Robert Werner lit les poètes

Robert Werner lit les poètes

By Institut de FranceSociety & Culture
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Robert Werner lit les poètes episodes

  • Bonne justice, Paul Éluard
    C’est la chaude loi des hommes
    Du raisin ils font du vin
    Du charbon ils font du feu
    Des baisers ils font des hommes
    C’est la dure loi des hommes
    Se garder intact malgré
    Les guerres et la misère
    Malgré les dangers de mort
    C’est la douce loi des hommes
    De changer l’eau en lumière
    Le rêve en réalité
    Et les ennemis en frères
    Une loi vieille et nouvelle
    Qui va se perfectionnant
    Du fond du cœur de l’enfant
    Jusqu’à la raison suprême.
    Paul Éluard, « Bonne justice », Pouvoir tout dire, 1951
    2 min
  • Hôtels, Guillaume Apollinaire
    La chambre est veuve
    Chacun pour soi
    Présence neuve
    On paye au mois
    Le patron doute
    Payera-t-on
    Je tourne en route
    Comme un toton
    Le bruit des fiacres
    Mon voisin laid
    Qui fume un âcre
    Tabac anglais
    Ô La Vallière
    Qui boite et rit
    De mes prières
    Table de nuit
    Et tous ensemble
    Dans cet hôtel
    Savons la langue
    Comme à Babel
    Fermons nos portes
    À double tour
    Chacun apporte
    Son seul amour
    Guillaume Apollinaire, « Hôtels » Alcools, 1913
    2 min
  • Habitude, Paul Géraldy
    Tu veux savoir pourquoi, sans cause,
    je fais ce soir mes yeux mauvais...
    Je pense à d'anciennes choses,
    à des robes que tu avais...
    J'ai beau chercher, je ne vois point
    en nous de changements notables.
    A peine y a t-il un peu moins
    de fleurs aujourd'hui sur nos tables...
    Pourtant, pourtant, je me souviens
    d'un autre temps, d'une autre flamme...
    Il me semble que tu deviens
    une femme comme les femmes.
    Paul Géraldy, Habitude
    2 min
  • Sonnet, Alfred de Musset
    Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
    Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
    Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
    Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;
    C’est le temps de la ville. — Oh ! lorsque, l’an dernier,
    J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
    Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
    (J’entends encore au vent les postillons crier),
    Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
    Sous ses mille falots assise en souveraine !
    J’allais revoir l’hiver. — Et toi, ma vie, et toi,
    Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ;
    Je saluais tes murs. — Car, qui m’eût dit, madame,
    Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ?
    Alfred de Musset, « Sonnet », Premières Poésies, Août 1829.
    2 min
  • L'angoisse, Paul Verlaine
    Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
    Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
    Siciliennes, ni les pompes aurorales,
    Ni la solennité dolente des couchants.
    Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
    Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
    Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
    Et je vois du même oeil les bons et les méchants.
    Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
    Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
    L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.
    Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
    Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
    Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.
    Paul Verlaine, « L'angoisse », Poèmes saturniens.
    2 min
  • Il pleut, Francis Carco
    Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
    Nous resterons à la maison :
    Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
    Par ce temps d’arrière-saison.
    Il pleut. Les taxis vont et viennent.
    On voit rouler les autobus
    Et les remorqueurs sur la Seine
    Font un bruit... qu’on ne s’entend plus !
    C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
    La pluie dont le crépitement
    Heurte la vitre goutte à goutte...
    Et tu me souris tendrement.
    Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
    Qui sanglote comme un adieu.
    Tu vas me quitter tout à l’heure :
    On dirait qu’il pleut dans tes yeux.
    Il pleut, Francis Carco.
    2 min
  • Renaissance, Sully Prudhomme
    Je voudrais, les prunelles closes,
    Oublier, renaître, et jouir
    De la nouveauté, fleur des choses,
    Que l'âge fait évanouir.
    Je resaluerais la lumière,
    Mais je déplierais lentement
    Mon âme vierge et ma paupière
    Pour savourer l'étonnement ;
    Et je devinerais moi-même
    Les secrets que nous apprenons ;
    J'irais seul aux êtres que j'aime
    Et je leur donnerais des noms ;
    Émerveillé des bleus abîmes
    Où le vrai Dieu semble endormi,
    Je cacherais mes pleurs sublimes
    Dans des vers sonnant l'infini ;
    Et pour toi, mon premier poème,
    Ô mon aimée, ô ma douleur,
    Je briserais d'un cri suprême
    Un vers frêle comme une fleur.
    Si pour nous il existe un monde
    Où s'enchaînent de meilleurs jours,
    Que sa face ne soit pas ronde,
    Mais s'étende toujours, toujours...
    Et que la beauté, désapprise
    Par un continuel oubli,
    Par une incessante surprise
    Nous fasse un bonheur accompli.
    Renaissance, René-François Sully Prudhomme.
    2 min
  • Trouver l'âge de ce village, Maurice Fombeure
    Autour des sentiers blancs, le sommeil de la mer,
    Autour des tamaris le sommeil et l'amour,
    Risque en alexandrins ces rixes, ces paresses,
    Le sommeil de la mort sur la plage des jours.
    Au coucher du soleil, mon village écarlate,
    La mairie à la chaux puis le curé dodu,
    Un jardin fou criblé d'oiseaux, de mille-pattes
    Et l'église écoutant ses orgues suspendues.
    Le bruit clair des lavoirs et le bruit des sources.
    Sur la place, un tilleul aveugle et répandu
    Un chariot que la lune attelle à la grande Ourse
    Et Saint Eloi, patron des forgerons perdus.
    Mon lit où la mort prend la forme du sommeil,
    Disperse les songes assoupis sous mon toit,
    Où je dors toujours seul et toujours avec toi
    Car tu es sur ma vie comme une étoile blanche.
    Au fond des prunelliers mon village éternel
    Au fond de ta forêt, déchiré par l'orée
    Au bas d'un doux ciel clos cravaché d'hirondelles,
    Je t'aime mon village éternel, éternel,
    Tes fumées tremblent dans mon coeur,
    Tes volets s'ouvrent dans mes yeux ;
    Je t'aime mon village innocent et joyeux
    Où la vie fait un doux bruit d'ailes.
    Trouver l'âge de ce village, Maurice Fombeure (1906-1981)
    2 min
  • Les yeux, Sully Prudhomme
    Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
    Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;
    Ils dorment au fond des tombeaux
    Et le soleil se lève encore.
    Les nuits plus douces que les jours
    Ont enchanté des yeux sans nombre ;
    Les étoiles brillent toujours
    Et les yeux se sont remplis d’ombre.
    Oh ! qu’ils aient perdu le regard,
    Non, non, cela n’est pas possible !
    Ils se sont tournés quelque part
    Vers ce qu’on nomme l’invisible ;
    Et comme les astres penchants,
    Nous quittent, mais au ciel demeurent,
    Les prunelles ont leurs couchants,
    Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent :
    Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
    Ouverts à quelque immense aurore,
    De l’autre côté des tombeaux
    Les yeux qu’on ferme voient encore.
    René-François Sully Prudhomme, « Les yeux », La vie intérieure
    2 min
  • La Chambre, Paul Géraldy
    J’aime plus fort, aux fins des soirs trop doux,
    ma chambre tiède, intime, quotidienne,
    intérieure, où dans des clartés miennes,
    tout mon passé m’a donné rendez-vous.
    Je l’ai peuplée avec de vieilles lettres.
    Je m’y suis fait mes amours en lisant.
    Et le miroir où se rit ma fenêtre
    double pour moi le ciel insuffisant.
    Le grand fauteuil est tout plein des histoires
    d'un livre rouge et or que j'ai aimé.
    Et mon enfance est là, dans les armoires,
    Qui dort tout bas sous des jouets brisés.
    Parfois cependant, des fadeurs remontent
    des murs gris et lourds d'ennuis amassés.
    Je n'écoute plus ce qu'il me racontent,
    je n'ai plus d'amour pour mon temps passé.
    Et tandis qu'usé par des habitudes
    et n'évoquant plus ce qui dort en eux,
    les objets qui me font une solitude,
    je rêve à la chambre où nous serions deux.
    Paul Géraldy, « La Chambre », Les Petites Âmes
    2 min

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Émission de culture générale. Chaque semaine, un nouvel invité (académicien, chercheur, etc) apporte des éclairages approfondis et nuancés sur un sujet tiré de sa spécialité.