Robert Werner lit les poètes

Robert Werner lit les poètes

By Institut de FranceSociety & Culture
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Robert Werner lit les poètes episodes

  • Tant que mes yeux pourront larmes épandre, Louise Labé
    Tant que mes yeux pourront larmes épandre
    A l'heur passé avec toi regretter,
    Et qu'aux sanglots et soupirs résister
    Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;
    Tant que ma main pourra les cordes tendre
    Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
    Tant que l'esprit se voudra contenter
    De ne vouloir rien fors que toi comprendre,
    Je ne souhaite encore point mourir.
    Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
    Ma voix cassée, et ma main impuissante,
    Et mon esprit en ce mortel séjour
    Ne pouvant plus montrer signe d'amante,
    Prierai la mort noircir mon plus clair jour.
    Louise Labé
    2 min
  • Et la mer et l’amour…, Pierre de Marbeuf
    Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
    Et la mer est amère, et l’amour est amer,
    L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
    Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.
    Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
    Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
    Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
    Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.
    La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
    Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
    Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.
    Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
    Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
    Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.
    Pierre de Marbeuf, « Et la mer et l’amour… », 1628
    2 min
  • De la jeune dame qui a vieil mari, Clément Marot
    En languissant et en griève tristesse
    Vit mon las coeur, jadis plein de liesse,
    Puisque l'on m'a donné mari vieillard.
    Hélas, pourquoi ? Rien ne sait du vieil art
    Qu'apprend Vénus, l'amoureuse déesse.
    Par un désir de montrer ma prouesse
    Souvent l'assaus : mais il demande : " où est-ce ? ",
    ou dort (peut-être), et mon coeur veille à part
    En languissant.
    Puis quand je veux lui jouer de finesse,
    Honte me dit : " Cesse, ma fille, cesse,
    Garde-t'en bien, à honneur prends égard. "
    Lors je réponds : " Honte, allez à l'écart :
    Je ne veux pas perdre ainsi ma jeunesse
    En languissant.
    De la jeune dame qui a vieil mari, Clément Marot
    2 min
  • Cantique à Elsa, Louis Aragon
    Je te touche et je vois ton corps et tu respires
    Ce ne sont plus les jours du vivre séparés
    C'est toi tu vas tu viens et je suis ton empire
    Pour le meilleur et pour le pire
    Et jamais tu ne fus aussi lointaine à mon gré
    Ensemble nous trouvons au pays des merveilles
    Le plaisir sérieux couleur de l'absolu
    Mais lorsque je reviens à nous que je m'éveille
    Si je soupire à ton oreille
    Comme des mots d'adieu tu ne les entends plus.
    Elle dort. Longuement je l'écoute se taire
    C'est elle dans mes bras présente et cependant
    Plus absente d'y être et moi plus solitaire
    D'être plus près de son mystère
    Comme un joueur qui lit aux dés le point perdant.
    Le jour qui semblera l'arracher à l'absence
    Me la rend plus touchante et plus belle que lui
    De l'ombre elle a gardé les parfums et l'essence
    Elle est comme un songe des sens
    Le jour qui la ramène est encore une nuit
    Buissons quotidiens à quoi nous nous griffâmes
    La vie aura passé comme un air entêtant
    Jamais rassasié de ces yeux qui m'affament
    Mon ciel mon désespoir ma femme
    Treize ans j'aurais guetté ton silence chantant
    Comme le coquillage enregistre la mer
    Grisant mon coeur treize ans treize hivers treize étés
    J'aurais tremblé treize ans sur le seuil des chimères
    Treize ans d'une peur douce-amère
    Et treize ans conjuré des périls inventés
    Ô mon enfant le temps n'est pas à notre taille
    Que sont mille et une nuit pour des amants
    Treize ans c'est comme un jour et c'est un feu de paille
    Qui brûle à nos pieds maille à maille
    Le magique tapis de notre isolement
    Louis Aragon, Cantique à Elsa
    3 min
  • Certes, elle n'était pas femme, Victor Hugo
    Certes, elle n'était pas femme et charmante en vain,
    Mais le terrestre en elle avait un air divin.
    Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies ;
    Elle acceptait l'amour et tous ses incendies,
    Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas,
    Ne se refusait point et ne se livrait pas ;
    Sa tendre obéissance était haute et sereine ;
    Elle savait se faire esclave et rester reine,
    Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu
    Que d'avoir tout donné sans avoir rien perdu !
    Elle était nue avec un abandon sublime
    Et, couchée en un lit, semblait sur une cime.
    À mesure qu'en elle entrait l'amour vainqueur,
    On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur ;
    Elle vous caressait avec de la lumière ;
    La nudité des pieds fait la marche plus fière
    Chez ces êtres pétris d'idéale beauté ;
    Il lui venait dans l'ombre au front une clarté
    Pareille à la nocturne auréole des pôles ;
    À travers les baisers, de ses blanches épaules
    On croyait voir sortir deux ailes lentement ;
    Son regard était bleu, d'un bleu de firmament ;
    Et c'était la grandeur de cette femme étrange
    Qu'en cessant d'être vierge elle devenait ange.
    Certes elle n'était pas femme, Victor Hugo
    3 min
  • À la lumière d'hiver, Philippe Jaccottet
    Un homme qui vieillit est un homme plein d'images
    raides comme du fer en travers de sa vie,
    n'attendez plus qu'il chante avec ces clous dans la gorge.
    Autrefois la lumière nourrissait sa bouche,
    maintenant il raisonne et se contraint.
    Or, on peut raisonner sur la douleur, sur la joie,
    démontrer, semble-t-il, presque aisément
    l'inanité de l'homme. On peut parler
    comme je parle à présent dans cette chambre
    qui n'est pas encore en ruines, par ces lèvres
    que ne coud pas encore le fil de la mort,
    indéfiniment.
    Toutefois, on dirait
    que cette espèce-là de parole, brève ou prolixe,
    toujours autoritaire, sombre, comme aveugle,
    n'atteint plus son objet, aucun objet, tournant
    sans fin sur elle-même, de plus en plus vide,
    alors qu'ailleurs, plus loin qu'elle ou simplement
    à côté, demeure ce qu'elle a longtemps cherché.
    Les mots devraient-ils donc faire sentir
    ce qu'ils n'atteignent pas, qui leur échappe,
    dont ils ne sont pas maîtres, leur envers ?
    De nouveau je m'égare en eux,
    de nouveau ils font écran, je n'en ai plus
    le juste usage,
    quand toujours plus loin
    se dérobe le reste inconnu, la clef dorée,
    et déjà le jour baisse, le jour de mes yeux...
    Philippe Jaccottet, À la lumière d'hiver
    3 min
  • Fêtes galantes, Louis Aragon
    On voit des marquis sur des bicyclettes
    On voit des marlous en cheval-jupon
    On voit des morveux avec des voilettes
    On voit des pompiers brûler les pompons
    On voit des mots jetés à la voierie
    On voit des mots élevés au pavois
    On voit les pieds des enfants de Marie
    On voit le dos des diseuses à voix
    On voit des voitures à gazomètre
    On voit aussi des voitures à bras
    On voit des lascars que les longs nez gênent
    On voit des coïons de dix-huit carats
    On voit ici ce que l'on voit ailleurs
    On voit des demoiselles dévoyées
    On voit des voyous On voit des voyeurs
    On voit sous les ponts passer des noyés
    On voit chômer les marchands de chaussures
    On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
    On voit péricliter les valeurs sûres
    Et fuir la vie à la six-quatre-deux
    Fêtes galantes, Louis Aragon
    2 min
  • Recueillement, Charles Baudelaire
    Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
    Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
    Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
    Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
    Pendant que des mortels la multitude vile,
    Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
    Va cueillir des remords dans la fête servile,
    Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
    Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
    Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
    Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
    Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
    Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
    Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
    Recueillement, Charles Baudelaire
    2 min
  • Les Pas, Paul Valéry
    Tes pas, enfants de mon silence,
    Saintement, lentement placés,
    Vers le lit de ma vigilance
    Procèdent muets et glacés.
    Personne pure, ombre divine,
    Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
    Dieux !... tous les dons que je devine
    Viennent à moi sur ces pieds nus !
    Si, de tes lèvres avancées,
    Tu prépares pour l'apaiser,
    A l'habitant de mes pensées
    La nourriture d'un baiser,
    Ne hâte pas cet acte tendre,
    Douceur d'être et de n'être pas,
    Car j'ai vécu de vous attendre,
    Et mon coeur n'était que vos pas.
    Les Pas, Paul Valéry
    2 min
  • L'espoir en Dieu, Alfred de Musset
    Tant que mon pauvre cœur, encor plein de jeunesse,
    A ses illusions n'aura pas dit adieu,
    Je voudrais m'en tenir à l'antique sagesse,
    Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu
    Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes
    Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter,
    Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes,
    Et regarder le ciel sans m'en inquiéter.
    Je ne puis ; — malgré moi l'infini me tourmente.
    Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ;
    Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante
    De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.
    Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire,
    Si pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux ?
    Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre,
    Et renier le reste, est-ce donc être heureux ?
    Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme.
    Dans la création le hasard m'a jeté ;
    Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme,
    Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité.
    Que faire donc ? « Jouis, dit la raison païenne ;
    Jouis et meurs ; les dieux ne songent qu'à dormir.
    — Espère seulement, répond la foi chrétienne ;
    Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. »
    Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête.
    Je voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier.
    Il n'en existe pas, dit une voix secrète ;
    En présence du ciel, il faut croire ou nier.
    Je me résigne donc, et, puisque la matière
    Me laisse dans le cœur un désir plein d'effroi.
    Entre l'indifférence et la religion.
    J'y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes,
    Qui savent, sans la foi, trouver la vérité,
    Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes ?
    Quels sont leurs arguments et leur autorité ?
    Je vois rêver Platon et penser Aristote ;
    J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin
    Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ;
    On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicains.
    Voilà donc les débris de l'humaine science !
    Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté,
    Après tant de fatigue et de persévérance,
    C'est là le dernier mot qui nous en est rester
    Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles,
    Qui de tant de façons avez tout expliqué,
    Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes ;
    Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.
    Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science,
    Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui ;
    Croyez-moi' la prière est un cri d'espérance !
    Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui,
    Il est juste, il est bon ; sans doute il vous pardonne.
    Tous vous avez souffert, le reste est oublié.
    Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ;
    Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié !
    L'espoir en Dieu, Alfred de Musset
    5 min

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Émission de culture générale. Chaque semaine, un nouvel invité (académicien, chercheur, etc) apporte des éclairages approfondis et nuancés sur un sujet tiré de sa spécialité.