurs,
    Il nous est malaisé de retirer notre âme
    De ces grandes douleurs.
    Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
    Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
    Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
    Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,
    Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
    Petit être joyeux,
    Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée
    Une porte des cieux ;
    Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
    Croître la grâce aimable et la douce raison,
    Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime
    Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
    Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
    De tout ce qu'on rêva,
    Considérez que c'est une chose bien triste
    De le voir qui s'en va !
    Victor Hugo, « À Villequier », Les Contemplations (1856)
    7 min
  • Ma seule amour, Charles d'Orléans
    Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
    Puisqu'il me fault loing de vous demorer,
    Je n'ay plus riens, à me reconforter,
    Qu'un souvenir pour retenir lyesse.
    En allegant, par Espoir, ma destresse,
    Me couvendra le temps ainsi passer,
    Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
    Puisqu'il me fault loing de vous demorer.
    Car mon las cueur, bien garny de tristesse,
    S'en est voulu avecques vous aler,
    Ne je ne puis jamais le recouvrer,
    Jusques verray vostre belle jeunesse,
    Ma seule amour, ma joye et ma maistresse.
    Charles d'Orléans, XVe siècle.
    2 min
  • Il est d'étranges soirs, Albert Samain
    Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme,
    Où dans l'air énervé flotte du repentir,
    Où sur la vague lente et lourde d'un soupir
    Le coeur le plus secret aux lèvres vient mourir.
    Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
    Et, ces soirs-là, je vais tendre comme une femme.
    Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
    Où l'âme a des gaietés d'eaux vives dans les roches,
    Où le coeur est un ciel de Pâques plein de cloches,
    Où la chair est sans tache et l'esprit sans reproches.
    Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
    Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.
    Il est de mornes jours, où las de se connaître
    Le coeur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin,
    Où le plus cher passé semble un décor déteint,
    Où s'agite un minable et vague cabotin.
    Il est de mornes jours las du poids de connaître,
    Et, ces jours-là, je vais courbé comme un ancêtre.
    Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,
    Où l'âme, au bout de la spirale descendue,
    Pâle et sur l'infini terrible suspendue,
    Sent le vent de l'abîme, et recule éperdue !
    Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,
    Et, ces nuits-là, je suis dans l'ombre comme un mort.
    Albert Samain, « Il est d'étranges soirs », Au Jardin de l'Infante, 1893.
    3 min
  • À Madame Lullin, Voltaire
    À Madame Lullin
    Hé quoi ! vous êtes étonnée
    Qu’au bout de quatre-vingts hivers,
    Ma Muse faible et surannée
    Puisse encor fredonner des vers ?
    Quelquefois un peu de verdure
    Rit sous les glaçons de nos champs ;
    Elle console la nature,
    Mais elle sèche en peu de temps.
    Un oiseau peut se faire entendre
    Après la saison des beaux jours ;
    Mais sa voix n’a plus rien de tendre,
    Il ne chante plus ses amours.
    Ainsi je touche encor ma lyre
    Qui n’obéit plus à mes doigts ;
    Ainsi j’essaie encor ma voix
    Au moment même qu’elle expire.
    « Je veux dans mes derniers adieux,
    Disait Tibulle à son amante,
    Attacher mes yeux sur tes yeux,
    Te presser de ma main mourante. »
    Mais quand on sent qu’on va passer,
    Quand l’âme fuit avec la vie,
    A-t-on des yeux pour voir Délie,
    Et des mains pour la caresser ?
    Dans ce moment chacun oublie
    Tout ce qu’il a fait en santé.
    Quel mortel s’est jamais flatté
    D’un rendez-vous à l’agonie ?
    Délie elle-même, à son tour,
    S’en va dans la nuit éternelle,
    En oubliant qu’elle fut belle,
    Et qu’elle a vécu pour l’amour.
    Nous naissons, nous vivons, bergère,
    Nous mourons sans savoir comment ;
    Chacun est parti du néant :
    Où va-t-il ?… Dieu le sait, ma chère.
    Voltaire
    3 min

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