Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • Epiméthée
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171021epimethee.mp3
     
    Le péché originel est ce besoin de transgression que nous portons au cœur de nous et qui nous pousse à nous arracher de l'état d'indistinction cher à Tchouang-Tseu et à fuir le Jardin d'Eden décrit dans la Genèse : quand la tentation se présente, nous la suivons, croquons la pomme et nous échappons de ce paradis, poussés par ce désir, qui gît en notre tréfonds, d'aller-delà, de nous dépasser, de sortir de l'hébétude heureuse de l'état de nature.
    Il faut comprendre "péché originel" dans sa signification première : le péché originel n'est pas un péché qui vient après autre chose, qui serait, quoi qu'en dise la Genèse, la conséquence d'un acte ; le péché originel est là dès l'origine ; il nous est consubstantiel.
    La mythologie grecque raconte cela d'une façon moins moralisatrice avec le mythe d'Epiméthée. Epiméthée est ce frère de Prométhée qui a été chargé par Zeus de répartir entre les créatures les qualités, les instincts, les moyens de se défendre, tout ce qui permet aux êtres de vivre et de prospérer. Mais Epiméthée est imprévoyant. Et ayant tout donné, tout réparti, il s'aperçoit qu'il a oublié une créature, l'homme, à qui rien n'a été donné en héritage, et qui se retrouve nue, sans pelage, ni défense, ni instinct, sans rien qui puisse lui permettre de survivre. Et il va donc falloir, pour survivre, que l'homme fabrique des habits, fabrique des chaussures, apprenne l’éducation et le langage et s'arrache, immédiatement, de l'état de nature dans lequel il est condamné.
    Ce que raconte le mythe d'Epiméthée, c'est que l'arrachement à la nature est la nature propre de l'homme. Le besoin de transgression que nous portons en nous n'est pas un artifice - ou plutôt l'artifice est notre nature : nous sommes, intrinsèquement, cette créature dont les pieds foulent la terre et dont les yeux regardent les étoiles ; nous sommes cette créature du "et" qui ne peut se contenter de vivre, heureuse, parmi les autres créatures.
    Cette réalité, qui est porteuse de tant d'heureuses conséquences, est porteuse aussi de conséquences mauvaises. Cet instinct de violence que nous avons en nous dérive probablement de cet élan vers la transgression sans lequel nous ne serions pas. Mais cette réalité est la réalité. Nous sommes ainsi faits et il faut faire avec, en l'acceptant.
    Tel est l'objet de cet enregistrement.
    8 min
  • Nommer les choses
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171019nommer.mp3
     
    On est toujours hésitant et déchiré entre le désir de nommer les choses, les sentiments, les impressions, ce qui permet de mieux les cerner et de les approfondir, et l'intuition de ce que , en les nommant, on perd une grande partie, peut-être la plus grande partie, de leur essence et de leur vérité.
    C'est un peu comme l'expérience du chat de Schrödinger : on ne peut à la fois bien connaître les choses et les connaître dans toute leur étendue.
    Tel est l'objet de cet enregistrement matinal qu'on peut d'ores et déjà écouter mais dont j'écrirai plus tard le commentaire.
    7 min
  • La chute et l’envol
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171017chute.mp3
    Le chapitre 9 de l'Oeuvre, de Tchouang-Tseu (ou Zhuangzi), que j'ai lu sur Aldor, est un court texte, très poétique, qui raconte le monde d'avant la chute, d'avant ce moment où l'homme commença à asservir la nature, à subjuguer les animaux et, simultanément, à perdre son innocence première pour construire une société, des droits, des lois. Tchouang-Tseu raconte ce mythe avec nostalgie, observant que même les belles constructions mentales : la musique, l'art, la bonté, la justice, marquent néanmoins une séparation de l'homme d'avec lui-même, une chute hors de l'innocence première où rien de cela n'était nécessaire.
    Au-delà de sa tonalité passéiste, ce texte résonne avec d'autres mythes des origines. On redécouvre avec Po-lo, le premier dresseur de chevaux, l'aventure de Prométhée offrant le feu aux hommes, et avec la chute hors de ce monde originel dans lequel hommes et animaux vivaient ensemble et sans crainte, le récit de la Genèse et l'histoire d'Eve accédant à la conscience par le don serpentesque de la pomme.
    Qui ne voit pourtant - et c'est l'objet de cet enregistrement, que la chute est également envol ? Qui ne perçoit que c'est en croquant le fruit défendu et en perdant son innocence que l'homme accède à l'humanité, que c'est en se détachant de lui-même qu'il devient enfin lui-même, que c'est en mourant à l'indistinction première qu'il peut naître comme homme ? Il faut, pour accéder à l'humanité, une transgression originelle. C'est ce que racontent les mythes.
    Les mythes considèrent-ils vraiment que l'abandon de l'état de nature est mauvais ? Je ne le sais pas. Mais ils en parlent tellement que je ne le pense pas. Les mythes sentent confusément que sans la chute première, sans la transgression initiale, l'homme ne serait pas. Tant que l'enfant ne quitte pas la douceur du ventre maternel, il ne naît pas. Il est heureux mais il n'existe pas. Si Robinson, tel que raconté par Michel Tournier, ne quitte pas la fange dans laquelle il est douillettement installé, il meurt.
    Il faut, et c'est également ce que raconte le Tsimtsoum, un décollement pour accéder à l'être, un arrachement, une transgression. Sans quoi rien n'existe.
    Faut-il de la violence ? Faut-il subjuguer les autres êtres pour être et devenir homme ? Cela, je ne le sais pas.
    Ce que je sais , c'est que, depuis cette chute qui nous fut renaissance, nous sommes divisés entre deux aspirations : l'une qui nous pousse vers l'état d'origine et l'autre qui nous fait ressentir le besoin de transgresser. Et parce que hommes, pieds sur terre et tête dans les étoiles, nous sommes l'un et l'autre, nous sommes déchirés ; nous sommes cette déchirure qui bée.
    Amen.
    11 min
  • Scandaliser
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171014scandale.mp3
     
    Le petit monde des historiens a été secoué, la semaine dernière, par une polémique née de la publication, par Libération, d'un article, signé par un directeur de recherches au CNRS, qui établissait un parallèle entre les réactions de l'entourage familial de M. M., au lendemain des assassinats commis en 2012 à Toulouse,  et celles de l’entourage familial de Robert Hertz, jeune normalien, juif, engagé volontaire, mort au front en 1915.
    Il y avait du vrai dans l'analyse de l'article qui soulignait à quel point les entourages familiaux avaient montré de l'exaltation et décrit, dans les deux cas, le geste de l'époux, frère ou fils comme un sacrifice à dimension transcendante. Et dès lors l'assassin de Toulouse a existé et que le geste qu'il a commis en 2012 a été commis, je crois que chercher à l'analyser et à le comprendre (ce qui ne signifie évidemment pas le justifier ou l'excuser) en l'englobant dans une vision plus large est fondamentalement une chose utile.
    Dont acte.
    Mais comment ne pas voir, d'un autre côté, qu'en ce cas précis, même s'il y avait de la vérité dans l'analyse publiée, ça n'est pas le souci de la vérité qui guidait notre historien. De toute évidence, en effet, en dessinant un parallèle entre ces deux figures dont l'un est un héros national et l'autre un assassin sanglant, c'est le scandale qui était recherché. Ce qui guidait, en fait, la plume de notre directeur de recherches, était la volonté de briller, de faire mouche, de se faire mousser. Il y avait incontestablement de la vérité dans ses propos mais ça n'était pas la vérité qui guidait le propos.
    Voilà un cas dans lequel le renoncement dont je parle depuis quelques semaines eut été adéquat : conserver l'analyse, qui était juste et pertinente, éventuellement l'utiliser plus tard dans un ouvrage à vocation universitaire, pour un public de sociologues ou d'historiens, mais se retenir de le publier dans un journal à grande diffusion car ce souhait de publication - cette sorte de démangeaison qui prend parfois d'attirer sur nous les projecteurs - était malsain.
    Et voilà un cas aussi où où l'on comprend, par l'exemple, ce que peut signifier l'expression : "C'est l'intention qui compte". Car en l'occurrence, même si vérité il y avait, et c'est le cas, ça n'était pas l'intention de vérité qui avait guidé la main de notre historien mais l'intention de scandale, au sens religieux et métaphysique.
    Faire scandale pour attirer l'attention sur soi ; faire quelque chose non pas pour elle-même mais pour se faire valoir. Le scandale mis au service de notre ego et qui, instrumentalisé par celui-ci, se moque de tout le reste, et d'abord de la morale : faire le buzz.
    L'avocat du diable, comme me dit parfois Katia.
    PS : Ce qui fait scandale, du coup,  dans la polémique née ensuite sur les réseaux sociaux, est le mauvais angle d'attaque. Les historiens se sont fourvoyés en instrumentalisant leur discipline - ce dont ils ont malheureusement l'habitude - et en essayant de justifier d'un point de vue scientifique une condamnation qui ne pouvait être que morale. Le problème n'était pas que c'était du mauvais travail d'historien. Le problème est que ça n'était pas bien de l'avoir publié dans ces conditions.
    Il faut parfois accepter de faire de la morale et de parler au nom de la morale.
    0 min
  • Réforme de l’organisation
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171004reforme.mp3
     
    Régulièrement, les entreprises se réforment : les comités qu'on avait élargis sont resserrés ; les directions qu'on avait adoubées sont supprimées ; celles qu'on avait un moment laissées dans l'ombre sortent des oubliettes ; il est décidé de réorganiser les implantations régionales d'une certaine façon,  de privilégier les petites structures agiles ou de déployer de grands plateaux en open space, de regrouper les salariés du siège ou au contraire de les disséminer - bref d'entreprendre des réorganisations qui, pendant quelques mois, agitent les conversations autour des machines à café.
    Puis les années passent, et une nouvelle réforme arrive, qui vise le plus souvent à défaire l'organisation que la précédente réforme avait mise en place.
    On croit d'abord que cette nouvelle réforme vient sanctionner l'échec de la précédente, qu'elle vise à corriger le cap en tirant les leçons du passé et en tentant d'améliorer les choses ; puis le temps et la multiplication des réformes vécues de l'intérieur aidant, on se rend compte que pas du tout : on ne réforme pas l'organisation pour faire mieux ; on réforme pour réformer, c'est-à-dire pour introduire de l'instabilité et du mouvement dans ce qui, sinon, perdrait toute vigueur pour ne plus vivre - et bientôt mourir - que de son inertie.
    Les grandes organisations  - c'est une chose extraordinaire à découvrir - connaissent des cycles analogues à ceux que Juglar et Kondratieff ont défini pour l'économie. Elles ont cette respiration, ce rythme quasi biologique des saisons et des âges qui fait qu'à la jeunesse succède la maturité, et que celle-ci est ensuite suivie d'une sorte de dégénerescence durant laquelle les choses s'effilochent, perdent sens et se mettent à fonctionner comme de pures mécaniques, ayant perdu l'esprit qui, à leur naissance, les insufflait et les inspirait.  Et telle structure, dont le rôle, à sa création, était clair et compris par tous, se détache progressivement d'elle-même, devenant une machinerie bureaucratique dont plus personne ne sait à quoi, au bout du compte, elle sert. Elle vit encore mais a perdu son âme.
    Le temps est alors venu de tout bousculer, de tout remettre à plat et de bâtir une nouvelle structure qui aura pendant quelques années, la vigueur de la jeunesse.
    Et c'est ainsi que ça fonctionne : les réformes, quels que soient en définitive les mots qu'on met dessus et leurs objectifs prétendus - sont là pour régénérer un organisme qui sinon finirait par s'assoupir.
    0 min
  • Possession
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20171001possession.mp3
     
    Il y a quelques jours de cela, Katia, à laquelle je m'étais adressé en utilisant un adjectif possessif, m'avait rétorqué, comme dans une mise en garde : "Ah, mais , tu sais, on n'appartient jamais à personne.".
    C'est vrai. Mais repensant, je ne sais pourquoi, à cela cette nuit, je me suis rendu compte que cette réflexion était peut-être incomplète, et que quelque chose y manquait.
    En français - génie de la langue ! - le possessif marque la propriété mais il marque aussi, et surtout peut-être, la possession. Mon mal, ma souffrance, mes défauts, mais aussi ma foi et mon espérance, ne désignent pas ma propriété mais des choses, des êtres, des sentiments dont je suis au contraire la proie.
    La possession, de façon plus générale, désigne cet état vibrant de l'être où se révèlent l'épaisseur, la complexité, l’ambivalence fondamentale du monde ; elle est un de ces mots qui pointent l'existence simultanée de contradictions au cœur de l'existence. Car la possession est ce mystère qui fait que ce qu'on possède nous possède.
    Henry David Thoreau (Henry - comme me le fait justement observer Katia) l'avait remarqué en faisant observer que toute l'énergie et le temps que nous dépensons à travailler pour pouvoir construire et utiliser des chemins de fer pouvaient être vus d'une façon inversée et conduire à considérer que, pour rouler en chemins de fer, nous nous faisions en fait rouler dessus par eux. Le personnage de Gollum, dans Le seigneur des anneaux, qui croit posséder l'anneau quand il en est l'esclave, est une autre illustration de ce phénomène.
    Il est clair que les biens et les choses que l'on possède nous possèdent aussi : ils nous retiennent, nous immobilisent, nous alourdissent, mettent de l'inertie dans nos mouvements et nos déplacements. Et c'est pourquoi voyager léger - Traveling light, comme dit Leonard Cohen -, allège plus que le sac, le vélo ou le dos : le dépouillement, la pauvreté, l'effort fait pour renoncer à tout ce qu'on croit avoir et qui en fait nous a, est une libération, une sorte de Tsimtsoum.
    Ce qui est vrai des choses et des biens l'est aussi, évidemment, Ô combien ! des êtres : ces êtres à qui je tiens me tiennent ; l'amour que j'ai pour eux - qui me permet, en partie, de me libérer de moi-même -  m'enchaîne simultanément : en me détachant de mon propre nombril, de mon propre ego, je m'enchaîne à l'autre : nous sommes à ceux que nous aimons.
    Faut-il le regretter ? Je n'en suis pas certain.
    6 min
  • La beauté intrinsèque du droit
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170929droit.mp3
    Certains de mes collègues et moi avons, en ce début de semaine, suivi un stage, à Sciences-Po, sur les fondamentaux du droit public. C'était passionnant.
    Nos enseignants étaient très différents les uns des autres : un agrégé de droit, rompu à la parole et à l'exercice de la chaire, une maître des requêtes au Conseil d'Etat qui nous racontait la quotidien de l'institution, un conseiller-maître à la Cour des Comptes qui, du haut de son expérience, nous faisait toucher les raisons de la complexité des choses, une jeune secrétaire générale de métropole, enfin, qui nous disait les difficultés de la décentralisation et la façon dont les jeunes collectivités territoriales essayaient de grandir face à l'Etat jacobin. Et cette diversité de points de vue, des sensibilités, d'expressions, était en soi extrêmement enrichissante. Avoir des enseignants divers qui racontent la même chose chacun de leur manière permet de beaucoup mieux appréhender les choses et, de ce point de vue, revenir sur les bancs de l'université est une expérience très agréable.
    Le deuxième enseignement que je retire de ce stage est la prise de conscience de la beauté et de l’honorabilité du droit. Vu du dehors, le droit est une affaire d’arguties, de pinaillages sans fin sur des questions de forme et de mots. Et devant l’enchevêtrement des tribunaux, la diversité des ordres juridiques, la complexité des procédures, l’immensité des jurisprudences, on peut avoir le sentiment d’une inutilité profonde, d’un appareillage qui ne servirait qu’à flatter l’ego des rhéteurs ou le plaisir un peu malsain des controverses habitant l’esprit des coupeurs de cheveux en quatre. Mais à l’étudier d’un peu plus près (et encore n’avons-nous pas approfondi beaucoup les choses), on découvre une longue marche vers l’établissement d’institutions, de lois, de juridictions permettant d’établir des rapports pacifiés entre les hommes, de calmer les conflits ou les différends, de régler aux mieux les choses. Et cet échafaudage d’institutions disparates, de recours et de référés, de jurisprudences difficilement lisibles n’est pas inutile. Elle marque simplement le fait que, pour être efficace dans le monde imparfait et mouvant qui est le nôtre, le droit doit constamment régler les choses au cas par cas, les lois n’étant jamais totalement adaptées à la situation réelle. La jurisprudence, dans son immensité, est cet aveu d’humilité. Pour faire jaillir le vrai, le bon et le juste, il faut cette immensité et cette épaisseur, il faut cette viscosité - et cela est une juste cause.
    Et de cela découle une dernière leçon : s’il fallait choisir entre la vie d’un être et une décision du Conseil d’Etat, entre une sauvegarde environnementale et un recours devant le Conseil constitutionnel, c’est évidemment la vie et l’environnement qui devraient être choisis ; il n’y a aucun doute. Mais à voir – même de loin – opérer cette construction du droit, on comprend qu’il y a dans cette construction quelque chose qui dépasse le plaisir intellectuel. Il y a du transcendant dans cet effort jamais achevé pour dire le juste à partir de l’informe de la vie réelle. Or l’homme n’est pas tout entier contenu dans sa survie, dans l’effort fait pour se nourrir, se soigner, se reproduire ; il n’y a pas que l’agriculteur, le médecin, le boulanger et l’enseignant dont le travail soit utile et beau. Et la quête maladroite du vrai et du juste qu’incarne le droit fait la grandeur de l’homme, comme le font la poésie, l’art, la science et l’amour.
    Il y a dans cette recherche forcément maladroite quelque chose de profondément honorable et grand.
    Il y a une beauté intrinsèque du droit.
    12 min
  • Linkedin et le bonheur
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170926linkedin.mp3
     
    Linkedin est est un réseau social professionnel dans lequel on parle beaucoup de son métier et où chacun se plait à montrer  - c'est un des buts du jeu - à quel point il est fier de son entreprise, passionné par son secteur d'activité mais aussi ouvert à d'autres choses comme la compassion, l'environnement, les œuvres de Pierre Soulages ou, éventuellement, les propos pleins de sagesse de Sénèque ou Lao-Tseu. J'en parle d'autant plus volontiers que j'utilise moi-même ce réseau, de la façon que je viens de décrire, notamment pour signaler les articles qui paraissent sur ce podcast. Dont acte.
    Or on trouve régulièrement sur Linkedin des articles dont la substance essentielle est : "Soignez vos salariés, améliorez leurs conditions de travail, et votre entreprise en profitera". L'idée sous-jacente est que, quand les salariés sont heureux, ils travaillent mieux, avec reconnaissance et enthousiasme et que, portés par les ailes de la reconnaissance et de l'enthousiasme, ils parviendront à accroître prodigieusement la productivité et la compétitivité, amenant rapidement l'entreprise innovante en tête du hit-parade mondial de son activité.
    A chaque fois, je suis gêné de la teneur de ces articles.
    La première cause de cette gêne est que je ne suis pas convaincu, au fond, de la vérité de ce qui y est dit : améliorer le bien-être de ses salariés en construisant des salles de sport ou en augmentant leur salaire, cela a d'abord un coût. Peut-être y a-t-il, au bout du compte, une amélioration du travail, mais ça n'a pas l'évidence qu'on paraît nous dire. D'ailleurs, si c'était tellement évident, il n'y aurait nul besoin d'inciter les entreprises à agir ainsi ; c'est tout naturellement, guidées par la main invisible, qu'elles se lanceraient dans cette spirale vertueuse.
    Mon deuxième souci est plus profond : il y a, dans cette façon de présenter les choses, une sorte de mauvaise foi, de refilage de fausse monnaie, qui me heurte. On étale sur le mur une grande affiche qui met en avant une démarche morale inspirée par de grands sentiments, et puis clandestinement, sous le manteau, en douce, on pointe la lampe de poche sur ce qu'on sait être l'argument-clé, mais beaucoup moins présentable :  l’intérêt de l'entreprise. Et cette façon de mettre en avant le noble pour faire passer le mesquin est irritante.
    La troisième raison est tirée d'un raisonnement par analogie : je me dis que si, pendant la Guerre de Sécession, les Nordistes avaient appuyé leur combat moral et absolu contre l'esclavage d'un argument utilitariste, peut-être vrai au demeurant, du genre de : "Et en plus, abolir l'esclavage vous permettra de faire de meilleures affaires", la Guerre de Sécession n'aurait probablement pas été gagnée.
    En effet, quand on a une raison forte pour mener un combat, c'est s'affaiblir que de présenter des raisons secondaires.
    En l'occurrence, on améliore comme on le peut la vie des salariés parce que c'est bien, parce que la cause est juste en soi. Tenter de justifier cette cause d'une autre façon, c'est en nier la justesse.
    9 min
  • PIMMS
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170922pimms.mp3
     
    J’ai participé, avant-hier matin, à la matinée « portes ouvertes » d’un PIMMS.
    Les PIMMS – « points d’information médiation multiservices » - sont des lieux d’accueil qui résultent d’une coopération entre des collectivités locales – en l’occurrence la Ville de Paris – et des entreprises de service public : La Poste, EDF, ENGIE, la SNCF, la Caisse des dépôts, etc., points d’accueil où les personnes qui éprouvent des difficultés dans leurs démarches administratives ou dans leurs relations avec ces entreprises peuvent trouver des conseils, de l’aide, et utiliser des ordinateurs mis à disposition – la communication par des moyens électroniques étant de plus en plus exigée des clients et usagers.
    Les conseillers nous disaient à quel point cette aide était bienvenue et utile, très nombreuses étant les personnes faisaient appel à leurs services et qui sans eux seraient perdus.
    Et pourtant, la situation est paradoxale. Elle est paradoxale parce que le service d’aide rendu aujourd’hui par les PIMMS a toujours été nécessaire ; et il a, de fait,  toujours été rendu. Mais hier, ou plutôt avant-hier, il était directement pris en charge par les entreprises de service public (et par les autres d’ailleurs aussi) et donc internalisé : les postiers pouvaient aider les gens à écrire leurs lettres, les releveurs EDF – car ils n’étaient pas encore Enedis – à comprendre leurs factures et à demander un délai de paiement, et il y avait, dans le travail quotidien des salariés, des agents de ces entreprises comme de toutes les entreprises, des commerçants, des artisans, une part de temps et de peine dédiée à ce rôle de conseil et d’assistance. Et puis, peu à peu, les entreprises ont externalisé cette activité : elles l’ont semi-externalisée au sein de structures internes séparées – les « Service solidarité » dédiés à ce genre de travail ; été elles l’ont, plus radicalement, externalisée en la confiant à des structures totalement extérieures, vouées au travail social, parmi lesquelles les PIMMS. Mais les gains de productivité et d’efficacité, la réduction des coûts dont les entreprises bénéficient du fait de cette pratique a pour contrepartie les coûts et pertes infligées à d’autres structures, et l’accroissement de la charge de travail des travailleurs sociaux. Car le service qui n’est pas rendu d’un côté doit, forcément, être rendu d’un autre côté – et les coûts associés être payés.
    Peut-être cette nouvelle répartition des rôles, privilégiant d’un côté des entreprise plus efficaces et, de l’autre, une sphère sociale se consacrant à l’assistance, est-elle économiquement et financièrement plus efficace que la répartition ancienne où chacun s’occupait de tout. Après tout, la division du travail a souvent pour effet de diminuer les coûts.
    Mais comment ne pas voir que, accroissant encore la ségrégation géographique et sociale, participant de cette ghettoïsation rampante qui ronge notre société et défait les liens qui nous lient, elle est humainement détestable et socialement suicidaire ?
    7 min
  • L’aveuglement
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170920aveuglement.mp3
    L'historien Marc Ferro est venu il y a quelques jours dans les murs de mon entreprise pour y présenter son dernier ouvrage : l'Aveuglement, dans lequel il parle de ces épisodes, nombreux, de l'histoire, durant lesquels les gens avaient toutes les informations, tous les éléments permettant de décrypter un événement en train de se produire ou proche de se produire, et cependant, ne le voyaient pas, ne le comprenaient pas.
    L'exemple le plus frappant, en dépit du célèbre article de Pierre Viansson-Ponté, est celui de mai 68 que personne ne voit venir et que personne ne comprend.
    Il y a avait, dans la présentation de Marc Ferro, des choses beaucoup plus inquiétantes et tragiques, parce que se rapportant à l'aveuglement personnel. Il nous cita, ainsi, des passages de lettres ou de mots - presque obscènement doux et coquins - que Josef Mengele, le médecin tortionnaire nazi, adressait à sa femme tandis qu'il envoyait des gens à la mort : il évoquait cela, il parlait de son activité au milieu des baisers qui parsemaient ses lettres, mais le faisait sans apparemment réaliser la catastrophe et le scandale de son action : autre forme d'aveuglement, terrible.
    Et puis, allant hier soir à une réunion de parents d'élèves, j'ai croisé dans les couloirs du lycée une collègue que je croise ordinairement dans les couloirs de mon entreprise. Elle m'a vu et ne m'a pas vu. Elle m'a regardé, une autre fois, et à nouveau, elle ne m'a pas pas vu ou plutôt pas reconnu. Il n'y avait pourtant rien de caché. Pas de voile, pas de trouble, aucun élément perturbateur, si ce n'est le fait qu'elle ne s'attendait pas à me voir là, que là n'était pas le lieu de nos rencontres habituelles et que cette différence de milieu, de contexte, d'ambiance, suffisait à la méconnaissance.
    C'est cela l'aveuglement : ne pas voir ce qui s'étale sous nos yeux parce que c'est ailleurs ou autrement qu'on s'attendait à le voir.
    6 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.