On poursuit - et poursuivra encore un peu parce que.
Lecture d’un extrait du chapitre 24 de Solénoïde de Mircea Cărtărescu, toujours superbement traduit par Laure Hinckel. Dans ce nouvel extrait aux sentiers qui bifurquent, on croise Raskolnikov, le Grand Inquisiteur, Stepan Trofimovitch, Matthieu (ou plutôt le diable), T’sui Pên et sans doute d’autres encore.
Laure Hinckel nous a fait la gentillesse de diffuser la lecture précédente du chapitre 20 de Solénoïde. Vous pouvez retrouver ici ses carnets de traduction : https://laurehinckel.com/
« Et si tu savais que le nourrisson qui pleure au milieu des flammes deviendrait Adolf Hitler ? Ou Pol Pot ? Ou Staline ? Si tu savais qu’il serait un monstre, un tueur en série qui n’apporterait à ses semblables qu’une interminable, imbécile et absurde souffrance ? S’il devenait Messaline se vautrant comme une truie dans l’abjection ou Médée qui démembrerait ses propres enfants pour les jeter à la mer ? Que sauverais-tu de la maison en flammes si tu ne pouvais tirer de cet enfer qu’une seule chose ? Mona Lisa ou Hitler ? L’Adoration des mages ou Pol Pot ? Tu ferais quoi ? » (Solénoïde • Chap. 24)
Et pour rappel, le mauvais dilemme posé par Raskolnikov - assez utilitariste, finalement - s'énonçait ainsi : « — Attends, je veux te poser une question sérieuse, poursuivait l’étudiant en s’échauffant. Tout de suite, là, je plaisantais, bien sûr, mais, regarde : d’un côté, cette petite vieille, stupide, absurde, insignifiante, méchante, malade, dont personne n’a besoin, non, qui, au contraire, fait du mal à tout le monde, qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit, et qui, dès demain peut-être, peut mourir de sa belle mort. Tu comprends ? Tu comprends ? — Bon, je comprends, répondit l’officier, fixant avec attention son camarade qui s’échauffait.— Ecoute encore. D’un autre côté, des forces jeunes, fraîches, qui se perdent pour rien, sans soutien, et, par milliers, et, partout ! Cent, mille bonnes actions, bonnes entreprises qu’on pourrait organiser ou redresser avec cet argent de la vieille qui est condamné au monastère ! Des centaines, des milliers, peut-être, d’existences remises dans le droit chemin ; des dizaines de familles sauvées de la misère, de la décomposition, de la mort, de la débauche, des maladies vénériennes – et, tout ça, avec son argent. Si on la tuait, si on lui prenait son argent pour se consacrer, avec, à servir toute l’humanité et la cause commune : qu’est-ce que tu en penses, est-ce que des milliers de bonnes actions ne pourraient pas effacer un seul petit crime de rien du tout ? Pour une seule vie – des milliers de vies sauvées de la pourriture et de la décomposition. Une mort, et cent vies en retour – mais c’est de l’arithmétique ! Et qu’est-ce qu’elle peut valoir, sur la balance commune, la vie de cette petite vieille phtisique, stupide, haineuse ? Pas plus que la vie d’un pou, d’un cancrelat, et, même ça, elle ne le vaut pas, parce que la petite vieille, elle est nuisible. Elle bouffe la vie des autres ; l’autre jour, par rage, elle a mordu Lizaveta au doigt ; on a failli lui couper le doigt ! — Bien sûr, elle ne mérite pas de vivre, remarqua l’officier, mais, c’est la nature. — Eh, vieux, la nature, on la corrige, on la dirige, sinon, on se serait noyés dans les préjugés. Sans ça, il n’y aurait pas un seul grand homme. On dit : “le devoir, la conscience” – je ne veux rien dire contre le devoir et la conscience, oui, mais, comment est-ce qu’on les comprend ? Attends, je te pose encore une autre question. Ecoute. — Non, toi, attends ; moi, je vais te poser une question. Ecoute ! — Quoi ? — Tout ce que tu dis, là, maintenant, tu me fais des grands discours, mais dis-moi une chose : cette vieille, est-ce que toi-même tu la tuerais ? — Bien sûr que non ! Je disais ça pour la justice… Il ne s’agit pas de moi, là… — Et moi, ce que je pense, c’est que si, toi-même, tu n’oses pas, il n’y a pas trace de justice là-dedans ! Allez, on refait une partie ! » (Crime