Robert Werner lit les poètes

Robert Werner lit les poètes

By Institut de FranceSociety & Culture
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Robert Werner lit les poètes episodes

  • Mignonne, allons voir si la rose
    Mignonne, allons voir si la rose
    Qui ce matin avait éclose
    Sa robe de pourpre au Soleil,
    N'a point perdu cette vêprée
    Les plis de sa robe pourprée,
    Et son teint au votre pareil.
    Las ! voyez comme en peu d'espace,
    Mignonne, elle a dessus la place
    Las ! las ses beautés laissé choir !
    Ô vraiment marâtre Nature,
    Puisqu'une telle fleur ne dure
    Que du matin jusques au soir !
    Donc, si vous me croyez, mignonne,
    Tandis que votre âge fleuronne
    En sa plus verte nouveauté,
    Cueillez, cueillez votre jeunesse :
    Comme à cette fleur la vieillesse
    Fera ternir votre beauté.
    Pierre de Ronsard, À Cassandre
    2 min
  • J’ai fait un rêve, Adémar de Barros
    J’ai fait un rêve.
    Je cheminais sur une plage, côte à côte avec le Seigneur.
    Nos pas se dessinaient sur le sable,
    laissant une double empreinte
    la mienne et celle du Seigneur.
    Je me suis arrêté pour regarder en arrière;
    et en certains points
    au lieu de deux empreintes,
    il n’y en avait qu’une.
    Les points d’empreintes uniques correspondaient
    aux jours les plus sombres de mon existence :
    jours d’angoisse, jours d’égoïsme ou de mauvaise humeur,
    jours d’épreuves et de doute.
    Alors, me retournant vers le Seigneur, je lui dis:
    N’avais-tu pas promis d’être avec nous chaque jour?
    Pourquoi m’as-tu laissé seul aux pires moments de ma vie,
    aux jours où j’aurais eu tant besoin de toi?
    Et le Seigneur m’a répondu :
    Mon enfant,
    Les jours où tu ne vois qu’une trace
    sont les jours où je t’ai porté.
    Ademar de Barros
    2 min
  • Robert Werner lit les poètes
    Depuis 2011, Robert Werner, correspondant de l'Académie des beaux-arts, partage chaque semaine un poème de son choix aux auditeurs de Canal Académies. Ces lectures composent une merveilleuse anthologie sonore. Il revient, à l'occasion de l'édition 2022 du printemps des poètes, sur son amour de la langue et de la poésie, et évoque également les bienfaits de la poésie, qui apaise et console les mœurs.
    6 min
  • Le Mondain, Voltaire
    Regrettera qui veut le bon vieux temps,
    Et l'âge d'or, et le règne d'Astrée,
    Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,
    Et le jardin de nos premiers parents ;
    Moi je rends grâce à la nature sage
    Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge
    Tant décrié par nos tristes frondeurs :
    Ce temps profane est tout fait pour mes moeurs.
    J'aime le luxe, et même la mollesse,
    Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,
    La propreté, le goût, les ornements :
    Tout honnête homme a de tels sentiments.
    Il est bien doux pour mon coeur très immonde
    De voir ici l'abondance à la ronde,
    Mère des arts et des heureux travaux,
    Nous apporter, de sa source féconde,
    Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
    L'or de la terre et les trésors de l'onde,
    Leurs habitants et les peuples de l'air,
    Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
    O le bon temps que ce siècle de fer !
    Le superflu, chose très nécessaire,
    A réuni l'un et l'autre hémisphère.
    Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
    Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux,
    S'en vont chercher, par un heureux échange,
    De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,
    Tandis qu'au loin, vainqueurs des musulmans,
    Nos vins de France enivrent les sultans ?
    Quand la nature était dans son enfance,
    Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance,
    Ne connaissant ni le tien ni le mien.
    Qu'auraient-ils pu connaître ? ils n'avaient rien.
    Ils étaient nus: et c'est chose très claire
    Que qui n'a rien n'a nul partage à faire.
    Sobres étaient. Ah! je le crois encor:
    Martialo n'est point du siècle d'or.
    D'un bon vin frais ou la mousse ou la sève
    Ne gratta point le triste gosier d'Eve;
    La soie et l'or ne brillaient point chez eux.
    Admirez-vous pour cela nos aïeux?
    Il leur manquait l'industrie et l'aisance :
    Est-ce vertu ? c'était pure ignorance.
    Quel idiot, s'il avait eu pour lors
    Quelque bon lit, aurait couché dehors ?
    Mon cher Adam, mon gourmand, mon bon père,
    Que faisais-tu dans les jardins d'Eden ?
    Travaillais-tu pour ce sot genre humain ?
    Caressais-tu madame Eve ma mère ?
    Avouez-moi que vous aviez tous deux
    Les ongles longs, un peu noirs et crasseux,
    La chevelure un peu mal ordonnée,
    Le teint bruni, la peau bise et tannée.
    Sans propreté l'amour le plus heureux
    N'est plus amour, c'est un besoin honteux.
    Bientôt lassés de leur belle aventure,
    Dessous un chêne ils soupent galamment
    Avec de l'eau, du millet, et du gland ;
    Le repas fait, ils dorment sur la dure :
    Voilà l'état de la pure nature.
    Or maintenant voulez-vous, mes amis,
    Savoir un peu, dans nos jours tant maudits,
    Soit à Paris, soit dans Londres, ou dans Rome,
    Quel est le train des jours d'un honnête homme ?
    Entrez chez lui: la foule des beaux-arts,
    Enfants du goût, se montre à vos regards.
    De mille mains l'éclatante industrie
    De ces dehors orna la symétrie.
    L'heureux pinceau, le superbe dessin
    Du doux Corrège et du savant Poussin
    Sont encadrés dans l'or d'une bordure ;
    C'est Bouchardon qui fit cette figure,
    Et cet argent fut poli par Germain.
    Des Gobelins l'aiguille et la teinture
    Dans ces tapis surpassent la peinture.
    Tous ces objets sont vingt fois répétés
    Dans des trumeaux tout brillants de clartés.
    De ce salon je vois par la fenêtre,
    Dans des jardins, des myrtes en berceaux ;
    Je vois jaillir les bondissantes eaux.
    Mais du logis j'entends sortir le maître :
    Un char commode, avec grâces orné,
    Par deux chevaux rapidement traîné,
    Paraît aux yeux une maison roulante,
    Moitié dorée, et moitié transparente :
    Nonchalamment je l'y vois promené ;
    De deux ressorts la liante souplesse
    Sur le pavé le porte avec mollesse
    Il court au bain : les parfums les plus doux
    Rendent sa peau plus fraîche et plus polie.
    Le plaisir presse; il vole au rendez-vous
    Chez Camargo, chez Gaussin, chez Julie ;
    Il est comblé d'amour et de faveurs.
    Il faut se rendre à ce palais magique
    Où les beaux vers, la danse, la musique,
    L'art de tromper les yeux par les couleurs,
    L'art plus heureux de séduire les coeurs,
    De cent plaisirs font un plaisir unique.
    Il va siffler quelque opéra nouveau,
    Ou, malgré lui, court admirer Rameau.
    Allons souper. Que ces brillants services,
    Que ces ragoûts ont pour moi de délices !
    Qu'un cuisinier est un mortel divin !
    Chloris, Églé, me versent de leur main
    D'un vin d'Aï dont la mousse pressée,
    De la bouteille avec force élancée,
    Comme un éclair fait voler le bouchon ;
    Il part, on rit; il frappe le plafond.
    De ce vin frais l'écume pétillante
    De nos Français est l'image brillante.
    Le lendemain donne d'autres désirs,
    D'autres soupers, et de nouveaux plaisirs.
    Or maintenant, monsieur du Télémaque,
    Vantez-nous bien votre petite Ithaque,
    Votre Salente, et vos murs malheureux,
    Où vos Crétois, tristement vertueux,
    Pauvres d'effet, et riches d'abstinence,
    Manquent de tout pour avoir l'abondance :
    J'admire fort votre style flatteur,
    Et votre prose, encor qu'un peu traînante;
    Mais, mon ami, je consens de grand coeur
    D'être fessé dans vos murs de Salente,
    Si je vais là pour chercher mon bonheur.
    Et vous, jardin de ce premier bonhomme,
    Jardin fameux par le diable et la pomme,
    C'est bien en vain que, par l'orgueil séduits, Huet, Calmet, dans leur savante audace,
    Du paradis ont recherché la place :
    Le paradis terrestre est où je suis.
    Le Mondain, Voltaire, 1736
    6 min
  • Chanson d'après-midi, Charles Baudelaire
    Quoique tes sourcils méchants
    Te donnent un air étrange
    Qui n'est pas celui d'un ange,
    Sorcière aux yeux alléchants,
    Je t'adore, ô ma frivole,
    Ma terrible passion !
    Avec la dévotion
    Du prêtre pour son idole.
    Le désert et la forêt
    Embaument tes tresses rudes,
    Ta tête a les attitudes
    De l'énigme et du secret.
    Sur ta chair le parfum rôde
    Comme autour d'un encensoir ;
    Tu charmes comme le soir,
    Nymphe ténébreuse et chaude.
    Ah ! les philtres les plus forts
    Ne valent pas ta paresse,
    Et tu connais la caresse
    Qui fait revivre les morts !
    Tes hanches sont amoureuses
    De ton dos et de tes seins,
    Et tu ravis les coussins
    Par tes poses langoureuses.
    Quelquefois, pour apaiser
    Ta rage mystérieuse,
    Tu prodigues, sérieuse,
    La morsure et le baiser ;
    Tu me déchires, ma brune,
    Avec un rire moqueur,
    Et puis tu mets sur mon coeur
    Ton oeil doux comme la lune.
    Sous tes souliers de satin,
    Sous tes charmants pieds de soie,
    Moi, je mets ma grande joie,
    Mon génie et mon destin,
    Mon âme par toi guérie,
    Par toi, lumière et couleur !
    Explosion de chaleur
    Dans ma noire Sibérie !
    Chanson d'après-midi, Charles Baudelaire
    3 min
  • Allégeance, René Char
    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?
    Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
    Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?
    Allégeance, René Char
    2 min
  • Se voir le plus possible, Alfred de Musset
    Se voir le plus possible et s'aimer seulement,
    Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
    Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge,
    Vivre à deux et donner son coeur à tout moment ;
    Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge,
    Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,
    Et dans cette clarté respirer librement
    Ainsi respirait Laure et chantait son amant.
    Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,
    C'est vous, la tête en fleurs, qu'on croirait sans souci,
    C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.
    Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
    Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :
    Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.
    Se voir le plus possible, Alfred de Musset
    2 min
  • Colloque sentimental, Paul Verlaine
    Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux formes ont tout à l'heure passé.
    Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
    Et l'on entend à peine leurs paroles.
    Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux spectres ont évoqué le passé.
    Te souvient-il de notre extase ancienne?
    Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
    Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
    Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.
    Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
    Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.
    Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
    L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
    Tels ils marchaient dans les avoines folles,
    Et la nuit seule entendit leurs paroles.
    Colloque sentimental, Paul Verlaine
    2 min
  • Pour Jeanne seule, Victor Hugo
    Je ne me mets pas en peine
    Du clocher ni du beffroi ;
    Je ne sais rien de la reine,
    Et je ne sais rien du roi ;
    J'ignore, je le confesse,
    Si le seigneur est hautain,
    Si le curé dit la messe
    En grec ou bien en latin ;
    S'il faut qu'on pleure ou qu'on danse,
    Si les nids jasent entr'eux ;
    Mais sais-tu ce que je pense ?
    C'est que je suis amoureux.
    Sais-tu, Jeanne, à quoi je rêve ?
    C'est au mouvement d'oiseau
    De ton pied blanc qui se lève
    Quand tu passes le ruisseau.
    Et sais-tu ce qui me gêne ?
    C'est qu'à travers l'horizon,
    Jeanne, une invisible chaîne
    Me tire vers ta maison.
    Et sais-tu ce qui m'ennuie ?
    C'est l'air charmant et vainqueur,
    Jeanne, dont tu fais la pluie
    Et le beau temps dans mon coeur.
    Et sais-tu ce qui m'occupe,
    Jeanne ? c'est que j'aime mieux
    La moindre fleur de ta jupe
    Que tous les astres des cieux.
    Victor Hugo, Pour Jeanne Seule
    2 min
  • Réversibilité, Charles Baudelaire
    Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
    La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
    Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
    Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse ?
    Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?
    Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
    Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
    Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
    Et de nos facultés se fait le capitaine ?
    Ange plein de bonté connaissez-vous la haine ?
    Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
    Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
    Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
    Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
    Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
    Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
    Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
    De lire la secrète horreur du dévouement
    Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avide !
    Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
    Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
    David mourant aurait demandé la santé
    Aux émanations de ton corps enchanté ;
    Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,
    Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !
    Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal
    3 min

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Émission de culture générale. Chaque semaine, un nouvel invité (académicien, chercheur, etc) apporte des éclairages approfondis et nuancés sur un sujet tiré de sa spécialité.