« Peut-être que la peinture qu’elle aime ou qu’elle a aimée ne dit rien à personne et qu’elle ne pourrait en parler avec personne, mais c’est tant mieux, parce qu’elle ne veut pas parler de ce qu’elle fait, elle n’aime pas parler de peinture ou d’art, c’est toujours très lassant et illusoire de parler d’art, toujours les mêmes considérations creuses et répétitives, interchangeables, des choses qu’un mauvais peintre ou qu’un bon pourrait dire également parce que tous les deux sont pareillement sincères et intelligents, même si un seul des deux a du talent, une force, une forme, une intelligence de la matière et des idées, une vision, car pour elle les artistes sont là pour avoir des visions, et c’est pourquoi elle avait réalisé une série de Cassandre qu’elle avait peintes comme si elles étaient la fragilité et la vérité égarées dans un monde où la brutalité et le mensonge sont la règle, pensant que les artistes disent la vérité ou ne disent rien, et qu’ils la disent tant qu’ils ne savent pas qu’ils la disent, alors que personne ne les croit, et parce que personne ne les croit. Ne pas parler mais peindre, ne pas user des forces précieuses à ergoter pour dire les mêmes banalités que les autres, mais peindre ce que la parole ne peut tenir comme promesse ; avoir la vision de ce qui n’est pas encore advenu, peindre la pomme en voyant le pommier en fleurs, l’oiseau à la place de l’oeuf, se tourner vers l’avenir et l’accueillir pour son mystère et non pas pour faire celle qui sait avant les autres, mieux que les autres, surtout pas, pas comme elle l’avait fait trop longtemps, quand elle était jeune, à philosopher et à palabrer sur tout ce qui lui tenait à coeur, à tartiner tout ce qu’elle faisait par plus de mots qu’il n’en fallait pour asphyxier dix générations d’artistes – alors non, plus un mot, ça suffit, depuis quarante ans elle rabote la langue pour ouvrir sa vision, s’ouvrir elle-même à sa vision, pour forcer son regard à s’approfondir, comme on cherche à voir dans la nuit, à se faire à l’obscurité. Elle a la chance d’avoir un art qui peut parler sans avoir à ouvrir sa gueule, alors elle ne se prive pas, elle a trouvé le bon endroit pour ça en achetant cette maison où rien n’était prêt à accueillir un atelier de peinture. (…) oui, sans doute, elle répond sans doute, mais bon, elle est bien et elle n’y pense pas, elle est certainement un peu rigide et prend sa peinture trop à coeur, c’est sûr. En réalité, c’est juste que pendant qu’elle peint elle oublie qu’il faudrait qu’elle joue à l’artiste qui vend très bien son travail – ce qu’elle pourrait faire, car elle sait ce qu’elle fait, ce qu’elle peint, même si elle se laisse déborder et surprendre par les tableaux qui naissent sous ses doigts, elle sait aussi que l’inspiration ne tombe sur le râble de personne et qu’il faut travailler, lire, voir, réfléchir, penser son travail, et, le travail intellectuel accompli, alors seulement savoir l’oublier, l’anéantir, savoir lâcher prise et laisser déborder de ce monde conceptuel et réfléchi quelque chose qui vient d’en dessous, ou d’à côté, qui fait que la peinture excède le programme qu’on lui a assigné, quand tout à coup le tableau est plus intelligent, plus vivant, plus cruel aussi, souvent, que celui ou celle qui l’a peint. Elle sait ça, elle cherche le moment où c’est la peinture qui la voit, ce moment où la rencontre a lieu entre elle et ce qu’elle peint, entre ce qu’elle peint et elle, et, bien sûr, c’est une chose qu’elle ne partage pas. »