Improvisations (le podcast)
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Improvisations (le podcast) episodes

  • « Je te l’avais bien dit ! »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170819biendit.mp3
     
    « Je te l’avais bien dit ».
    Je ne sais pas pourquoi cette expression m’est venue à l’esprit, cette nuit, et m’a finalement tenu éveillé. Est-ce pour l’avoir entendue, un de ces derniers jours, dans la bouche de notre voisin porquerollais, un grand-père un peu bougon s’adressant à son jeune petit fils ? Est-ce pour l’avoir lue, comme dite par Rogojine, un des personnages de l’Idiot que je lis actuellement, et qui est plein de cette sorte de fatalisme qui lui fait dire à tout moment au Prince Muychkine que les choses sont écrites et qu’il fallait bien s’y attendre ? Ou peut-être est-ce simplement que la rentrée approche et qu’avec elle, le temps vient parfois des désillusions et de la fin des rêves.
    J’ai toujours détesté cette expression. Je crois que personne ne s’est jamais adressé à moi ainsi et je crois (j’espère) ne l’avoir non plus jamais employée. Elle est tellement désespérante. Pour ceux à qui elle est adressée mais aussi – je m’en rends compte maintenant – pour ceux qui l’emploient et qui marquent ainsi à quel point ils ont tout perdu de leurs espérances et de leurs ambitions, de leur optimisme et de leur foi : rien de neuf sous le soleil, tout sera toujours pareil, dans le gris et l’ombre des grands murs.
    L’une des difficultés de l’éducation est d’apprendre simultanément qu’il existe des règles qui doivent être respectées ; et que cependant, on peut travailler au dépassement de ces règles, et ne pas se laisser enfermer par elles. Il y a, comme je le dessinais hier sur une lettre pour Katia, un horizon mais un horizon qui recule au fur et à mesure qu’on avance sur la rotondité du monde. Un horizon qui marque à chaque instant la limite mais une limite indéfiniment dépassable. Quelque chose qui est, simultanément, dépassable et indépassable, à respecter et à franchir.
    6 min
  • « Je croyais que ça te ferait plaisir »
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170816plaisir.mp3
     
    On n’avait rien demandé ; on ne nous avait rien demandé non plus ; et voilà qu’on vient nous dire que cette chose, qui nous est pénible, nous ennuie ou a minima nous indiffère, « c’est pour nous faire plaisir » qu’elle a été conçue et exécutée. On nous le dit de vive voix, avec des mots, ou l’on se contente de nous le faire comprendre, en prenant le ton légèrement excédé et peiné de celui dont les efforts ont été mal récompensés et qui souffre, en silence, de notre ingratitude.
    On tombe alors des nues car on ne savait rien de cela. Mais on n’ose pas trop le dire car comment se plaindre d’un excès de bonté, d’un trop-plein de gentillesse ?
    Une bonne partie de mon enfance s’est déroulée à l’ombre de ces murs invisibles, de ces murs contre lesquels on ne pouvait pas se ruer, que dressaient certains de mes proches et qui m’angoissaient car c’était « pour me faire plaisir » qu’ils avaient été bâtis. Et j’entends, dans ma mémoire, cette voix qui résonne et qui projette en moi l’image de ces mains tordues de désespoir qu’on voit représentées dans certaines statues et dans certaines photos: « Oh, mon chéri, je croyais que ça te ferait plaisir... ». Et à cela, il ne pouvait être répondu, tant le désarroi était total.
    Je conçois qu’on puisse pour mon avenir, mon bonheur, ma santé, mon bien, me faire des choses qui, dans un premier temps, ne sont pas agréables. Il faut parfois, pour guérir d’un mal, accepter l’amertume des pilules médicamenteuses.
    Je veux bien croire aussi que, pour l’amour de moi, on puisse avoir des comportements qui, dans l’immédiat me choquent et me font violence. La santé, l‘amour, le bien, le bonheur, sont des constructions de long terme à la bonne réalisation desquelles des détours peuvent être nécessaires.
    Mais le plaisir ? Comment prétendre avoir voulu faire plaisir quand notre conception du plaisir n’a pas été prise en compte ?
    Il ne s’agit pas, ici, du cadeau, du don, du présent, de ce qui est délibérément et ouvertement offert, à nos risques et périls, pour faire plaisir à ceux qu’on aime. Dans ce cas, les nécessités de la surprise exigent le secret et interdisent le sondage préalable. Je parle ici d’autre chose. De ces plaisirs qu’on prétend, après coup, avoir voulu donner, mais qu’on n’a jamais présentés comme tels, directement, ouvertement. Il s’agit de ces choses plus insidieuses dans lesquelles on ne se mouille qu’à moitié, qu’on dit a posteriori avoir préparées pour nous mais qui ne nous ont jamais été présentées comme telle, avec netteté et franchise.
    Et bien ces choses là, je pense à la réflexion qu’elles ne sont que le reflet de la volonté de puissance de celles et ceux qui prétendent, malgré nous, « avoir voulu nous faire plaisir ». Et pour parler plus précisément, et reprendre une pensée que Katia m’avait un jour dite, sans que je la comprenne, elles sont pour partie le reflet du désir mâle de contrôler notre plaisir, d’orienter nos choix : « aime ce que je veux que tu aimes et que je puis, moi seul(e), te donner. »
    0 min
  • L’inauthenticité
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170814authentique.mp3
     
    On faisait quelque chose - n'importe quoi : un dessin, un gâteau, une lettre, du vélo, une sieste, la charité, un exercice, de la corde à sauter, un exposé, des bêtises - et voilà que, tout à coup, on se met à penser à ce qu'en penseront les autres, à la façon dont d'autres que ceux à qui la chose était initialement destinée réagiront à ce qu'on est en train de faire. Et cette seule pensée, cette seule ébauche de pensée et de prise de distance suffit à tout changer, à tout faire basculer : de l'authentique, on chute dans l'inauthentique,
    L'expérience de cette chute dans le regard des autres est quotidienne ou pluriquotidienne. Elle est une de ces vibrations qui colorent le monde et le font à chaque instant frémir : rien de solidement établi ou de stable ici-bas ! Tout, à chaque moment, peut se retourner en son contraire, et le pur se muer en impur. Tout et tout le temps.
    Vu du dehors, il n'y paraîtra rien : c'est le même geste qui se poursuivra, les mêmes mots qui seront prononcés, le même élan qui paraîtra se prolonger, sans que rien n'ait semblé interrompre le mouvement originel. Et pourtant, tout est changé : la sincérité est devenue insincérité parce qu'au profond de soi, l'intention a basculé, l'intention qui seule compte et dont la qualité change tout.
    Comment, vivant en société comme nous le faisons, pourrions nous ne pas connaitre cette tentation du regard des autres ? Cette tentation non pas positive et entière de leur faire plaisir qu'on éprouve lorsque, très volontairement et entièrement, on veut faire plaisir à ceux qu'on aime, mais cette tentation seconde et dérivée, subsidiaire, de leur plaire - à tout le moins d'essayer de deviner ce qu'il ressentiront ?
    Il faut, pour s'arracher à cette tentation, de la rugueur et de la rudesse. Il faut s'arracher à la douceur du polissage et, par une sorte de souci de bienveillance mené jusqu'à son bout, fuir l'amabilité pour rester honnête et entier.
    Est-ce cela que les ermites allaient chercher dans le désert ? La possibilité de suivre leur chemin sans se soucier du regard des autres ?
    8 min
  • Marie qui défait les nœuds
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170811noeuds.mp3
    Il y a, à Nice, une église dans laquelle une chapelle est consacrée à Marie qui défait les noeuds. A côté de l'image de la Vierge, des treilles sont posées sur le mur, à l'entrecroisement des tiges de bois desquelles les fidèles viennent nouer des rubans multicolores en priant pour que les noeuds plus lourds qu'ils portent en eux et les entravent soient déliés.
    C'est Irénée de Lyon, qui mena la lutte contre les Gnostiques, les Manichéens et toutes les hérésies fondées sur une vision dualiste du monde, qui parla le premier de Marie comme de celle qui, par son obéissance et sa foi, dénouait le noeud noué par l'incrédulité et la désobéissance d’Ève.
    Cette opposition entre Ève, qui cause la chute, et Marie, qui sauve le monde, est une tarte à la crème de la pensée chrétienne. Et elle ne serait qu'une expression atténuée du dualisme combattu par Irénée si elle était prise au pied de la lettre, comme le font les naïfs, qui croient qu'il y a vraiment deux êtres distincts, deux réalités qui s'opposent : une Ève pécheresse qu'il faudrait rejeter, et une Marie sainte, qu'il faudrait suivre et adorer.
    Mais la réalité est que Ève et Marie sont les deux faces du même être et de la même réalité. Non pas seulement deux faces de la femme mais deux faces du monde pris dans sa totalité et de l'être pris dans sa totalité, du même monde et du même être. Il n'y a pas le bien d'un côté et le mal de l'autre ; il y a de l'être qui est bien et mal à la fois et qu'éclaire également, de la même lumière, au même moment, le soleil évoqué par Jean et Augustin. Au tréfonds d’Ève, dans l'intimité de son corps et de son coeur, est Marie, et qui aimera Ève vraiment trouvera Marie au bout de son amour.
    Car tel est le miracle de l'incarnation : l'amour des êtres ouvre la porte des étoiles.
    8 min
  • Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170805noyer.mp3
     
    "Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage", dit le dicton.
    Mais la vérité est parfois plus cruelle. Qui veut noyer son chien pense qu'il a la rage, devrait-on plutôt dire. Car le plus souvent, c'est nous qui projetons nos sentiments négatifs sur les autres. Et ce que nous leur reprochons, c'est le plus souvent ce que nous portons en nous.
    Encore un de ces retournements sur lesquels est bâti le monde !
    De cette projection, sort une construction en abyme : je me projette sur l'autre, qui se projette sur moi, dans un jeu de miroir incessant, et qui s'emballe et qui n'en finit pas. "- C'est toi !", dit l'un ; "- Non !, répond l'autre, c'est toi !", et le temps passe ainsi, de renvoi en renvoi.
    On ne peut s'échapper de ce naufrage qu'en sortant de la boucle, du maelstrom qui tout engloutit. En décrochant, en s'éloignant, en parlant autrement, en agissant, en se réfrénant et en s'obligeant à ne pas aller jusqu'au bout, à ne pas épuiser ce qui nous apparaît comme notre bon droit. Une sorte de clémence.
    Un geste d'amour.
    4 min
  • La curiosité
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170804curiosite.mp3
    Je me suis longtemps demandé pourquoi la curiosité était considérée comme un défaut. Puis, repensant à tout ce dont je parlais ces derniers jours, je me suis rendu compte que la curiosité, comme tout ce qui est vraiment intéressant (et peut-être, plus simplement comme tout), était fondementalement ambivalente, polyvalente.
    Ou peut-être : "pouvait être considérée" comme ça, car à la réflexion, l'ambivalence, dans ce cas, ne me paraît pas si marquée, sinon par une sorte d'abus de langage.
    Il y a une curiosité - qui me paraît avoir bonne presse parmi les moralistes - qui est approfondissement : le savant prend sa pelle et il explore, plus profond, le champ de connaissances sur lesquel il se penchait déjà. Il creuse, creuse plus avant, pour maîtriser mieux sa discipline, pour en avoir un savoir plus intime et plus profond. Il est curieux, mais de ce qu'il connaissait déjà - attitude qui est certainement respectable et digne d'éloges mais qui ne relève pas à mes yeux de la curiosité.
    Il y a, à l'autre extrémité du paysage, la curiosité décriée par la morale, qui est une curiosité de divertissement : on regarde ailleurs non pas parce qu'on est attiré en soi par le dehors mais parce que regarder ailleurs permet de fuir ce qu'on était en train de faire, de nous détourner du chemin qu'on était en train de tracer. Cette curiosité là, qui n'est guidée que par l'urgence de la fuite, le besoin du divertissement, ne me paraît pas non plus relever de la vraie curiosité.
    Ce qui me paraît vraiment curiosité est quelque chose de très proche de ce que Simone Weil, à propos des études scolaires, appelle l'attention. C'est une sorte de vigilance, d'effort de l'esprit pour se tenir en alerte, en veille. C'est un chemin qui suit la lisière de la forêt et qui permet au promeneur de ressentir à la fois ce qui se passe au coeur des bois et ce qui arrive depuis la plaine. C'est un sentier sur la crête qui fait le pont entre deux mondes auxquels il tend d'être ouvert, même s'il n'y arrive pas toujours entièrement.
    Bien que tournée en partie vers l'extérieur, cette curiosité est aussi approfondissement car c'est très souvent en regardant un peu sur le côté qu'on distingue le mieux les choses, en examinant au regard d'autre chose qu'on comprend le plus son propre sujet. Et bien que tournée vers l'intérieur, elle est également extériorisation car son moteur premier est la création de passerelles et de liens vers l'autre et les autres.
    Et je ne vois pas en quoi cette curiosité là, qui est attention portée au monde, serait un défaut.
    8 min
  • La simplicité
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170802simplicite.mp3
    Les choses sont épaisses et complexes et il faut, me semble-t-il, pour les comprendre, saisir et accepter cette épaisseur, l'accueillir. C'est ce dont il était ici question ces derniers temps.
    Mais accepter la complexité, en tenir compte, toujours essayer d'intégrer l'autre plutôt que de le rejeter ou le nier ne signifie pas que l'objectif soit d'aboutir à un conception, une vision, une représentation complexes des choses et du monde.
    Au contraire.
    Car, par un de ces retournements incompréhensibles et magiques qui font la saveur de la vie et du monde, c'est la simplicité qui se cache au plus profond, à la pointe extrême de la complexité, et sa recherche qui guide notre quête, qui fonde et justifie notre quête. Et cette complexité n'est au bout du compte vraiment comprise et maîtrisée que quand on a su en extraire, ou en dévoiler, les règles élémentaires et pures. Trouver le simple dans le compliqué, c'est la vraie et unique preuve ultime de sa maîtrise.
    L'accomplissement de l'art, de la méditation, de la science, de la sagesse, de la poésie, c'est la découverte de cette forme dernière, de cette ultima ratio qui ne peut être dépassée et en qui tout se voit, s'explique, jaillit. C'est ce point de burinage où toute nouvelle atteinte à la pierre conduirait à la déparer, l'équilibre fragile mais trouvé des vers dans le poème, la révélation mystique ou la vision totale que permet l'Aleph, de Borges, cet événement ou ce point de vue, parfois si proche de ce qu'on a toujours cotoyé mais que, soudain, nous rencontrons, que soudain nous voyons et qui fait basculer notre compréhension et chatoyer la vérité. Et cette vérité est simple parce qu'elle englobe tout et qu'elle n'exclue rien. C'est d'ailleurs pourquoi sa qualité, sa justesse, comme on le dit des notes, sautent à l'esprit, à l'oreille et aux yeux : Eurêka ! Id est.
    Tout se comprend parce qu'on a fait l'effort de tout comprendre. Et dans cet effort, qu'on a mené en étant guidé par le souci de ne rien rejeter, on a trouvé l'ordre caché, qui est simple et qui a passé l'épreuve du rasoir d'Ockham.
    C'est le dessin de l'aile dont parle Antoine de Saint-Exupéry, dont la pureté résulte d'une simplification progressive ; c'est l'action, telle que décrite par Bernard Grasset, qui est la capacité d'extraire de l'enchevêtrement incompréhensible des choses le geste qui, à ce moment là, permet d'avancer.
    Il faut, pour saisir et réaliser cette chose simple et peut-être unique, avoir d'abord tout compris, tout pris ensemble.
    Car encore une fois, il s'agit d'amour.
    8 min
  • Palimpseste
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170730palimpseste.mp3
     
     
    J'ai, ce matin, pris une vieille toile et l'ai recouverte de blanc. Et tandis que je faisais cela, appréciant le velouté de la peinture qui s'écrasait sous le couteau, je pensais aux palimpsestes du Moyen-Âge et à ces moines qui grattaient leurs parchemins pour y inscrire de nouveaux livres.
    J'aime le mot Palimpseste. J'aime le mot lui-même et l'idée qu'il contient, dont j'ai conscience qu'elle n'est peut-être pas celle qu'y voyaient les moines copistes du Moyen-Âge. Encore que. S'ils avaient vraiment voulu que le vieux disparaisse sous le neuf, peut-être y seraient-ils arrivés. S'ils ne l'ont pas fait, c'est probablement que l'idée de le laisser apparaître leur convenait.
    Ce que j'aime dans le palimpseste, c'est le fait qu'il recouvre ce qui fut mais sans toutefois le nier entièrement puisqu'il transparaît, ça et là, au travers des nouveaux écrits, au travers de la nouvelle oeuvre. Du passé, on fait table pas entièrement rase, acceptant plutôt de bâtir au dessus, d'employer ce qui fut déjà construit, sans le détruire mais en le détournant, ou plutôt en lui donnant un autre sens, en l'enrichissant, en l'accomplissant d'une certaine manière, comme dans cette église de Syracuse bâtie autour, au-dessus et avec les restes d'un temple païen, dont on voit ça et là jaillir les colonnes splendides. Où comme dans ces menhirs, qu'on croise parfois en Bretagne, sur lesquels des croix ont été gravées ou sculptées, réinterprétant les cultes ancestraux et leur donnant une nouvelle existence.
    Ce que j'aime, dans le palimpseste, c'est qu'il sait et respecte l'épaisseur des choses. Qu'il enrichit au lieu de simplifier.
    PS: je m'aperçois, en m'écoutant, du ton compassé qui est le mien. De fait, un des buts de l'exercice qu'est aussi ce podcast est de m'obliger à ralentir mon débit. En temps ordinaire, on ne me comprend pas car trop de mots essaient de sortir en même temps de ma bouche, et mon enfance à été bercée par les recommandations de mon père me demandant de parler plus lentement.
    Je m'y essaie mais passe probablement d'un excès à l'autre...
    4 min
  • La clémence
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170728clemence.mp3
     
    Rejoignant hier matin mon bureau à vélo, je me suis arrêté, à un feu rouge, devant un passage clouté. Et le feu étant devenu vert, un piéton a traversé la chaussée.
    Tandis que j'attendais qu'il ait fini de traverser pour repartir, un automobiliste à côté de moi a démarré en trombe, jetant un regard excédé au piéton. Et j'ai alors compris, dans une illumination, ce que voulait dire Simone Weil dans un passage qui m'était longtemps resté mystérieux de Formes de l'amour implicite de Dieu.
    Elle explique dans ce passage que Dieu étant, par hypothèse, parfait, il n'avait nul besoin de la création et du monde pour être et se perpétuer dans son être. Et que la création du monde est donc, dans son cas, un renoncement, une diminution, un acte de générosité. C'est pourquoi, explique-t-elle aussi dans un raisonnement où je ne la suivrai pas forcément, que le mal peut être considéré comme une manifestation de la générosité divine, parce que son existence est la preuve de ce que Dieu a renoncé à sa toute puissance, à sa perfection intrinsèque, pour que le monde soit.
    L'automobiliste qui, à mes côtés, montrait sa colère, exprimait le ressentiment qu'il avait à l'encontre de ce piéton qui,  traversant au mauvais moment, empiétait sur ce qu'il considérait être son droit : démarrer quand le  feu était vert ; il manifestait la frustration que lui occasionnait l'obligation qui lui était faite de renoncer à ce qu'il voyait comme un droit.
    Il y a plein d'occasions, comme celle-là, où le choix nous est donné soit d'aller jusqu'au bout de nos droits, du droit qui nous est donné par l'histoire, la coutume ou la loi, soit de nous restreindre, de ne pas pousser notre avantage jusqu'au bout, de renoncer volontairement à ce qui pourrait nous être attribué par un juge.
    Ce renoncement, c'est ce qu'on appelle, dans les récits de guerre ou de combats, la clémence ou la mansuétude. C'est le geste du vainqueur qui, alors qu'il pourrait réduire la population en esclavage ou raser la ville, acccepte de ne pas le faire, de ne pas aller jusqu'au bout de son pouvoir et de sa force. Non seulement il n'en abuse pas mais il ne l'utilise pas totalement ; il reste en retrait et se montre, dans sa victoire, généreux et élégant. Il ne va pas jusqu'au bout de son droit, il laisse vierge un espace dans lequel d'autres choses peuvent apparaître et se développer.
    Cet espace, ouvert par le renoncement à la force et à la violence, est le lieu de l'amour.
    Tel est le thème de cette improvisation.
    9 min
  • Caresse du soleil-matin
    https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170726soleilmatin.mp3
     
    J'ai ouvert ce matin ma fenêtre tandis que le soleil venait de s'élever au-dessus du dôme du Panthéon. La ville était encore silencieuse, l'air encore frais de la nuit, et la chaleur du soleil pourtant se sentait, traversant la peau, traversant les paupières, caressant doucement le visage endormi.
    26 juillet 2017 Le soleil se lève au-dessus du Panthéon
    A cette sensation si particulière, tous les matins d'été reviennent à la mémoire : les départs en vacances à l'aube, les promenades du petit matin à Porquerolles, les petits-déjeuners pris au soleil sur la grande terrasse d'une maison de Paxos.
    Tous ces moments où, dans la solitude le plus souvent, le monde calmement se réveille, se révèle et paraît renaître.
    La vie alors nous appartient.
    3 min

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Foin des préparations et des textes pensés ! Voici des mots cueillis aux lèvres.