Traduit par Jean Levi, publié aux Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Pao King-yen a dit : « Là où les individus ne sont pas embrigadés dans les corvées collectives, là où les familles n'ont pas à supporter les dépenses du transport de grain, chacun jouit de son lopin et vaque à ses occupations; on suit le rythme des saisons et on cultive selon la nature des parcelles. Tous ont de quoi se vêtir et se nourrir au sein de leur famille et il n'existe aucun conflit ni rivalité d'intérêts au-dehors. Voilà qui montre bien que le goût des armes et de la conquête n'est nullement inhérent à la nature humaine. Lorsque des peines symboliques avaient cours personne n'enfreignait les lois, mais sitôt que les règlements se sont multipliés, brigands et voleurs ont proliféré. Serait-ce que nos pères n'avaient pas l'instinct du profit, tandis que nous sommes spécialement cupides et mauvais ? À la vérité il suffit que son chef soit impavide et détaché pour que le peuple soit spontanément probe. Mais dès lors que les humbles sont pressurés et excédés, fleurissent 1a fourberie et l'artifice. Il n'y aurait plus à craindre que l'humanité se livre aux exactions et à la brutalité si elle s'abandonnait à 1a nature. Mais on fait trimer le peuple sans relâche, on le spolie sans mesure ; les champs sont en friches, les greniers vides et les métiers muets, en sorte que les gens n'ont rien à se mettre sous la dent ni sur le corps. Comment dans ces conditions s'étonner qu'il y ait des troubles ? On aggrave les désordres en voulant y remédier, on renforce les interdits, sans mettre un terme à la délinquance, bien au contraire. Les octrois et les douanes sont censés faire obstacle à la fraude, mais ils favorisent les malversations des fonctionnaires vénaux. Les poids et les mesures ont été institués pour empêcher la tricherie, mais ils sont la bénédiction des fripons qui s'en servent pour tromper et berner. Les dignitaires ont pour but d'assister le souverain dans l'adversité, mais les ministres félons n'ont qu'une peur, c'est que le souverain ne soit pas aux abois. En principe les troupes ont pour mission de restaurer l'ordre, mais partout où elles passent elles sèment la mort et la désolation. Tous ces malheurs sont le fait du prince. Les luttes s'exacerbent en proportion du profit. Les riches et les nobles jouissent d'immenses avantages, tandis que les biens que les humbles se disputent sont infimes et leurs querelles ne prêtent pas à conséquence. Ils n'ont ni vastes territoires à envahir, ni places fortes dont ils pourraient bénéficier, ni or ou trésors à convoiter, ni pouvoir à s'arracher. Ils ne possèdent pas l'autorité permettant de rassembler autour d'eux une foule de soldats ; ils ne disposent pas du prestige suffisant pour enrôler sous leur bannière des hommes remarquables. En quoi peuvent-ils se comparer à ces souverains qui, dans un accès de rage, lèvent des armées, disposent les troupes, harcèlent des peuples innocents et agressent des pays qui n'ont rien fait ? Ceux-là marchent sur des monceaux de cadavres et font couler des flots de sang. II n'y a pas d'époque qui n'ait connu un de ces princes sans foi ni loi qui mettent l'empire à feu et à sang. Existe-t-il une seule principauté ou des sujets loyaux et probes n'aient eu à pâtir au-dedans, et les ossements du peuple à blanchir au-dehors ? Comment ces tragédies pourraient-elles se comparer avec les désagréments causés par les dérisoires rivalités entre particuliers ? On a reporté sur le prince l'obéissance au père ; on a troqué la piété filiale contre la fidélité au chef : dans tous les cas l'absence de prince ne peut être pire que son existence. »