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J'ai parlé, ces derniers jours, des beautés dont certaines me bouleversent et d'autres ne me bouleversent pas, et aussi de ce passage du Petit prince dans lequel le renard explique que c'est au travers de l'amour porté aux êtres qu'il peut comprendre le monde et le percevoir comme habité, habité par une présence, par l'amour, par Dieu, peut-être.
Et voilà que Frog, dans un très bel article qu'elle consacre aux paysages, réagit, avec sa sensibilité et son exigence, aux idées que j'exprimais, et observe que, pour sa part, le monde lui est accessible indépendamment de l'amour porté aux êtres, qu'elle n'a pas besoin d'aimer les êtres qu'elle aime pour embrasser le monde et le sentir habité, pour l'aimer au travers des paysages vus, traversés et rêvés, pour être de plain-pied avec lui.
Cette pensée me touche d'autant plus que c'était, quelques heures auparavant, la réflexion même que me faisait Katia qui tentait, avec ses propres mots, de me faire ressentir cela, que je ne ressens pas - ou peut-être pas encore : on peut être en contact direct avec le monde sans besoin de médiation, sans besoin de porte des étoiles, et communier avec lui dans la simplicité la plus extrême.
On le peut mais je ne le puis pas - ou peut-être pas encore.
Je ne ressens le monde, pour ma part, et le monde ne m'émeut qu'au travers de sa fluidité, de sa fugacité, de son caractère éphémère. Dans le rire de l'enfant comme dans le visage de la femme, dans la fleur sur l'arbre comme dans la ride au coin de l'oeil, c'est le temps qui me bouleverse, en ceci précisément qu'il se dévoile, me rappelant à mon propre destin, à ma finitude et au bout du compte à l'extrême brièveté de ma présence au monde. Et c'est cette brièveté, perçue au travers de l'écoulement des choses qui se meuvent et qui vivent, qui me rend le monde si rare et si précieux : le temps m'est compté ; je n'ai pas l'éternité devant moi, et c'est pourquoi je suis, au fond de moi, si pressé - si avide, pour reprendre le mot employé par Frog et que l'aimée, il y a longtemps déjà, avait pareillement employé.
Et c'est cela qui me touche profondément, parce que je l'accepte et le crois : je suis pressé et apeuré du temps qui passe quand d'autres ne le sont pas et ont pour elles, pour eux, tout le temps, et le monde entier.
Tel est l'objet de cet enregistrement.