Chers auditeurs,
Naguère, les mots servaient à décrire le réel. Aujourd’hui, ils servent ici et là, à le surjouer. Dans le discours politique, médiatique, sportif, mais aussi dans nos conversations, une forme de surenchère lexicale s’est installée. Tout devient exceptionnel, scandaleux, historique… même lorsque les faits, eux, sont parfaitement ordinaires.
Un sportif réalise une très belle performance ? Il est désormais « stratosphérique ».
Un ministre utilise un outil constitutionnel ? L’événement devient un « passage en force », un « déni de démocratie ».
Un collègue, même un ami parle de ses craintes ? On lui demande s’il n’est pas « paranoïaque ».
Cette inflation verbale a des conséquences : elle modifie notre perception des faits, elle s’infiltre dans nos modes de raisonnement.
Quand tout est extraordinaire, plus rien ne l’est plus vraiment. L’exception devient la norme, et la norme devient suspecte. Ce glissement a un effet majeur : il brouille notre capacité à hiérarchiser, à
relativiser, à garder une lecture nuancée de la réalité.
Ce phénomène dépasse largement les sphères politiques ou médiatiques. Il s’invite dans les entreprises et dans les foyers. Là où un désaccord était autrefois un désaccord, il devient un conflit
insupportable. Là où une remarque était un feedback, elle est vécue comme une attaque. Et là où un manager rappelle plusieurs fois un collaborateur à la tâche ou à l’ordre, la situation est qualifiée de
harcèlement.
Il ne s’agit pas de nier le harcèlement. Il existe et doit être reconnu, traité et sanctionné. Mais lorsque le mot est utilisé à tort et à travers, il perd de sa force, et surtout, il désarme le dialogue.
Tout devient binaire : victime ou coupable, oppresseur ou opprimé. Il n’y a plus de place pour l’analyse des faits, du contexte, des intentions.
Cette radicalisation du langage entraîne une radicalisation des postures. Si chaque situation est vécue comme extrême, la réaction le sera aussi. Les émotions prennent le pas sur la réflexion, l’indignation sur la compréhension, l’affect sur le discernement. Pouvons-nous encore dire quelque chose sans être accusé ?
Alors de grâce, réhabilitons la justesse des mots. Pas de minimisation mais pas d’exagération. Un malaise n’est pas une violence. L’exigence n’est pas pression abusive. Un désaccord n’est pas un conflit ouvert. Et le monde sera meilleur.
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